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Rose contrefort

"(libres ils soumettent laissant leur mémoire en partie souillée
leur haleine au vent irrémédiable du large horizon duquel ils
reviennent seuls le meurtre accompli)"

Anne-Marie Albiach


I

La situation bégayait. Elle était au téléphone depuis plus d’une heure et ça ne répondait toujours pas. Ils ont le don, dans l’administration, pour vous faire poireauter des heures et des heures durant de sorte qu’il n’était pas possible de savoir si quelqu’un répondrait bientôt. Il faudrait peut-être attendre jusqu’à la nuit, ou plusieurs jours, qui sait ? Il paraît que des gens sont morts de vieillesse comme ça, pendus au bout du fil, à trépigner. Ou bien c’est une plaisanterie.
Dans tous les cas cette pauvre jeune femme n’en finissait pas de faire des allées et venues dans la grande pièce, le téléphone à l’oreille, et c’était un suspense à ne pas tenir de savoir quand on décrocherait. Il y avait une voix très vague et désincarnée de bonne femme toute douce qui répétait à intervalle régulier dans le fond du combiné qu’il fallait prendre son mal en patience, qu’un conseiller ne sachant plus où donner de la tête prendrait bientôt l’appel, qu’il serait bien poli, bien intentionné, aux petits soins, aux petits oignons, tout ce qu’on pouvait souhaiter. Elle répétait la même phrase en boucle et en boucle, cette bonne femme-là qui n’était sûrement pas quelqu’un de réel. Ce serait un vrai boulot de con de répéter en boucle toutes les trente secondes la même phrase au rasoir sans avoir le droit de changer le moindre mot ni la moindre respiration, sans pouvoir accrocher sur la moindre syllabe sous peine d’être remplacé par un nouveau larbin beaucoup plus scrupuleux et qui aurait aussi une élocution des plus sûres.
Entre deux interventions de la bonne femme lointaine, le répondeur de l’administration diffusait une musique familière qui empruntait des phrases ici ou là dans des morceaux classiques et d’autres plus populaires. Oh ! c’était entraînant, ça on ne peut pas dire, et même, le premier coup, une surprise agréable qui changeait un peu de la musique d’ascenseur qu’ils nous collent très souvent. Après un temps très court, cela dit, on commençait à découvrir des failles ; d’abord légères qui n’étaient que du goût personnel mais qui devenaient lentement une barbe à se cogner la tête dans les murs. Déjà parce que le rythme était toujours le même, et puis les notes aussi, et dans le même ordre imperturbable, pas vrai ? le motif principal, ensuite la variation, le motif à nouveau, et puis « un conseiller va bientôt… » tralala.
Ce sont des thèmes pour le moins répétitifs qu’on connaît vite par cœur et qui ne font pas travailler beaucoup l’imagination.
La jeune femme qui faisait les cent pas faisait comme tout le monde fait ; elle avait suivi la trajectoire qu’on connaît. Elle avait eu d’abord, en découvrant le message qui tournait en boucle, un petit sourire d’acceptation, un air de connivence et de savoir ce qui l’attendait. Elle s’était assise confortablement dans le canapé, les jambes croisées, l’une sur l’autre… mais on peut difficilement croiser les jambes sans les mettre l’une sur l’autre. Le dos bien appuyé contre le dossier mou, fermement décidée à faire preuve de patience, à supporter comme un philosophe stoïque la longue épreuve qui se profilait à l’horizon. Peut-être même qu’elle avait expiré un bon coup pour se mettre dans les meilleures dispositions. Après le premier quart d’heure, elle avait changé de jambe. Celle du dessus dessous et vice-versa.
Ça n’est pas grand-chose, un quart d’heure, alors pour se moquer des gens de l’administration qui sont bien planqués derrière leur bureau et ont le bonheur, que dis-je, le privilège, de ne pas entendre leur connerie de musique de répondeur, elle avait fait mine de danser en opinant du chef, en remuant un peu le derrière et les épaules en rythme.
Il faut bien dire que même à grand renfort d’ironie, ça n’est pas un son très dansant. On ne peut pas facilement se déhancher là-dessus ni se lancer dans des chorégraphies fantasques. Tombant par hasard sur un ongle un peu plus long que les autres, elle avait résolu de le ramener à la taille normale oh, juste avec les dents, rien qu’une ou deux minutes mais naturellement quand on se ronge un ongle, il se déchire comme il ne faudrait pas, ça fait des recoins inégaux qui ne ressemblent à rien et à force d’égaliser dans tous les angles récalcitrants on finit par s’embarquer un bout de peau gros comme un grain de riz qui fait atrocement mal, un mal de chien pour un truc aussi petit, et qui, si Dieu le veut, se met à pisser le sang. Comme ça n’avait pas trop l’air de bouger de l’autre côté du téléphone, la jeune femme avait fait un passage par la salle de bain afin de sortir tout le matériel nécessaire à une manucure dans les règles. De toute évidence, on aurait le temps de faire les choses bien.
Une fois la manucure parfaite, elle avait rangé sa petite trousse de toilette et commencé à marcher tout doucement dans la plus grande diagonale de la pièce. La comédie durait déjà depuis presque une heure quand l’idée lui vint de poser le téléphone et de laisser très fort le haut-parleur de sorte qu’on pourrait vaquer à des occupations diverses tout en gardant un œil sur la suite des opérations. Quelle erreur, quelle déconfiture et quel branlebas de combat ce fut quand, malgré elle, mais réalisant bien toute l’ampleur de son geste à mesure qu’il se produisait, la jeune femme appuya par réflexe sur la touche fatale qui mit fin à l’appel. Tout était à recommencer. Il fallait reprendre à zéro, effacer d’un coup le calvaire des cinquante minutes précédentes et s’armer encore de courage, le tout sans pouvoir maudire personne, que soi-même, et le mouvement malheureux qu’on devait regretter cent fois.
C’était reparti pour un tour et cette fois l’énervement se faisait sentir. La jeune femme pressait le pas, s’asticotant sans cesse le bout des doigts de ses ongles fraîchement manucurés, tapotant sur les murs, la table et les consoles, en somme toutes les surfaces qui se présentaient, en signe d’agacement. Ce qu’il faut bien dire aussi, c’est que les types de l’administration ont poussé le vice et l’étude de leur messagerie jusqu’à ménager tous les deux ou trois coups un petit moment d’arrêt, un silence grésillant qui ne dure que quelques secondes, qui gratte à peine, et qui vous fait croire qu’un évènement se produit, que peut-être, ça y est, notre bon conseiller a fini de s’occuper du client d’avant et qu’il soulève désormais le combiné, qu’il appuie sur son bouton, peu importe, il fait bien ce qu’il veut, le conseiller, mais ça y est, c’est à notre tour, on va pouvoir expliquer le problème tout à son gré, se plaindre tout son saoul, s’épancher, oh là ! pour des heures, juste histoire d’en avoir pour son argent et de se dire qu’au fond on n’a pas fait le planton pour des clopinettes. Ensuite la musique repart et les types de la messagerie rigolent comme des canuts parce qu’ils nous ont bien niqué. Surtout que c’est peut-être bien la quinzième fois qu’on l’entend, la coupure, on sait qu’elle arrive et que soi-disant c’est pour remettre la musique à zéro. C’est la quinzième fois qu’on l’entend mais quand même plein d’espoir on se dit que cette fois c’est la bonne. Et le mec du répondeur jubile, il en salive de joie tellement ça le rend heureux, cet espèce de sadique. Il faut être dérangé, de toute façon, pour être chargé de répondeur dans une administration. Quelqu’un de sain d’esprit, il ne ferait pas ce travail-là. Il irait se confesser trois fois et submergé par le repentir il finirait par se pendre ou par se mettre une balle dans le cigare.
C’en est assez d’entendre cette bonne femme antipathique nous répéter qu’un conseiller va bientôt s’occuper de nous ; comme elle voudrait bien la prendre entre quatre yeux, comme elle est à bout de nerfs, la petite jeune femme du salon qui n’en peut plus de faire des allers-retours finit par taper du poing sur la table, littéralement s’entend, elle lance un grand coup de poing fermé sur la table basse du salon. D’abord elle se dit que ça va lui faire du bien, la détendre une seconde, mais ses doigts ne sont pas bien gros, ils sont même plutôt frêles, et fragiles, et cerclés de bagues plus qu’il ne faudrait. Quand les os s’écrasent sur le bois de la table et les uns dans les autres et dans l’or des bijoux, seigneur ! ce que ça fait mal. Un mal de chien. Une douleur sourde à croire qu’on s’est cassé quelque chose, à faire pleurer les yeux.
C’est à ce moment-là que le conseiller répond. Il ne pouvait pas attendre une minute, depuis le temps que ça sonne dans le vide, pour la laisser reprendre son souffle et ses esprits, la pauvre. Il sait très bien, d’ailleurs, le conseiller, qu’avec la douleur terrible qui lui parcourt la main, elle oublie l’espace d’un instant toute la colère qui s’est accumulée contre les employés de l’administration de sorte qu’elle répond très gentiment, presque avec un sourire, quand enfin quelqu’un dit bonjour. Ça n’est plus que du miel et des cajoleries, des s’il vous plaît, sans vouloir abuser, des merci mille fois pour votre aide. Il faut reconnaître, cela dit, que ça ne passe pas très bien, même ça grésille beaucoup et il n’est pas toujours facile d’entendre les questions du type à l’autre bout du fil qui ne comprend pas non plus grand-chose quand on répond. La jeune femme de l’appartement, qui sent bien qu’elle n’est pas encore au bout de ses peines, s’efforce de trouver un endroit dans le salon ou dans la cuisine où l’on entendrait plus distinctement tout ce qui se raconte. Mais rien n’y fait. La voix du conseiller, de plus en plus lointaine, de plus en plus coupée par du bruit de friction, ne parvient plus à communiquer quoique ce soit. Ce ne sont que des syllabes qui parviennent au compte-goutte et qui, dans leur isolement funeste, n’ont plus le moindre sens. Elle sent bien qu’il va nous lâcher, le conseiller ; ça n’est pas lui qui a fait tapisserie pendant des heures et qui désespère d’avoir une réponse. Restez avec moi ! Restez avec moi ! hurle-t-elle dans le téléphone comme on dit à quelqu’un qui meurt dans les séries télévisées. Alors suspense, un moment de silence, un blanc, on ne sait pas encore si le type a raccroché, si le pauvre bonhomme qui attend les secours est mort, tout le monde retient son souffle pour savoir la fin parce qu’on est presque au bout… et miracle ! il revit, le type qui agonise, son cœur est reparti. Ils l’ont sauvé de justesse mais ils l’ont sauvé. Tant mieux. On l’aimait bien. On s’était attaché. Par contre le type du téléphone a dû raccrocher au nez de notre jeune femme parce qu’elle n’entend plus que la tonalité, cette fois très nette, et sans le moindre accroc ni le moindre grésillement.
Après deux défaites aussi franches, la jeune femme du salon n’avait plus trop de courage et se disait qu’il était sûrement plus raisonnable d’abandonner. Qu’allait-elle faire ? Lancer sans réfléchir toutes ses forces dans la bataille, l’une après l’autre, qui s’épuiseraient lentement pour être écrasées à la fin par on ne sait quel mouvement de riposte. De toute évidence, il faudrait se rendre sur place, attendre encore des heures parmi les suppliants, manger, dormir là-bas ; ils seraient bien obligés de la recevoir.
Elle avait déjà renoncé quand elle prit le téléphone une dernière fois, juste pour tenter la chance et par acquit de conscience, comme on dit. Elle composa consciencieusement le numéro, attendit calmement durant quelques minutes pendant que le café coulait et quelqu’un répondit dont la voix coulait comme du miel, aimable, efficace, enfin délicieuse. Il ne fallut pas trois minutes pour régler l’affaire qui n’était jamais qu’un petit oubli ; l’erreur fut corrigée sur le champ et roulez jeunesse.
Quand elle eut raccroché le téléphone, toujours assise dans son fauteuil et n’ayant pas terminé son café, la jeune femme du salon trouva que la victoire avait un drôle de goût, une amertume qui lui gâchait sa joie. On avait fait beaucoup de bruit et beaucoup de battage pour trois fois rien. Non, vraiment, c’était très décevant cette fin, pas du tout à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre au terme d’un suspense pareil et d’un tel déploiement de moyens. L’administration, comme toujours, nous laissait sur notre faim et ça n’était pas l’agréable frustration de faire traîner quelque chose en longueur sachant qu’on aura forcément gain de cause ; ils n’avaient pas fait durer le plaisir, ils l’avaient supprimé tout court et ça ne mettait pas la jeune femme du salon de bonne humeur, mais alors pas du tout.


II

Ce qu’elle ne sait pas, la très jeune femme du téléphone qui va pouvoir sortir pour se calmer les nerfs et faire passer la frustration, c’est que nous la voyons depuis l’angle très serré du couloir qui rase le mur de pierre de la cuisine et nous emmène doit jusqu’à l’escalier du salon. Le type qui l’observe depuis tout ce temps sans se faire remarquer, ni par elle ni par personne d’autre, le type dont on ne sait pas d’ailleurs comment il est entré, s’il a le droit d’être là, s’il savait ce qu’il faisait, dont en somme nous ne savons rien, est un meurtrier de sang froid qui change très vite d’humeur et qui n’en est pas à son coup d’essai. C’est le même meurtrier qui a tué la vieille dame et le garde-champêtre, le gamin du fossé, le petit cousin, le grand-père et l’oncle de la maison orange, une somme pas croyables de chiens et son frère quand il était enfant.
D’ici très peu de temps, il quittera son poste d’observation pour assassiner la pauvre jeune femme du salon qui n’a rien demandé ; il fera de la manière qui lui plaira le plus. Ça ne fait aucun doute. Ce que nous ignorons, toutefois, c’est la raison, c’est ce qui l’a conduit jusqu’à ce trou dans l’ombre à l’intérieur d’un appartement qui n’est pas le sien et jusqu’à la jeune femme du téléphone qui ne méritait pas, avec le peu qu’on sait, de perdre la vie.
Depuis l’angle du couloir, les yeux du type qui est un meurtrier vagabondent volontiers quand la jeune femme sort du champ entre les drôles de chaises rose pâle de la cuisine qui ne sont pas très jolies et le coin de la fenêtre. C’est drôle comme la couleur des chaises suffit à le faire décrocher, à lui faire un déclic, comme on dit. Il a suffi du rose pâle des chaises de cuisine pour lui rappeler, dans la cour intérieur de la vieille dame, les roses débordantes comme la mort, cessant de boire, comme elle, exposées, calmes, au dernier jour, comme elle. C’était la treille des rosiers sur le fond de mur pâle ; et la couleur des roses était peut-être bien rose ou rouge ou violette. Les roses étaient couleur de rose comme la maison posée dans la campagne était drôlement orange et remplie de poisons, entre les baies, les insectes, la mauvaise herbe et la chaleur autour ; comme la forêt des pins abritait un antre mystique, un trou, un temple aztèque qui n’avaient rien à voir entre eux mais répandaient partout, sur les gens et les choses, un air vicié, malsain, lourd à vous étouffer.
Chaque fois que des gens sont morts parce qu’il les a tués, le type qui est un meurtrier a conservé dans un coin de sa tête une image qui revient, qui lui transperce le crâne comme un pic à glace et qu’il savoure presque comme un dessert, avec le bout des lèvres, avec la langue, la salive et les dents.
La jeune femme du salon qui faisait un passage l’a sorti de sa rêverie. Voilà des heures qu’il attend dans son coin. Il est temps pour lui de se relever ; il sent la tension dans les muscles et la contraction du corps ; il sort de l’ombre, emboîtant le pas de la jeune femme qui ne l’a pas encore remarqué. Il la suit curieusement, sans faire le moindre bruit, jusque dans la cuisine et pas un craquement, rien, pas un bruit de talon sur le parquet ni sur le carrelage.
Ça n’est pas crédible une minute, personne ne peut marcher sur une distance pareille sans qu’il y ait un accroc, un couinement, quelque chose ; elle aurait dû l’entendre, ou sans l’entendre sentir sa présence, son souffle, quand il s’avance assez près pour tendre le bras et lui toucher l’épaule. Elle devrait sentir le danger.
N’ayant qu’à tendre le bras pour la toucher, quelque-chose était délicieux à savourer seul ce moment, à décider seul de passer à l’acte tandis qu’elle ne soupçonnait rien. Il voyait entièrement ses gestes, connaissait sa posture ; il anticiperait chacune de ses réactions de sorte qu’elle serait incapable de se défendre, incapable aussi de s’échapper. Il composait une petite menuiserie de caresse retenue, juste à distance, sans même la toucher ; il faisait simplement semblant ou peut-être qu’il répétait comme un acteur, comme on prépare un mouvement.
Elle avait sans doute un pressentiment, cette impression drôle d’être suivie, qu’il y a quelqu’un derrière, qui est là, qui observe. Elle ignorait qu’elle ne connaîtrait plus jamais cela. Ça n’est jamais qu’une sensation idiote ; quand on se retourne il n’y a jamais personne. Alors, bien sûr, elle ne se retourne pas. Sa raison la convainc qu’il n’y a pas de raison.
Il a beau suivre la ligne de la nuque et des cheveux qui tombent sur les épaules, il ne peut pas, depuis sa place, regarder le visage de la jeune femme et l’expression commune de la tranquillité, l’air neutre, qu’on a de figé sur la face quand il ne se passe rien et qu’on n’a pas de raison d’avoir une émotion.
Les fenêtres sont fermées. C’est quand elle a relevé la tête, attirée par un mouvement dans le paysage dont elle ne saurait même pas dire ce qu’il était, qu’un reflet dans la vitre a fait apparaître juste dans son dos, derrière, deux yeux pris dans un sentiment drôle et qui n’auraient pas dû être là. Elle a cru tout d’abord que c’était un effet d’optique. Elle s’est même approchée de la vitre pour mieux voir la merveille. Les yeux sont apparus clairement qui étaient bien des yeux et le contour d’un visage.
Elle est prise d’un sursaut, d’un cri ; mais comme elle s’éloigne de la fenêtre où le reflet la menace, elle se rapproche de lui qui l’attrape déjà par les épaules. Elle a rompu d’un coup, par cette alarme, toute la rêverie dans laquelle il était à nouveau plongé. C’est presque par vengeance, en manière de reproche, qu’il brutalise ses bras et qu’il lui serre le cou pour bloquer du mieux qu’il peut la respiration.
Il est plus lourd, sans doute, et plus fort qu’elle mais rien n’est plus difficile que d’asphyxier quelqu’un à la force des bras. Ils s’agitent nerveusement, tous deux ; de là où on se trouve, il est difficile de bien mesurer pour lequel des deux le plus de haine, le plus d’efforts. Le corps meurt lentement, il se vide et s’étouffe de minute en minute mais un peu d’air continue de circuler. Les membres continuent longtemps de se débattre. Le filet d’air, qui alimente la vie, met un temps considérable à ne plus suffire. C’est un effort physique à s’en donner des crampes rien que pour la maintenir en place et l’empêcher de se projeter contre les murs ou contre le sol.
Inutile de dire que l’effort est encore pire pour elle dont les gestes sont empêchés. Ça n’est plus une main ou des doigts, ce qui enserre le col, une chaîne, un lien beaucoup trop dur. La force manque à chaque fois qu’elle veut se défaire de l’étreinte ; la gorge demande un air qu’on lui refuse et qui ne veut pas venir. Elle crie, la douleur s’exacerbe mais on n’entend pas sa voix. Elle est frappée d’un sentiment terrible quand les pleurs, bien sûr, lui montent aux yeux. Elle ne sait plus trop si le corps suffoque, s’il réclame l’oxygène dont il ne parvient plus à se rassasier ou si les pleurs sont déjà de l’abandon, des larmes et de la tristesse parce qu’elle sent bien qu’elle sera bientôt morte d’ici quoi ? deux minutes et qu’elle n’avait pas prévu de mourir comme ça, pas aujourd’hui, pas si jeune et pas sans motif. Il ne peut pas la faire mourir comme ça, le type qui est un meurtrier, il pourrait au moins lui dire quelque-chose ou lui donner l’ébauche d’une explication, tenter de la convaincre qu’effectivement, c’est l’heure, et qu’il ne peut pas en être autrement.
Quand enfin la force l’abandonne, qu’elle sent ses bras qui tombent le long de son corps, il est possible qu’elle soit déjà morte ; seulement le temps n’a plus sa métrique ordinaire et peut-être bien qu’il lui faut des heures pour mener à bien cette pensée. Peut-être qu’au contraire l’instant même de la mort qui ne devrait pas avoir de mesure lui durera des vies entières. Pour nous qui vivons, c’est égal. La jeune femme de l’appartement qui a passé des heures au téléphone est morte désormais. Il ne reste plus que le meurtrier.


III

Dans la lutte inégale et poussive qui précédait la mort, ils se sont déplacé petitement, un pas vers la gauche et deux vers la droite, trois petits pas vers l’arrière, rapides. A la fin la jeune femme du téléphone est tombée en paquet juste à côté du réfrigérateur. Quand il a senti qu’elle ne bougeait plus, quand il n’a plus eu la force de la soutenir – parce que c’est quand même lourd, un corps qui pèse –, il s’est baissé pour le poser par terre comme on pose un sac de patates.
La posture n’était pas très belle, le visage et le corps non plus qui sortaient d’un effort violent. Il tournait autour sans oser toucher, vérifiant qu’elle était bien morte, un peu comme les gamins auscultent les animaux crevés sur le bord de la route avec l’air de vouloir savoir sans pour autant faire de bêtise.
Il faisait gris dehors. La cour était entièrement terne et grise comme à l’automne avec la lumière pâle sur les contreforts de l’église, sur les vitraux et les reliefs des bondieuseries sculptées qui sortaient de la façade. La lumière pâle d’automne passait par la vitre de la cuisine où tout était immobile désormais.
Le type qui est un meurtrier s’est approché de la fenêtre, s’est servi de l’eau comme s’il était chez lui en nettoyant consciencieusement le verre et s’est assis longtemps sur l’une des chaises roses à la table de la cuisine.
Il se souvient de la veille, quand il faisait encore les cent pas dans son bureau, devant le grand ours blanc qui est figé dans une posture d’attaque et dont le poil, à force des lumières d’appoint, des poussières et du temps finit par virer jaune. Ça n’est pas banal, un ours jaune, on ne sait pas très bien où ça vit mais ça n’enlève rien à l’effet produit.
Il s’était mis à pleuvoir dans la fin de l’après-midi, juste un peu. Disons qu’il pleuvinait. Le type qui est un meurtrier a fait le rêve curieux de passer toute la ville à trépas d’un claquement de doigts, comme ça, sans que ça lui coûte rien. Tac ! Ils étaient tous morts. Alors quel silence régnait dans les rues, quel confort, aussi quelle beauté de photographie. Il ne sait plus très bien d’ailleurs si le rêve est ancien ou nouveau. Il lui semble qu’il l’a déjà fait, peut-être même très jeune. Les couleurs et les scènes, le vieux lion qui se laisse mourir, il les a déjà vus.
Quand ses yeux se posent à nouveau sur le corps de la jeune femme en paquet sur le sol ; allez savoir pourquoi, peut-être parce qu’elle ne semble pas décidée à se remettre debout, il se prend d’un mouvement de colère. Une colère ridicule. Il s’agace contre son verre d’eau dont il n’a pas envie et dont il ne vient pas à bout. C’est d’un café dont il aurait besoin à cette heure de l’après-midi. Il ne boit jamais d’eau, encore moins plate, encore moins tiède, encore moins tirée du robinet dans un verre de cantine quand il est cette heure de l’après-midi. Il s’en faut de peu, dans son emportement, qu’il ne fracasse le verre contre le mur ou contre la fenêtre. Et le voilà désormais qui fouille frénétiquement tous les placards de la cuisine pour trouver une tasse, une soucoupe et du sucre ; en somme de quoi se servir un café.
Nous ne l’avions jamais vu de si près, le type qui est un meurtrier, ni jamais si longtemps. Nous ne savions pas qu’il avait ces élans de colère qui n’ont pas tellement de sens. On ne s’emporte pas bêtement contre un verre d’eau qu’on a servi soi-même sous prétexte qu’on n’en veut plus. On n’entre pas non plus, à moins qu’une chose ne cloche, à moins de s’ennuyer, dans des rêveries intempestives qui viennent parasiter la logique de l’esprit et son bon fonctionnement.


IV

Au prix d’une fouille nerveuse et bien plus longue qu’on n’aurait pu le croire, le type qui est un meurtrier a finalement fait couler son café. Il aurait pour un peu demandé à la jeune fille de l’appartement dont le corps repose tranquillement par terre si elle ne voulait pas qu’on lui serve une tasse, avec ou sans sucre. Mais elle n’aurait sans doute pas répondu. C’est bien dommage pour elle parce que le café est excellent ; il supporte bien son carré de sucre mais il est excellent et voilà qui suffit à remettre notre type en joie. Il ne faut pas grand-chose, cela dit, pour changer son humeur, qu’elle soit bonne ou mauvaise.
Comme il est encore assis à la table de la cuisine et qu’il n’y a décidément pas grand-chose à faire dans un appartement qu’on ne connait pas, dans lequel on vient surtout d’assassiner quelqu’un, le type qui est un meurtrier et dont les nerfs s’apaisent à chaque fois qu’il reprend une gorgée de son café, il ne fait qu’observer le corps qui est on ne peut plus immobile. Posé sur le côté, le bras qui soutient la tempe et la joue, c’est d’une banalité sans nom mais on dirait que la jeune femme est en train de dormir. Les cheveux longs se sont arrangés négligemment pour retomber de l’un et l’autre côté, l’une des jambes et pliée qui donne à voir la forme ô combien féminine des hanches et le creux de la taille. Il s’en faut de peu – d’un peu qui n’est que la mort ou la vie – que le corps soit très beau, qu’il soit même excitant ; mais d’une excitation des plus odieuses, révoltante, inhumaine, à vous donner le dégoût de vous-mêmes, de vos regards et de vos désirs sitôt qu’il revient la pensée du corps comme cadavre.
Quand il perçoit l’horreur de cette pensée et de cette attirance qui ne devrait pas être du monde, le meurtrier se révolte contre son inaction. Après avoir rincé la tasse qui resservira toute à l’heure quand viendra l’heure de prendre le thé, il s’est levé pour faire le tour de l’appartement et se changer les idées, voir ce qu’il y a autour. Il fait, pour ainsi dire, le tour du propriétaire, ce qui serait très vite fait s’il ne lambinait pas autant. On l’a bien remarqué. C’est même plus que louche, désormais, ce temps terrible qu’il faut pour faire trois fois rien. Il fait traîner l’affaire en longueur, le type qui est un meurtrier : d’abord avec l’appel téléphonique qui a duré des heures et qu’il aurait pu interrompre sans le moindre danger puisqu’il n’y avait personne au bout du fil ; quand bien même il serait prudent – il l’est –, les coupures successives auraient dû permettre qu’il passe à l’acte. Ensuite avec cette histoire de verre d’eau, de café et maintenant cette histoire de visite qui devrait être réglée en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire mais qui, pour une raison qui nous échappe, n’en finit pas de s’éterniser. Il est clair désormais qu’il attend quelque-chose. Il aurait dû sortir immédiatement, s’enfuir, mais le voilà dans la chambre qui passe la main sur tous les meubles comme on vérifie la poussière, qui s’enquiert du titre de tous les livres, des détails sur tous les bibelots quitte à semer des empreintes de partout.
On n’imagine plus, avec les moyens scientifiques dont dispose la police, avec tous les feuilletons qui passent à la télévision, qu’un meurtrier qui a deux sous de jugeote tripote ainsi toute la décoration sans prendre au moins la précaution de porter des gants, sans frotter toutes les étagères d’un petit mouchoir blanc, sans désinfecter toute la pièce. Il a même passé la main dans les draps et dans le couvre-lit en fausse fourrure qui pendouille de chaque côté. Il s’est même assis sur le lit pour tester les ressorts et le moelleux du matelas. A mesure qu’il avance, qu’il tourne, le meurtrier fait son propre de chaque objet, de chaque photographie, prenant tout dans les mains, auscultant, détaillant, comme devrait faire un enquêteur qui cherche des indices ou qui voudrait connaître un peu mieux la victime.
Comme il tâtait la terre d’une plante en pot, il a pris sur lui d’arroser les fleurs et les arbustes de l’appartement qui s’avèrent plus nombreux que prévu. Ce sont surtout des petits bonsaïs de pin, de buis et quelques plantes grimpantes qui ne grimpent après rien du tout et se contentent de tomber en cascade sur le sol. Voilà, tout est bien arrosé.


V

C’est après ce petit tour dans l’appartement qui n’a rien apporté de nouveau que le comportement du meurtrier est devenu des plus inquiétants. Il terminait sa sorte de promenade, ne sachant plus quel meuble ou quelle surface palper. Selon l’horloge de la cuisine, il restait bien deux heures avant qu’il ne soit temps de prendre le thé. Le meurtrier le prend habituellement sur le coup de six heures et demie, quelquefois même sept heures. Il n’a pas une goutte de sang britannique dans les veines et dans les artères. On l’aurait deviné ; jamais un anglais digne de ce nom n’irait poser ses pattes de malotru sur les affaires d’un étranger sans en avoir la permission, encore moins s’il avait préalablement attenté aux jours dudit étranger. Il est de certains pays où même les criminels savent faire preuve d’élégance et ne se déshonorent pas dans des assassinats de couloir sans la moindre envergure et sans le moindre style.
Sans prévenir personne, le meurtrier s’est approché du corps de la jeune femme et, s’allongeant comme un enfant qui aime, comme un époux cherchant du réconfort ou comme une bête qui réclame une caresse, il s’est blotti entre les bras de ce pauvre cadavre qui n’avait pas bronché. Il a pris l’un des bras pour s’enrouler dedans et s’est bien appuyé, de dos, contre la poitrine qu’il sent derrière lui. Quel dommage, cela dit, qu’il n’y ait plus de souffle à sentir qui se poserait dans la nuque ou qui ferait frissonner les cheveux, quel dommage aussi que la peau n’ait déjà plus de chaleur, plus de pouls, plus rien qui batte ; c’est un supplément d’âme qui manque pour parfaire l’illusion.
Puis il est resté là, couché sur le parquet. Il s’efforçait à tout moment de se mieux serrer, d’être au plus près. Il veut sentir toute l’embrassade du corps qui ne veut pas l’embrasser quand bien même il pourrait. Mais en retour, ce n’était que la raideur des membres et le refus des doigts, des mains, ce froid sur la bouche hermétiquement close quand l’ingestion devient mortelle ; déjà les lèvres sont sèches.
C’était un étrange cérémonial, comme une parade, et des entortillements de ver de terre pour aller au plus proche, pour se confondre. Malgré la résistance, il opérait l’absorption d’un objet qui le rejetait de toutes ses forces, qui ne pouvait pas l’admettre. Il répète ses appels, l’enserre et n’en finit pas de se retourner ; il roule comme dans un drap, comme un qui ne peut pas dormir, qui cherche le sommeil ; il se démembre et se contorsionne enfin comme un qui cherche de l’amour.
La lumière grise de la fin du mois d’août, quand c’est déjà l’automne, continuait à se poser mollement sur le parquet, sur la table basse du salon, tandis qu’en arrière-plan la tendresse récidivait ses appels et qu’elle ne savait pas répondre. Comme elle refusait constamment l’étreinte, comme la peau même et le sol ne voulaient pas de lui, il ressentait comme une meurtrissure, cette faute dans le temps, et la voix insistait sur cette blessure mettant à nu une vulnérabilité ancienne : celle d’être toujours deux sans rien partager d’être, d’expérience ou de sentiment tandis que le mystère et les singularités du pluriel nous demeurent, à nous, étrangers, assignés à cette blessure.
C’est un spectacle honteux et lamentable qui dure plus d’une heure pendant lequel le type qui est un meurtrier fait le test de son unicité, de sa solitude et de son isolement, voulant s’absorber tout entier dans un corps qui n’est pas le sien, voulant connaître ou supposant la sensation de chaleur qui doit accompagner ce qu’on appelle une fusion : se fondre, devenir une seule matière, une seule et même substance. Il ne se rend plus compte, le type qui est un meurtrier, que c’est une union qui se fait par la poussière et qui ne pourrait se faire qu’au prix de sa propre mort. Encore ne seraient-ils que des lambeaux distincts.
Manipulant les corps, le sien comme celui de la jeune femme, pour les faire se toucher, simuler une étreinte de marionnettes qui se mettent le doigt dans l’œil et se frappent le menton pour se faire une caresse, qui se cognent le crâne pour mimer un baiser, il a joué tous les rôles comme si seul il assumait deux perceptions. Il ne sait pas plus, à la fin, quand il a terminé tout son remue-ménage, ce qui se passe en dehors de lui ni ce que peut être la sensation d’un autre.
C’est plus terrible encore. Car à s’enrouler comme un asticot, à vouloir à tout prix d’une étreinte qui n’est pas dans l’ordre des choses et qui contredit la nature, le type qui est un meurtrier se rend compte qu’il a rompu la posture si jolie qui faisait de la jeune femme une dormeuse en lieu d’un cadavre. Elle s’était seulement assoupie sur le sol, comme on tombe de fatigue, mais entretemps, il s’est passé quelque chose dont l’anonymité monstrueuse le fascine. Ça n’est plus un corps endormi. Ça n’est même plus la jeune femme de l’appartement. Il a beau la saisir encore, bouger les bras, le buste, pour les remettre en place, pour réparer l’erreur sordide qu’il vient de commettre, l’humanité du corps ne revient pas dont l’immobilité n’avait pas l’air si grave. Désormais, c’est fini. Ça n’est plus qu’un objet, une carne, sans rien à l’intérieur qui soit plus qu’organique.


VI

Il y a fort à parier désormais, à voir sa mine déconfite et ses traits qui se décomposent, les traits non seulement du visage mais du corps tout entier, que notre meurtrier se demande s’il n’est pas un monstre, un drôle d’être sans âme, ou sans cœur ou sans tout ce qu’on veut mais qui ne devrait pas exister si la nature était bien faite. Cette chose dont l’anonymité lui semble monstrueuse, tout simplement, c’est lui. Cette chose sans nom, qu’on cherche, et qu’on désigne toujours en traçant des contours, des circonvolutions ; on ne peut jamais vraiment mettre la main dessus, on n’a pas même d’indice tangible qui nous permettrait de le retrouver ou simplement de partir à sa recherche. A chaque fois, pourtant, c’est lui cet individu louche qui est passé par là, qui pousse quelqu’un par-dessus la rambarde, qui l’empoisonne, qui lui loge une balle dans la tête.
Il avait la tête d’un type qui se fait horreur, le meurtrier, tandis qu’il renonçait à déplacer les membres de la jeune femme pour la remettre dans sa belle position. Ça n’est plus qu’une manière de sac qui se démantibule et qui ne prend même pas la lumière, négligemment posé dans un recoin protégé du soleil. Il voudrait pouvoir la prendre dans ses bras et la porter vers le jour mais, seigneur, ce qu’elle est lourde ! C’est un coup à se casser le dos de soulever une barrique pareille. Elle n’a pas l’air si grosse mais pas moyen, il ne peut même pas la décoller tout entier du sol ; il a les reins qui se bloquent, les genoux qui n’avancent plus. Il sait bien que c’est sur les jambes qu’il faut pousser et garder le dos droit mais vraiment c’est une charge qu’on n’imagine pas, toute molle et qui pèse et qui n’aide en rien. Non, vraiment, il doit la reposer. Il faudrait la tirer et la traîner par terre, par la jambe ou par les épaules mais alors quel déshonneur, quel outrage aux défunts de lui râper le crâne ou les talons sur le parquet. On ne peut pas se permettre un tel manque de savoir-vivre. Mieux vaut la laisser là et en prendre son parti.
De toute façon, c’est bientôt l’heure du thé. Il a fait gonfler comme à l’habitude son tout petit nuage de lait dans la tasse qui infuse, voilà, de cette façon c’est très bien. Comme il lui faut aussi désormais reposer son dos qui le fait atrocement souffrir depuis que la jeune femme pèse le poids d’un âne mort, il s’est installé confortablement dans le canapé du salon, un oreiller bien calé sous les reins, devant la chaîne pour enfants de la télévision. Ils diffusent encore le très vieux cartoon du chat et de la souris qui passent leur vie à se cogner dessus. Ou plutôt c’est le chat qui cherche à manger la souris : il est gros, gris, cruel, les dents blanches et pointues, un chat de la plus belle eau. Comme il n’est pas dans l’ordre des choses que la souris fasse son dîner du chat, elle se contente de le malmener, de le faire courir à travers la maison en se beugnant le museau dans les murs, dans les poêles et dans les pieds de chaise, de lui coincer le bout de la queue dans les prises qu’il se prend des coups de deux-cent-vingt à tire-larigot et des châtaignes à lui faire voir les anges. C’est une jolie petite chorégraphie qui se termine parfois, si le chat ne veut pas entendre raison ni se décourager, par des tortures qui devraient nous horrifier, soit qu’on découpe le chat en rondelles comme un saucisson, soit qu’on l’écrabouille dans un laminoir ou qu’on l’équarrit entre deux râpes à fromage. Il est difficile de savoir si c’est ce déploiement d’appareils culinaires, la musique très guillerette qu’on a piquée chez tel ou tel compositeur classique de rhapsodies hongroises, ou l’expression de surprise sur le visage du chat quand il voit venir la tuile, mais il y a quelque-chose là-dedans qui est on ne peut plus plaisant. C’est même franchement drôle de voir ce pauvre chat qu’on réduit en miettes, littéralement parfois. Il ne viendrait à l’idée de personne, surtout pas des enfants qui ont toujours raison et qui réagissent sans trop intellectualiser la chose, d’avoir pitié du chat ou de pleurer quand on lui sort les tripes. Au fond, si les enfants rigolent c’est que c’est amusant.
Il est resté bien enfoncé dans le mou du canapé à se satisfaire du spectacle. On sera surpris de savoir qu’il ne se délecte pas spécialement de la souffrance et des tortures du chat ; le meurtrier n’est pas le fou dangereux complètement désaxé qu’on s’imagine. Il regarde juste avec plaisir parce que ça lui rappelle son enfance, il sourit, il rigole un peu quand un gag sort de l’ordinaire et qu’il est vraiment drôle. Après trois ou quatre épisodes, cela dit, il faut bien admette que le scénario ne varie pas tellement. C’est toujours la même chose : le chat est bien tranquille et reçoit la mission de garder la maison. Il ne demande rien sinon de se prélasser. En fait, quand on y regarde avec attention, c’est toujours cette petite saloperie de souris qui vient chercher des noises, voler de la nourriture ou tripoter quelque-chose d’interdit. Ensuite, le chat qui remarque ce petit manège et qui craint de prendre une correction s’alarme. Il sait bien, le chat, qu’on va l’accuser, que c’est lui qui va prendre. S’il peut éviter le pire et faire d’une pierre deux coups en croquant la souris, il ne va pas se gêner. La course-poursuite commence qui couvre l’essentiel de l’épisode. Le chat se prend une porte, se fait écraser la patte, se mord la queue, attrape la souris, qui s’échappe in extremis, qui le nargue, comme il s’agace il se reprend la porte, se remord la queue, s’écrase à nouveau la patte. A la fin, le chat rompu, moulu, fessé dans tous le sens, prend la correction qui lui faisait si peur et la souris festoie dans le frigo ou dans sa petite maison.
C’est toujours la même chose. Le décor change, le motif et le butin, mais le scénario est toujours le même. Exactement le même. Ça n’est pas possible de rester là-devant pendant des heures sans se rendre compte de rien. On ne peut pas perdre son temps à regarder des conneries pareilles et faire comme si de rien n’était. On ne peut pas rire bêtement et ne rien remarquer. C’est intolérable qu’on laisse des types qui se remplissent les poches se moquer des enfants sans rien chercher de nouveau, en nous recalant toujours la même intrigue qu’on avale à plaisir. Non, c’est intolérable ! Intolérable au point que le meurtrier envoie valser son thé qui tombe de la table basse et qui se répand partout sur le parquet. Ça fait le bruit sourd d’une chute et d’un morceau de porcelaine qui éclate. Mais enfin qu’est-ce qui peut bien lui prendre, à présent, à ce dingue de meurtrier, de s’énerver pour rien devant un dessin animé pour enfant.
Il n’avait qu’à changer la chaîne si ça ne lui plaisait pas, à regarder quelque-chose de son âge. C’est le principe du cartoon d’enchaîner quelques gags grossiers, un peu faciles, qui font rire tout le monde mais pas plus de cinq minutes. Il n’y a pas de quoi se jeter contre les murs et prendre des coups de sang à tout jeter par terre. Il avait l’air, d’ailleurs, de bien s’amuser jusque-là : ça le faisait plutôt rire. Il ne tournait même plus la tête vers la jeune femme, il ne retombait plus dans ses rêveries.
Rien ne laissait présager, à la lumière des meurtres précédents ni des quelques moments qu’on a passés avec lui çà et là, qu’il avait de tels sauts d’humeur. Il convient à présent de se demander s’il ne souffrirait pas d’un désordre psychique, mental, émotionnel, qu’importe le jargon, mais d’un désordre qui justifierait non seulement cet emportement mais l’ensemble ou partie des meurtres et son étrange comédie, toute à l’heure, à se rouler par terre dans les bras d’un cadavre.


VII

Le soir tomberait bientôt. Le type qui est un meurtrier avait soigneusement ramassé le thé renversé par terre et la tasse qu’il avait cassée. Il faudrait, par respect pour la jeune femme de l’appartement qui est morte à présent, taire le remord du meurtrier dont le visage s’est fermé et déformé de chagrin quand il a ramassé les morceaux de la tasse. Il sait qu’on ne massacre pas les affaires des autres, surtout sur un coup de colère, et qu’on ne gaspille pas la nourriture quand bien même ça ne serait que de l’eau. C’est une question de principe, c’est simplement faire preuve d’éducation.
Le type qui est un meurtrier avait posé l’ensemble de ses vêtements en tas sur le carrelage de la salle de bain. L’eau chaude coulait déjà quand il est entré dans la cabine de douche. C’est tout de même un effet curieux de voir notre meurtrier, nu comme un ver, qui se savonne l’ensemble du corps, de la tête aux pieds, qui se frotte les épaules, les jambes et le sifflet pour bien tout nettoyer et qui rince à grande eau alors qu’il n’est même pas chez lui. Il est gonflé, quand même.
Quoiqu’on assiste à la toilette d’un tueur en série, la mousse qu’on rince s’écoule comme sur le corps de n’importe qui, elle laisse son odeur de propre sur la peau et dans les cheveux. Pour un peu d’ailleurs, il chanterait, parce que c’est agréable de chanter sous la douche et que ça résonne bien.
Ça n’est pas la douche froide dont on a soigné quelquefois de manière brutale les dérangements nerveux mais une douche agréable. On a cru tout d’abord qu’il avait besoin de se changer les idées et de se détendre un peu ; le type qui est un meurtrier aurait pu, d’ailleurs, se laver symboliquement de ses péchés ou de son passé, faire de cet évènement quelque chose de mystique, une absolution ou bien un baptême. En fait, il s’est renversé du thé dessus dans son élan de colère et comme il met toujours des tas de cochonneries de sucre et de miel, il a peur que ça ne colle. C’est vrai, cela dit, que c’est un bon moyen de penser à autre chose ; à ceci près que le type qui est un meurtrier et qui se shampooine à dieu sait quel extrait de plante exotique est en train de se barbouiller de l’odeur de sa victime, ce dont il ne peut pas vraiment se rendre compte, bien sûr, parce qu’il s’en est imprégné les vêtements et les narines, de cette odeur, en se frottant contre elle.
En somme, on ne peut rien déduire de cette douche qui n’a pas tellement d’importance. Tout ce qu’on pourrait en dire nous emmènerait sur des fausses pistes et nous conduirait à surestimer tel ou tel élément. C’est bien dommage d’ailleurs parce qu’après s’être séché les cheveux, nettoyé les oreilles et passé d’une crème qui traînait sur le visage parce que la peau lui tirait, le meurtrier a remis ses vêtements et n’a plus rien fait avant de s’en aller. Il s’est assis dans la cuisine à regarder le soleil décroître, sans donner le moindre signe d’agacement, de lassitude ou de quoique ce soit, sans produire un seul geste. Il regardait l’allée fixement. C’était tout.


*
"il se trouve à présent du récit
dont nous n'avons vécu que la rétrospective,
ou la parenthèse"

Anne-Marie Albiach


VIII

Le rasoir d’Ockham nous apprend à ne pas chercher sans raison la complexité. Ce n’est pas que la solution la plus simple soit toujours la meilleure mais comme c’est souvent le cas, il n’est pas tout à fait idiot de commencer par celle-là. Le type qui est un meurtrier a semblé faire traîner les choses, prendre son temps plus qu’il n’a l’habitude et plus qu’il n’était raisonnable. Il aurait dû partir tout de suite après avoir tué la jeune femme de l’appartement. Il n’aurait pas dû se rouler dans ses bras, se servir un café, un thé, regarder la télévision. Ce que dit le rasoir d’Ockham, c’est que le meurtrier est simplement chez lui : c’est son appartement. Il n’a pas eu besoin de s’escrimer pour entrer, il était déjà là, il y vit ; quand bien même il aurait passé la nuit ailleurs, il avait la clef de toute façon. Il n’y a rien de plus simple. Voilà pourquoi il peut rester accroupi dans l’ombre pendant des heures, observer sans se faire remarquer, choisir son moment pour passer à l’acte.
Puisqu’il est chez lui, dans l’appartement qui donne sur l’église, il y a de fortes que chances que le meurtrier connaisse très bien la jeune femme du téléphone. Vivant au même endroit, ils vivent tous les deux. Pour une fois, la victime du type qui est un meurtrier n’est pas une inconnue. C’est sa femme ou bien sa compagne.
On a bien senti et ce depuis très tôt que quelque chose clochait. Il n’était pas dans son état normal. Le type qui est un meurtrier a tué sa compagne et dès lors il a perdu sa raison. Il s’est efforcé de rétablir immédiatement l’ordre du quotidien avec ce qui lui tombait sous la main mais sa conscience ou son esprit se révoltait à chaque coup. Il s’est mis en colère chaque fois qu’une entreprise semblait tomber à l’eau. S’il s’est livré à cette étrange débauche qui d’un œil extérieur avait l’air déplorable, c’est qu’il cherchait à retrouver l’étreinte qu’il connaissait déjà, qu’il avait goûtée très souvent et dont il s’était privé désormais. Il s’est tordu et faufilé du mieux qu’il pouvait, entre ses bras, ses jambes, comme font sans doute ces paires d’amants qui meurent, pour se barbouiller du sang de l’être aimé, pour garder son odeur, sa chaleur à part soi ; il s’est tordu comme Cléopâtre dans les bras d’Antoine ou comme Juliette sur le visage de Roméo, disons. Toutes ces histoires-là se soldent par un massacre de tous les diables, tout le monde meurt et qu’on n’en parle plus. Mais le meurtrier n’a pas eu le courage ou simplement l’envie de se donner la mort. Comme il n’y a pas pensé ne serait-ce qu’une seconde, il s’est horrifié en voyant les dégâts causés par son petit numéro ; il avait figé l’expression de la mort dans les membres, les gestes, et les traits son amie. C’était sûr cette fois, on ne pouvait plus se tromper, c’était la mort dans ce qu’elle a de plus réel et d’irrécupérable, sans une once de beauté, pas même propre et pas même décente. La mort comme on ne pas l’infliger à quelqu’un qu’on aime ou qu’on respecte sans avoir du remord. Le type qui est un meurtrier n’avait pas éprouvé jusque-là ce que pouvait être le remord.
C’est la solution la plus simple. Ça n’est pas pour autant la bonne. Il faut se méfier comme de la peste du rasoir d’Ockham. La solution la plus simple, pour nous, ce serait qu’un mec appelé Ockham ait acheté ou inventé un rasoir, un truc pour se tondre la barbe et qu’on en ait tiré je ne sais quelle théorie. Sauf que rasoir est un très vieux mot de philosophie qui signifiait plus ou moins postulat, principe, une idée qu’on applique. On ne peut pas faire confiance à une théorie dont le nom même échappe à la règle qu’elle énonce. La solution la plus simple est juste la plus simple des solutions ; et encore pas tout le temps. Si le type qui est un meurtrier habitait dans l’appartement avec la jeune femme du téléphone, elle n’aurait pas eu peur de découvrir ses yeux dans le reflet de la vitre. Il n’aurait pas non plus cherché pendant plus de cinq minutes dans les placards de la cuisine avant de trouver les tasses et le paquet de café. Il n’aurait pas eu besoin de se cacher dans l’ombre. C’était bien joli cette histoire mais c’était une histoire. Il faut chercher ailleurs.


IX

La veille au soir, il pleuvait. Le type qui est un meurtrier a refait le rêve très vieux de réduire toute la ville au silence et ça l’a réveillé au milieu de la nuit. Il n’y tenait plus, le meurtrier, il tournait dans ses draps, se levait, se recouchait sans pouvoir dormir. Comme le soleil allait bientôt se lever, il est descendu prendre son café et s’est préparé pour sortir. Il cherchait quelque part un peu d’agitation.
Il ne faut pas chercher longtemps, même aussi tôt le matin, pour trouver quelqu’un qui fait du tapage. Il y avait un gosse ivre mort qui chancelait sur la voie publique ; un gosse bien trop jeune pour être aviné mais enfin ça ne les arrête pas. Il zigzaguait, comme ça, sur le bord de la route en jetant des coups de pied dans les cailloux ; il sifflotait dans un air de promeneur. C’était curieux comme ce petit bonhomme avait des postures et des gestes beaucoup plus vieux que lui. Le meurtrier l’a trouvé drôle, ce vieux poivrot de quarante ou cinquante ans qui se dandinait dans un corps de gamin. A le voir traîner sur le bas-côté avec ses mines bizarres, son âge et sa démarche, le type qui est un meurtrier n’a pas pu s’empêcher de se rappeler l’espèce d’emmerdeur qui vadrouillait toujours dans le village, ce trou du cul de gamin toujours livré à lui-même et qu’il a étranglé, un jour qu’il faisait froid, et bleu, et vert aussi, en le jetant négligemment dans le creux du fossé.
Son sang n’a fait qu’un tour. Il revoit l’autre gosse qui faisait toujours du bruit, qui venait taper dans les carreaux de fenêtre et hurler dans les bois, qui tapait sur les grilles ; d’un coup de volant, le type qui est un meurtrier a dégommé le môme aviné sur le bord de la route. L’autre qui n’y voyait rien, ou trouble, et qui de toute façon avait le dos tourné, s’est laissé renverser sans même faire un écart. C’est le matin, les gens ne sont pas encore levés pour sortir dans la rue ; le meurtrier qui avait tout son temps est descendu de voiture pour terminer le gosse qui bougeait encore et qui se remettait petit à petit de son émotion. Il était bien trop ivre mort pour se rendre compte de son état et de l’ampleur des dégâts. Le meurtrier s’est approché très calmement, comme un qui vient porter secours ou savoir si ça va, il a replacé les mains tout comme la dernière fois, autour du cou très jeune dont on peut encore faire le tour, qu’on peut serrer sans qu’il y ait trop de réponse et faire mourir à plaisir, au rythme qu’on préfère tellement le réseau de muscle et de nervosité, à l’intérieur, est encore tendre et mou. Il s’est débattu en pagaille, le gosse, sans y voir clair et sans savoir vraiment, dans les premiers instants, ce qui lui arrivait. Quand il a pris conscience du danger qui le menaçait, c’était déjà trop tard ; allez vous détacher d’un type qui fait deux fois votre poids quand vous êtes aux trois quarts aveugle et que vous n’avez plus d’air ! C’est impossible.
Le cerveau s’est tranquillement séché d’air, comme un tuyau de jardin auquel on fait un nœud : d’abord l’eau s’écoule moins ou difficilement, ensuite ça n’est plus que la sécheresse qui fait un bruit de lacune, un bruit exsangue de suffocation. Quand il n’a plus eu la moindre goutte de vie, le triste gamin du bord de la route, il est redevenu, d’une certaine manière, un enfant, un truc qui ne parle pas. Le type qui est un meurtrier, quant à lui, s’est senti bien mieux. Il aurait presque pu, dès lors, rentrer chez lui.
On ne sait pas pourquoi il pousse dans la ville au hasard des feux et des rues, ça n’est pas son trajet, mais il remarque dans le fond d’un square du centre une vieille dame qui promène son chien. C’est une petite vieille un peu ratatinée, la tête dans les épaules, vêtue d’un manteau long et d’un petit chapeau tout rond et plat comme ont parfois les petites vieilles bourgeoises du centre-ville. On ne peut pas dire qu’elle respire la joie de vivre, la petite vieille. Elle a même plutôt la mine renfrognée et l’air d’une emmerdeuse qui trouve toujours à redire, pour qui rien ne convient jamais, et qu’il fait trop chaud ou trop froid, et que c’était mieux avant quand les jeunes avaient de respect, quand les hommes étaient ci ou mi et que les filles n’étaient pas comme ça. Le type qui est un meurtrier ne peut pas s’empêcher de la voir comme la vieille dame qui est morte devant la treille des rosiers ; il l’avait égorgée sauvagement, celle-là, sans trop savoir pourquoi. Il y avait quelque chose d’esthétique, quoiqu’affreusement sanglant, à entendre le bruit du poignard aiguisé qui frotte contre la peau. C’était le même bruit d’ailleurs qu’il entendait, petit, quand on sectionnait la peau du lapin, juste au-dessus des pattes ; le métal tranchait dans le pelage avant qu’on déshabille la bête. Il ne peut pas s’empêcher de la voir, non plus, comme la très vieille baronne du mas qui ne supportait personne et qui sentait la pisse ; elle mouillait ses draps presque tous les soirs et dépêchait son gros baron de chien noir pour leur mordiller les mollets et les mettre en déroute. Il n’en faisait rien du coup, son empoté de clébard, qui se paralysait de l’arrière-train et qu’on pouvait frapper sans même qu’il réagisse.
Alors il s’est approché d’elle, bien sûr, sans pouvoir tellement résister. Il avait attrapé dans le petit compartiment de la portière le couteau de chasse du grand-père qui est un héritage plus ou moins familial. Il n’en a rien à faire, dans les faits, du couteau de chasse. Il l’a retrouvé qui traînait dans la cave.
Comme la vieille dame est parfaitement seule dans le square, il est encore très tôt, et que c’est sans doute un reliquat de bonne femme intolérante et bourrée de préjugés sur les homos, les étrangers et les types solitaires qui se promènent le matin dans les parcs, elle se méfie de lui. Elle l’observe du coin de l’œil d’abord et pour prouver qu’il ne lui fait pas peur, elle finit même par le fixer dans un air de défi. Il n’est pas utile de la jouer discrète. Ça ne servirait à rien. Il s’avance très directement, marchant droit, sans hésitation, comme s’il allait lui demander quelque-chose. Avant qu’elle ait le temps de sortir une saloperie ou de se montrer désagréable, il lui attrape l’épaule et replante le couteau comme il l’a fait la dernière fois. Elle n’a pas eu le temps de comprendre, la vieille dame, malgré son air de défi. On se serait attendu à ce qu’elle vocifère ou qu’elle tente un coup de sac à main, qu’elle sorte un spray au poivre ou même un revolver, ça serait bien son genre. Mais rien. Elle était très surprise, elle-même, que ça se passe comme ça. Elle est tombée par terre, dans l’herbe, déjà bien heureuse et bien rassurée de ne pas tomber le nez dans une merde de son chien. Ç’aurait été un ultime outrage et celui de trop, sans doute. Elle ne l’aurait pas supporté. Elle comptait bien qu’on lui préserve, tout de même, un semblant de dignité.
Restait le chien dont elle serrait toujours la laisse et qui grognait un peu, qui jappait des petits coups. C’est un chien minuscule et très poilu qui ne doit pas voir tellement clair avec tout ce qu’il a de mèches qui lui tombent devant les yeux. Il a montré les dents d’abord et puis voyant sa maîtresse qui tombait comme une mouche en l’espace de quoi, dix secondes, peut-être moins, il s’est demandé ce qui se passait. Il s’inquiète désormais, comme font les chiens, c’est-à-dire en reniflant partout les doigts et le museau de la vieille dame, en léchouillant deux ou trois coups pour voir le goût que ça a.
Le type qui est un meurtrier aurait dû s’en aller. Même si le chien ne jappait pas bien fort il aurait toujours pu alerter des voisins ; c’est un parc de la ville, on a toujours quelqu’un qui passe, même avant que le soleil ne se lève, ou quelqu’un qui guette à sa fenêtre. Quand il voit le chien qui pleurniche, le meurtrier, il est pris d’un sentiment drôle qui pourrait bien être de la pitié. Il se dit que la pauvre bête, on ne peut pas décemment la laisser comme ça. Elle n’a plus son maître désormais et c’est une chose bien connue que ces animaux-là ont une fâcheuse tendance à se laisser mourir, de faim, de soif ou de chagrin, quand ils perdent leur propriétaire.
C’est très curieux, pas vrai, de voir un meurtrier qui tapote gentiment sur la tête d’un chien et presque avec tendresse à côté d’un cadavre de vieux qui répand son sang noir dans l’herbe. Il le gratouille juste sous la mâchoire, comme ils aiment bien et puis il caresse le dessus de sa tête. Ce qui est plus curieux encore c’est que le chien a l’air rassuré. Presque il dirait merci. Le type qui est un meurtrier a couché le chien sur le flanc, tout doucement, comme on borde un enfant, puis il l’a tué d’un coup net en façon de mise à mort romaine. C’est un honneur martial en quelque sorte ; un hommage rendu à celui qui meurt et dont on préserve toute la superbe.
Le meurtrier a retiré sa main qui soutenait la tête du chien et l’a laissée reposer par terre, les yeux sagement fermés, l’air calme et le souffle anéanti. Il était abattu quand il est revenu sur ses pas et qu’il a regagné la voiture. Il n’a même pas jeté un coup d’œil alentour pour être sûr qu’on ne l’avait pas surpris. Il était assommé. Il a remis le couteau dans la portière et sans avoir la force de rentrer chez lui, il a fait simplement deux ou trois pas dans la rue. Il avait besoin de reprendre son souffle. C’est à ce moment-là que le meurtrier s’est mis à cogiter et sans doute que ça n’est pas très bon, un tueur en série qui fait travailler ses petites cellules grises.
Le voilà qui rôde dans les rues désormais sans savoir où il va. Il faut dire qu’il ne va nulle part, il met seulement un pied devant l’autre en manière de réflexion sur son propre cas. Il ne sait plus très bien, le type qui est un meurtrier, ce qui peut motiver ses actes. Ça n’est pas un geste anodin s’il se dirige maintenant vers l’église la plus proche ; il s’en sert de repère. On ne peut pas dire qu’il soit très croyant, très pieux ni quoique ce soit. Il lui semble simplement que c’est un bon endroit pour trouver des réponses, une église. C’est un pis-aller, disons-le franchement, il n’y croit pas deux secondes mais tout perdu qu’il est, ne sachant à quel saint se vouer, comme on dit, c’est une tentative comme une autre. C’est un de ces bâtiments qui vous inspire des sentiments mystiques ; c’est très propice à l’ébauche d’une réponse ou d’une piste.
Le meurtrier n’entre pas dans l’église. Il n’a pas même posé un pied sur le parvis. Voyez, le parvis, dit-il, c’est une déformation du mot paradis ; parce que les comédiens qui jouaient devant les églises se servaient de la hauteur des marches pour représenter spatialement le ciel qui doit se trouver au-dessus. C’est drôle parfois comme les choses prennent leur nom, pas vrai ?
Quand il se retrouve devant la façade, son œil est attiré par un mouvement dans le fond de la cour. C’est une jeune femme très court vêtue, sans doute est-elle encore en pyjama, qui se glisse hors de chez elle, les bras pleins de sacs et de cartons. Elle est tellement chargée, d’ailleurs, qu’elle a du mal à tourner la poignée de la porte du local. Il ne sait pas trop ce qui lui prend, le type qui est un meurtrier ; l’occasion est trop belle ; au lieu d’entrer gravement dans l’église, il se faufile comme une bête qui rampe, une anguille, un serpent, que sais-je, quelque chose qui ondule, dans l’appartement de la jeune femme dont la porte est restée ouverte. Elle n’est pas encore sortie du local mais ça ne saurait tarder.
Il faut très rapidement se trouver une cachette, un endroit bien tranquille, dans l’ombre où ne pas être vu, qu’on ne visite pas souvent mais pourrait offrir un joli petit poste d’observation. Le meurtrier n’a pas le temps de tergiverser ni faire le tour de l’appartement ; il faut se décider vite. Dans la pièce principale, il y a trop de lumière. La jeune femme n’était pas encore très habillée, elle passera sûrement par la salle de bain. Dans l’enfoncement du bureau, au fond, on a posé des sacs d’objets et de vêtements en vrac. Ça fera très bien l’affaire. Le meurtrier s’engouffre là-derrière, s’accroupit pour se mieux cacher, ensuite il n’a plus qu’à attendre. Voilà comment il est entré.
Le hasard a bien fait les choses. Il ne savait même pas si la jeune femme habitait seule. Ils auraient très bien pu être toute une flopée, là-dedans, à vivre les uns sur les autres et dès lors l’entreprise serait tombée à l’eau. Il n’aurait pas pu, sans difficulté, passer toute une famille ou toute une compagnie de vie à trépas. Alors il attend, il observe, il s’assure qu’elle est seule, que personne dans les pièces du haut ne doit encore se réveiller, il voit comme elle se déplace et comme elle agit.
Quand la jeune femme a reparu, elle ne s’est aperçue de rien. Il faut dire qu’elle ne cherchait pas. On ne suppose pas, quand on sort deux minutes pour jeter ses poubelles, qu’un type s’est gentiment posté dans un recoin de l’appartement avec la ferme intention de vous faire la peau. Elle a regardé l’heure très régulièrement jusqu’à ce qu’il soit temps de prendre le téléphone. Ensuite on sait plus ou moins ce qui s’est passé.
Ce qu’on ne sait toujours pas, c’est pourquoi. De toute évidence, avec cet itinéraire-là, le meurtrier n’a pas d’explication. Il a tué la jeune femme au téléphone parce qu’il en avait l’occasion, c’est tout. C’est un tueur, il tue. Quoi de plus naturel ? La porte était ouverte ; il entre. Une femme se présente, il la fait mourir. C’est encore le rasoir. Il n’est pas besoin de chercher plus compliqué que ça.


X

Il faisait le même temps de grisaille quand il était petit, le meurtrier, et qu’on finissait les vacances dans le mas de Provence. Il lui semble d’ailleurs que c’est à peu près le temps qu’il faisait quand son grand-frère est mort ; il se souvient de l’avoir vu tomber tout doucement dans le trou parmi deux ou trois racines et deux ou trois aiguilles de pins. Il avait bien choisi de le pousser ; il savait pertinemment ce qu’il faisait, n’est-ce pas ? C’était une autre époque, bien sûr, et le type qui est un meurtrier n’était encore qu’un enfant sans grande conséquence qui venait de tuer son frère pour une petite histoire de vengeance personnelle, pour un caprice en somme. C’était, au fond, une sorte de hasard.
Ça ne lui ressemble pas, de tuer un gamin sans raison et qui ne le dérange pas. Le type qui est un meurtrier sait très bien qu’on ne passe pas ses nerfs en zigouillant des gens quand ils n’y sont pour rien ; ce n’est pas un moyen d’aller mieux. Il sait très bien, aussi, qu’il voulait tuer son frère et pas un autre gosse dans le mas Notre-Dame, qu’il voulait tuer le gamin du fossé, pas un autre, mais lui.
Quand il a tué le gosse ivre mort sur le trottoir à l’entrée de la ville, le type qui est un meurtrier n’a fait que répéter sottement un acte qu’il avait déjà commis et dont il se souvenait. Il s’est rappelé le merdeux tout pâle du fossé, ça n’avait rien de nouveau, il a seulement recommencé sans trop savoir pourquoi. Il ne faisait pas tellement de bruit, d’ailleurs, à vaciller sur la chaussée ; il ne dérangeait pas grand monde. A répéter son geste, le meurtrier s’est senti comme soulagé, c’était comme un plaisir, comme accomplir quelque chose d’ordinaire mais qu’il faut faire et dont on sait que ça n’est pas si facile. Sur le moment, ça ne l’a pas frappé. Il avait fait un drôle de rêve la veille qui l’avait mis de travers ; il s’est dit, c’est réglé et cette fois tout va pour le mieux. Il n’a pas pris conscience tout de suite de la gravité de la situation. Il aurait dû, si tout avait fonctionné comme sur des roulettes, s’il y avait eu ne serait-ce qu’une once de vérité dans ce prétexte sans queue ni tête, faire demi-tour et retourner chez lui. On sait cependant qu’il a continué, qu’il s’est enfoncé vers le centre-ville parce que son trajet n’était pas fini.
C’est après le meurtre de la vieille dame que tout s’est éclairci. Le meurtre du gamin ne finissait rien du tout, ça ne passait pas la moindre frustration ni la moindre angoisse. Le type qui est un meurtrier a simplement remis machinalement le couvert : il étouffe le gamin, il poignarde la vieille et pour faire bonne mesure, même s’il n’en a pas le moindre besoin et qu’il éprouve même une forme de pitié, il négocie le chien sous prétexte de ne pas le laisser seul ou de lui épargner du chagrin. Tandis qu’il tuait le chien dont il avait pitié et dont il aurait voulu conserver la vie, le meurtrier s’est rendu compte qu’il ne parvenait plus à se défaire du rythme.
Si le meurtrier n’est pas remonté dans sa voiture, s’il a pris le temps de marcher ou de prendre un coup l’air, c’est qu’il s’est pris au piège dans un scénario qu’il ne contrôle plus. Il était bien certain de savoir ce qu’il faisait quand il s’est retrouvé devant la treille des rosiers, quand il s’est faufilé dans la maison de campagne où tout avait l’air d’être curieusement orange. Il lui semble cette fois que ces actes n’ont de sens que par répétition. Il rejoue des meurtres passés en construisant des analogies imbéciles qui lui donneraient le droit, s’il voulait, de liquider chaque gamin, chaque vieux et chaque adulte dans la force de l’âge, chaque clebs aussi et pourquoi pas non plus, pendant qu’on y est, l’ensemble des animaux domestiques. Il pourrait tuer tout le monde, au fond, simplement par analogie. Il aurait pu tout aussi bien ratiboiser la ville.
Il avait beau lever petit à petit le voile sur son propre système et chercher de quoi s’en extraire, sous le coup de la panique, dans tout ce qui lui passait sous le nez, le meurtrier n’a pas pu s’empêcher, quand il a vu la jeune femme de l’appartement laisser bâiller sa porte, de saisir l’occasion. Après le chien, le gamin et la vieille, il restait encore le garde-champêtre, le petit oncle festif, un quatrième larron qui bouclerait la boucle. Il ne la connaît pas, la jeune femme de l’appartement, il n’a pas de raison de la tuer, mais il manque une victime. Alors il délaisse l’église, à main droite, et se glisse dans l’appartement pour finir le travail.
Toute cette attente, ces va-et-vient qui traînent en longueur, le meurtrier nous les impose parce qu’il s’efforce du mieux qu’il peut de résister à son habitude. Il a lutté bec et ongle tout le jour durant pour sortir du système dans lequel il s’est enfermé. Il attend des heures et des heures pour se défaire du compte de quatre, du rythme qu’il s’est imposé lentement et dans lequel il s’est englué. C’est un genre de fumeur qui reste assis sans rien faire devant son paquet, un obèse devant son sandwich, c’est tout ce qu’on voudra qui fait l’épreuve de son péché mignon et qui se rend compte que sa volonté ne lui suffit plus. Après quelques heures d’attente et de réflexion, des moments d’assurance et des renoncements successifs, le type qui est un meurtrier a tué la jeune femme de l’appartement qui avait passé un temps fou pendue au téléphone.
C’est un échec cuisant, une chute terrible. Il était K.O. debout, notre meurtrier qui cherchait appui sur les chaises roses de la cuisine, sur les contreforts de l’église, sur tout ce qui tombait sous sa main. Il n’avait pas de raison de tuer cette jeune femme-là. Il l’avait fait sans pouvoir résister, sans même éprouver le plaisir d’assouvir une vengeance, de se débarrasser d’une écharde ou d’un poil incarné, presque comme un besoin, comme on s’endort et comme on boit de l’eau. Le type qui est un meurtrier s’est dit : « je suis un meurtrier ».
Tous les emportements qu’il manifeste et dont on n’a pas l’habitude parce qu’il semble si calme, si efficace et si sûr de son fait, ce sont les éclats d’un homme qui entre en révolte et qui se rappelle constamment à l’ordre. C’est parce qu’il avait envie de prendre un café qu’il se sert un verre d’eau, par esprit de contradiction, pour se prouver qu’il peut encore choisir. Mais il sait très bien que c’est un choix idiot, un choix qui ne veut rien dire et qui ne réinstaure pas la moindre maîtrise. Il vaudrait encore mieux briser le verre dans un mur ou dans une fenêtre, quitte à pisser dans un violon, ça nous donnerait au moins l’idée de l’ébauche d’une puissance d’agir.
Il n’a rien trouvé de mieux, pour défaire le système et rompre la routine, que cette comédie d’embrassade à même le sol. Il voudrait lui demander son aide, à cette pauvre jeune femme qui n’est plus rien de vivant, s’allonger auprès d’elle et sentir qu’il n’est pas tout seul pour se sortir de ce traquenard. A vouloir donner de l’importance à la pauvre jeune femme, en faire quelque chose comme une amie ou même comme un amante pour se donner de l’amour, de l’attachement, un sentiment quelconque qui la distinguerait des autres et donnerait dans le passionnel, dans le privé, dans ce qu’on garde pour soi, qui déborde et qui cause du remord, le meurtrier ne voit pas comme son comportement tombe dans le sordide et dans l’indécence. Il ne se voit pas misérable à rouler contre le parquet et démembrer une morte comme on désosse une volaille. C’est en se relevant, quand il regarde à nouveau le corps déplacé, que tout cet avilissement lui saute au visage. Comme il disait : « je suis un meurtrier », le type qui est un meurtrier ne s’est plus reconnu.
Désormais chaque tentative pour calmer le jeu, pour se rasséréner et se défaire de l’obsession d’échapper au système, se conclut par une crise nouvelle. Quand il prend son thé à l’heure dite, comme il le fait toujours, ça n’est plus de la satisfaction et le contentement d’accomplir sa journée comme il faut, de la manière qu’il aime et qu’il préfère ; ça n’est plus que du dépit et du dégoût de soi, du refus. Les cartoons de l’après-midi, qu’on regarde pour s’amuser et qui n’ont pas la moindre conséquence, ils ne transforment pas les gamins en tueurs, ils n’ont pas vocation à déployer des prouesses d’intrigue et de composition, le font enrager de son propre schéma. La répétition qui lui crève les yeux et qu’il reconnaît comme son seul motif lui devient intolérable.
Voilà ce qui s’est passé : le meurtrier a tué la jeune femme par simple réflexe, parce qu’il manquait un meurtre et qu’elle correspondait aux critères précédents. Il s’est retrouvé pris au piège dans un système qui est le sien, qu’il a créé de toute pièce, mais qu’il ne voyait pas et dont il ne parvient plus à se défaire maintenant qu’il le devine.


XI

Le soir tombait quand le meurtrier s’est décidé à reprendre la route pour rentrer chez lui. Le corps de la jeune femme avait regagné sa position de créature endormie, sur le flanc, sans raideur. Il regardait par la fenêtre de la cuisine, n’y tenant plus de cette comédie des chaises roses et des contreforts de l’église qui lui rappelaient en vrac des souvenirs improbables, des images, des odeurs. Il figeait de plus en plus son regard sur l’allée où quelque chose manquait malgré les arbres et les graviers. La ville derrière était grise et rose. Devant, c’est le gravier fin, la mignonnette et des touffes de mauvaise herbe qui poussent au pied des murs, dans les fissures et les jours de la pierre.
Au bout, il manque le hêtre.

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