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Au bout, il y a le hêtre

"ça va chier :
éclats
des yeux
arbres qui s’alignent
l’herbe est mouillée"

Mathieu Bénézet


I

« Oh capitaine ! Mon capitaine ! Notre voyage touche à sa fin », disait le type qui est un meurtrier en tapotant l’épaule du capitaine qui s’éveillait mollement, assis de force sur une petite chaise, bâillonné de partout et saucissonné de corde bleue. Le pauvre capitaine ne savait plus tellement ce qu’il avait bien pu faire pour se retrouver là et comme il s’éveillait tout juste, il n’était même pas sûr que le type devant lui, dont il connaissait le visage, la voix, les expressions, fût bien le meurtrier qu’il cherchait depuis le tout début.
« Je vois bien que vous êtes dans un triste état, mon pauvre ami, mais il faudra faire un effort pour écouter ce que j’ai à vous dire. Vous aurez compris, j’en suis sûr, ou du moins vous le supposez, que j’ai tué cette pauvre jeune femme dans l’appartement juste à côté de l’église. Il faut aussi que vous sachiez, et là-dessus accrochez-vous bien, que j’ai aussi tué, avant cela, une très vieille dame et son chien dans un parc du centre-ville ainsi qu’un jeune garçon, à peu près dans le même quartier. Encore avant cela, bien avant, j’avais tué une autre très vieille dame, pas la même évidemment, je ne suis pas cruel à ce point, dans un appartement du centre, près de la place de la fontaine ; et dans la campagne, tout près de l’endroit où nous sommes, un autre jeune garçon, le garde champêtre du village, plusieurs membres d’une famille de vacanciers qui ne viennent que pour l’été… Je m’arrête là mais la liste est longue. Ce que vous devez comprendre, c’est que je n’en suis pas à mon coup d’essai ; je ne saurais pas vous dire exactement quel pourcentage de macchabées on me doit dans le canton mais enfin ça ne doit pas être tout à fait négligeable. Il ne faut pas vous inquiéter de toute façon, je vais tout vous raconter dans le détail. Ce qu’il faut que vous reteniez, pour le moment, c’est que tout se passera bien si vous êtes attentif.
Voyez, je vais poser mon petit revolver sur la table de jeu – je ne sais pas ce que c’est comme calibre, je n’y connais rien du tout, mais ça n’est pas bien compliqué de tuer quelqu’un avec une arme à feu, n’est-ce pas ? –, je vais le poser donc, et ne plus y toucher. Ensuite, je vais vous dire tout ce que vous avez besoin de savoir et quand j’en aurai terminé, j’enlèverai tout cet attirail qui vous maintient dans cette position plus qu’inconfortable. Vous pourrez librement, si le cœur vous en dit, prendre le pistolet, me mettre une balle dans le cornet, appeler la police, rentrer tranquillement chez vous, vous n’aurez qu’à choisir. Vous n’avez qu’à faire oui de la tête et en gage de bonne volonté, je dégagerai votre bouche afin que nous puissions parler plus équitablement.
Voilà qui est très bien. Il faut détendre un peu votre mâchoire, ça ne doit pas être très agréable d’avoir tout ce fatras d’enfoncé dans le gosier. Est-ce que la décoration vous plaît ? Vous êtes chez moi. C’est ma salle à manger. Je voulais vous installer au-dessus, dans mon bureau, mais je me suis dit que ça donnerait des airs d’entretien d’embauche ou de rendez-vous professionnel. Ça ne me plaisait pas trop. C’est un peu dommage, en un sens, car ma fenêtre donne directement sur le parc, en contrebas, la vue est très jolie. Et puis j’ai surtout un magnifique ours empaillé, un ours blanc, grandeur nature, dressé sur ses deux pattes arrières. C’est très impressionnant. Je suis sûr que ça vous aurait plu. Si vous le souhaitez, je vous le montrerai quand vous serez plus libre de vos mouvements.
J’espère que toutes ces armes ne vous effraient pas trop ; vous devez avoir l’habitude. N’allez pas croire que je sois un fanatique des engins de torture. Je n’ai rien acheté du tout. C’est une collection que je tiens de mon grand-père. Il a tout accroché aux murs, comme vous le voyez, et je n’y ai pas touché parce que je ne saurais pas quoi mettre à la place. Ce qui est drôle, c’est que j’avais d’abord réfléchi à quelque chose de compliqué, une sorte de stratagème qui me permettrait de vous réunir, vous, le commissaire, peut-être madame le maire ou monsieur le curé. Je ne savais pas exactement qui je pourrais faire venir sans risquer de me faire prendre. J’avais l’idée de vous réunir tous et j’aurais fait, bien sûr, partie de la bande sans que vous ayez le moindre soupçon. Ensuite, j’aurais trouvé le moyen de vous enfermer complètement et vous auriez dû, pour sortir, vous entretuer jusqu’au dernier avec les armes qui sont pendues de partout. C’est un peu tordu, n’est-ce pas ? Un peu difficile à mettre en place, surtout. Vous n’auriez pas trop su, d’abord, si c’était du lard ou du cochon, comme on dit, ça vous aurait décontenancés. Mais je pense qu’il n’aurait pas fallu grand-chose pour lancer les hostilités. Je m’imagine le gros commissaire attrapant le sabre briquet de l’époque napoléonienne. Ce serait parfait, n’est-ce pas, ce gros bonhomme moustachu armé d’un petit sabre empire. Il y a presque là-dedans quelque-chose d’ironique. Madame le maire aurait sans doute pris le glaive romain, je ne sais pas pourquoi, pour le côté républicain ou fonctionnaire d’état. Cet imbécile de curé se serait retrouvé avec quelque-chose d’asiatique, le kriss malais, peut-être, ou bien l’épée chinoise. J’aurais pris, pour ma part, la rapière de ruban que je trouve très jolie. A la rigueur le fleuret d’escrime. Quelque-chose de léger, avec lequel on puisse échanger quelques passes. Ça n’est pas drôle si tout le monde se tape dessus comme des chiffonniers. Je ne devrais pas vous le dire, vous allez mal le prendre, mais j’étais persuadé que vous iriez décrocher la grande lance africaine qui se trouve dans l’escalier. Vous seriez mort le premier avant d’avoir eu le temps de faire quoi que ce soit parce qu’entre nous, manier une lance de trois mètres de long dans une cage d’escalier où on ne peut pas se tourner, ça relève de l’exploit. Il faut être parfaitement idiot pour se ruer sur la lance africaine. Peut-être même que vous auriez trébuché et que vous seriez mort sans que personne ne vous aide. C’aurait été grandiose. A la fin de toute cette aventure, quand je serais resté seul avec l’un ou l’autre d’entre vous, j’aurais décroché le fusil de chasse du grand-père… bim ! une charge en pleine poire et l’affaire serait réglée. C’est de la triche, bien sûr, mais je n’ai jamais été très fair-play. »


II


« Quand j’étais petit garçon, nous allions régulièrement chez un ami de mes parents qui élevait des cochons. Il avait des champs et d’autres animaux mais il élevait surtout des cochons. Ce type-là, qui était donc porcher, se gardait de temps à autre un cochon qu’il fallait mettre à mort, vider, mettre en quartiers, et dont on faisait toutes sortes de pièces de viande ou de charcuterie. Je ne sais pas si vous avez déjà mangé une tranche de cochon à la broche qui ne sorte pas d’un supermarché mais entre nous, capitaine, c’est autre chose ! Toujours est-il qu’un jour, c’était le matin et il faisait un grand soleil, dans mon souvenir il faisait un peu froid, mon père m’emmène avec lui assister à ce petit rituel de sacrifice qui ne satisfait personne. On amène un cochon tout propre, tout nettoyé, qui ne se doute de rien. On le tient fermement et pour éviter qu’il ne souffre inutilement, pour éviter aussi qu’il ne s’agite, on me dit de lui mettre un grand coup de gourdin derrière les étiquettes. Une fois l’animal assommé, on l’égorge, comme chacun sait, et on laisse égoutter le sang par filets dans un seau pour confectionner les boudins. Ce fou sanguinaire de boucher goûtait même le sang cru avec un peu de sel et de poivre pour mieux ajuster ses préparations. Pour ma part, je suis peut-être un meurtrier, mais je n’ai jamais été frappé au point de boire du sang cru, à peine assaisonné.
C’est comme ça que les choses se passent dans la plupart des cas mais soit que je n’avais pas assez de force parce que j’étais trop petit, soit que le cochon du jour était un dur à cuire, il reprit connaissance alors qu’on était en train de lui trancher la gorge. Vous ne pouvez pas savoir l’horreur que c’est, un animal comme ça qui pousse des cris de douleur et de panique, qui se débat pour s’échapper, qu’il faut tenir pour l’achever rapidement tout en s’efforçant de ne pas en mettre partout. Je le répète, moi qui suis un meurtrier, vous ne pouvez pas savoir la pitié que j’ai eue pour cette pauvre bête qui hurlait comme on n’imagine pas. On ne pouvait qu’espérer qu’elle allait bientôt se taire.
Quand je pense à ce matin-là, désormais, à tout ce bruit, tout cet énervement qui se débattait pour mieux s’accrocher à la vie, au calme qui suivit quand enfin ce fut terminé et que l’écoulement du sang, tranquille, faisait un bruit presque joli, je me dis que la mort, ça n’est jamais que le monde qui réclame du silence. La vie, la nôtre, ça n’est que du bruit et des mouvements d’airs, des gesticulations, auxquels il faut bien mettre fin. Je ne vous dis pas ça pour vous convertir, vous pensez bien ce que vous voulez, mais après ça, ce qui est sûr, c’est que je me suis toujours arrangé pour que mes victimes à moi, comme vous dites, ne puissent pas trop hurler de panique. Elles étaient paniquées, c’est sûr, elles avaient mal, mais au moins c’était sans grand bruit. Capitaine, vous ne répondez pas. Vos lèvres sont pâles et muettes. Je vais vous chercher un peu d’eau. »


III

« Je suis devenu le type qui est un meurtrier le jour où j’ai tué mon grand-frère. J’étais vraiment tout petit ; c’était encore avant l’épisode du cochon. Nous étions en vacances, comme chaque été, dans un très vieux mas de Provence qui était très joli, entouré d’une forêt de pins où nous pouvions inventer toutes sortes de jeux. Je le savais déjà, même à cette époque-là, et je pense que nous le savions tous, mon grand-frère était un petit con. Il ne savait pas quoi faire pour emmerder le monde et faire des saloperies ; et comme c’était un con doublé d’un lâche, il faisait en sorte de ne pas se faire prendre. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de fois où des gamins se sont fait engueuler pour des traquenards qu’il leur avait tendus. Autant vous dire que moi-même, je me suis fait avoir un sacré paquet de fois.
Nous regardions beaucoup les dessins animés ; c’était la mode des courses-poursuites entre le chat et la souris, le chat et le canari, le coyote et ce drôle de poulet qui s’appelle un roadrunner, le lapin et le chasseur ; bref, dans les dessins animés de l’époque, il y en avait toujours un pour courir après l’autre dans le seul but de le manger et par une série de tours de force, d’adresse ou de malchance, le pauvre prédateur en voyait toujours de toutes les couleurs. Ils montaient des plans terribles pour arriver à leurs fins, les prédateurs, et plus ils se donnaient du mal, plus l’échec était cuisant. Mon grand-frère s’inspirait beaucoup de ces plans diaboliques et devait secrètement rêver d’obtenir de meilleurs résultats que le chat ou le coyote, attendu que ses proies à lui ne savaient pas qu’elles étaient traquées. Il lançait des pots de fleurs depuis l’étage sur la tête des gens, il tendait des fils à hauteur de cheville au milieu des passages et glissait des pétards dans le tabac des cigarettes et bien évidemment, ça ne marchait jamais. Il valait mieux d’ailleurs car ce qui nous amusait à la télévision n’aurait pas manqué de blesser quelqu’un.
Pendant ces vacances-là, je l’ai suivi partout. Il n’en finissait pas de brasser de l’air, cet incapable, toujours trop lâche pour aller jusqu’au bout. S’il poussait un enfant à l’eau, il s’assurait auparavant qu’on pourrait le sauver, s’il tentait d’assommer quelqu’un, il visait sciemment à côté. C’était en somme un imposteur, comme tous les autres, qui voulait jouer les assassins sans en avoir ni le cran ni l’audace. Quand il m’a poussé du haut d’un mur et que je me suis rétamé dans les feuilles ; il savait bien, d’ailleurs, qu’elles amortiraient ma chute et qu’au fond ça ne serait pas grave ; je me suis dit que cette fois c’était assez. Je n’en pouvais plus de ces tentatives avortées ni de ces essais sans conviction. Je me suis dit que j’avais beau être le plus petit, je n’allais pas, comme tous les autres, passer ma vie à brasser de l’air. Je l’ai poussé dans l’ancien puits quand il avait le dos tourné. Je l’ai regardé tomber et disparaître dans le noir, dans la vase et la pourriture. Et je n’ai pas eu le moindre scrupule. Je me suis frotté les mains parce que l’affaire était rondement menée et le travail bien fait. Adieu Berthe, comme on dit. »


IV

« Je ne crois pas qu’on puisse devenir un meurtrier si jeune. Au fond, vous serez sûrement d’accord pour dire, capitaine, que ça n’était qu’un accident. Un enfant qui se venge de manière un peu radicale, qu’est-ce d’autre qu’un accident ? Je ne comprenais pas vraiment ce que pouvait impliquer de mourir, à cet âge-là. D’ailleurs, je n’ai recommencé que bien plus tard et c’est sans doute la deuxième fois, quand j’ai su plus convenablement ce que j’étais en train de faire, que je suis devenu le type qui est un meurtrier.
J’étais un jeune homme désormais. Nous étions à l’automne et comme il arrive toujours à l’automne, comme aujourd’hui, de la fumée sortait du toit par l’embouchure de la cheminée, répandant partout, dans le plein soleil et dans le ciel très bleu, des odeurs de brûlé. Nous avions pris l’habitude d’allumer du feu dès les premiers jours d’octobre, quoiqu’il fasse encore beau, si le fond de l’air était frais. Nous ne voulions pas être frigorifiés à la tombée de la nuit et c’est une habitude que j’ai gardée. Si vous pouviez voir, là-dehors, sur la pierre froide de la terrasse, comme c’est drôle de voir la fumée alors qu’il fait très chaud dans l’air.
A cette époque-là, le village accueillait encore une petite foire d’automne où l’on vendait des graines et du linge de maison, des charcuteries, des fromages, et des cochonneries d’andouilles qui sentaient depuis très tôt le matin le vin blanc et l’oignon. Les forains étaient toujours les mêmes et la commune avait pris l’habitude de nous flanquer à côté de la maison, juste dans le coin, près du mur, un imbécile de fromager qui hurlait tout le jour durant pour demander s’ils n’étaient pas bons ses fromages, allez ! on y va, on y va ! des fromages qui descendent tout droit des montagnes… à cheval, à cheval ! il va les chercher lui-même. Ensuite, à peu près toutes les heures, il nous refaisait les mêmes plaisanteries douteuses quand une vieille dame voulait un morceau de ci ou de ça et qu’il fallait choisir entre une pâte plus dure ou une pâte plus molle. Elles avaient l’air de bien s’amuser, les vieilles, qui n’avaient pas vu de pâte du tout depuis très longtemps et c’était l’occasion, soit d’en remettre une couche sur la mollesse de leur bonhomme, soit de se rappeler un peu de leurs exploits d’avant. Dans tous les cas, moi, ces plaisanteries grasses, ça ne m’amusait pas du tout, parce que je les entendais du matin au soir, qu’elles faisaient un tapage de tous les diables, et qu’à l’âge où j’étais, en pleine adolescence, je ne voulais pas entendre parler des histoires de cul des autres mais commencer de vivre les miennes.
Un jour qui ne devait pas être fait comme les autres, je n’ai plus supporté son bazar. J’avais ruminé tout l’après-midi, à l’entendre hurler comme un veau, avec son gros air bête et son ventre tendu d’imbécile heureux qui vend des cochonneries. Une fois la nuit tombée, je suis sorti lui mener des bouteilles de vin comme ça se faisait souvent avec les commerçants pendant la petite foire pour avoir de meilleurs morceaux et des ristournes intéressantes. Je n’ai rien eu à faire. C’est merveilleux comme le hasard a fait les choses. Il s’est sifflé ses trois bouteilles comme si c’était du petit lait, les a jetées dans les marigots pour s’en débarrasser, et s’étant mis en tête qu’il avait jeté par erreur une bouteille encore pleine, il s’est enfoncé dans la vase pour n’en plus ressortir. Il s’est noyé tout seul, comme un con, et je l’ai seulement regardé se débattre. J’aurais voulu faire aussi bien et préparer mon coup que je n’aurais pas pu réussir.
En un sens, je n’étais même pas encore un meurtrier. Je le suis devenu le lendemain matin, il faisait gris, c’était dimanche. Alors quel plaisir de ne plus l’entendre, quelle satisfaction de voir les gens passer tout net, sans s’arrêter, devant le fourgon fermé du fromager qui ne pouvait plus m’arroser de ses sottises. Quelle jouissance encore, quand ils se sont mis à le chercher, des heures et des heures durant, avant de le retrouver tout flottant, comme un gros pneu ou comme un sac plastique, tout vert de vase et de nénuphars, sans pouvoir accuser personne. Il était mort, cet emmerdeur de fromager, et c’était de sa faute. Vous ne pouvez pas savoir comme j’étais heureux. Comme aussi j’étais soulagé. »


V

« Ce qui est drôle, c’est que je ne suis pas un collectionneur. Il paraît que les types qui sont des meurtriers ont des signatures et des collections, ils emportent quelque chose, un petit objet, une mèche de cheveux, comme on fait d’un mort à qui l’on tient beaucoup. La seule chose que je garde, moi, c’est le souvenir d’un lieu, avec ses couleurs, son climat, quelquefois ses odeurs ou ses sensations. Je me souviens très bien, pour ce gros benêt de fromager, de l’angle de la rue, devant le mur très gris, couvert de lierre et du petit écriteau bleu. Je me souviens très bien de l’escalier de pierre comme un temple maya sur la butte incongrue du mas Notre-Dame. Je me souviens de la treille des rosiers dont le mur changeait de couleur, tantôt gris, tantôt jaune, et des fleurs elles-mêmes tantôt rouges ou roses. Je me souviens de la maison orange et des pierres couleur de soufre, le long de la verrière qui menait jusqu’au porche. Je me souviens des chaises roses et des contreforts, l’ancienne voie du train gagnée par l’herbe verte où passaient quelquefois des wagons de marchandises. Je me souviens des pylônes du pont tout couverts de peinture, au bord de la rivière.
C’est à peu près tout ce que j’emporte mais je m’y promène à mon gré, par la suite, quand je n’ai rien d’autre à faire et que je suis lassé de faire le tour du jardin. J’aime beaucoup marcher sous les figuiers mais il faut bien admettre que ça ne change pas beaucoup d’un jour sur l’autre. En guise de trophée, je me contente autrement du silence quand je ne les entends plus faire leur tapage. Je ne sais pas si ça compte ?
Un autre souvenir que j’ai, mais celui-là je l’ai créé de toute pièce, c’est l’eau bleue de l’étang où la lumière ondule mollement sur les corps sans vie que j’ai jetés par le fond. C’est une idée qui m’est venue après l’épisode du gros fromager et qui est devenue, je crois, une sorte d’obsession. Je vous ai dit comme j’avais pris plaisir à le voir s’enfoncer dans l’eau trouble ; comme j’avais pris plaisir ensuite à ce qu’on le cherche de partout sans parvenir à le retrouver. Je me suis imaginé par la suite remplissant l’eau du lac de toute une population de cadavres, tous alignés, bien droits, qui flotteraient doucement, comme aspirés vers la surface mais lestés au niveau des chevilles, et qui se décomposeraient comme un pain qui se gorge d’eau ou comme une viande qui s’émiette à force de tremper. Il s’en détacherait des lambeaux tout petits qui disparaîtraient peu à peu pour nourrir les poissons ou faire des particules de vase. Ils se fondraient lentement dans l’eau bleue. Ce sont des brassées de corps, d’os et de chairs qui se dissolvent, violentes et molles. Elles n’ont jamais été aussi belles. Leur ombre est douce dans le miroir de l’eau. Et tout est merveilleusement calme.
Je n’ai jamais pu voir ce que ça donnait là-dessous mais j’ai déposé très régulièrement des corps pendant plusieurs années et je me suis imaginé l’allure que ça pouvait avoir. Je me trompe sûrement mais l’idée que je m’en fais me procure un vrai contentement ; je préfère me complaire dans ce petit tableau que j’invente. Tant pis si ça n’est pas la vérité. Je me suis donné beaucoup de mal ; un tas de gens sont morts ; je ne voudrais pas que ce soit pour rien. C’est une question de décence. Je ne veux pas être à la fois un meurtrier et un type indécent. »


VI

Le type qui est un meurtrier et qui a réussi le tour de force d’amener le capitaine jusqu’à lui, de l’asseoir sur une chaise, de le ligoter, a parlé sans interruption pendant plusieurs heures. Il s’est montré d’une extrême courtoisie et a reçu le capitaine comme une vieille dame en reçoit une autre, un dimanche après-midi d’automne : il a servi le thé sur la petite table de jeu, a proposé du lait ou du citron selon l’infusion de chacun, du sucre, des petits gâteaux industriels qui ne sont pas très bons dans une boîte en ferraille. Ce fut une parfaite petite séance de thé pour papoter entre amies, bien au chaud, quand le soleil dehors est très beau mais déjà si froid.
Le capitaine ne disait pas grand-chose. Il écoutait bien sagement, sur sa chaise, les mains coincées, et s’efforçait de réprimer son sourire quand vraiment le meurtrier disait quelque-chose d’amusant. Il a posé quelques questions, très peu, afin de mieux éclaircir tel ou tel point de l’affaire, afin surtout de prendre la mesure du tueur. Il savait bien, le capitaine, qu’il pouvait être utile de mieux cerner ce drôle de type capable à tout moment de faire un coup d’éclat et de filer à anglaise s’il se sentait trop pris au piège ou si son plan ne se déroulait pas comme il avait prévu. Il faudrait jouer serrer.
Le type qui est un meurtrier n’a pas pu revenir sur la totalité des meurtres qu’il a commis. Il y en a beaucoup trop. C’est une somme effrayante de cadavres disséminés aux quatre coins de la région dont le meurtrier ne sort pas tellement, disséminés aussi sur de nombreuses années. C’est à se demander comment les forces de police ont pu continuer si longtemps sans se rendre compte rien.
_Mon pauvre ami, disait le meurtrier, c’est que personne ne reste en place plus de deux ou trois ans. Vous-même, il n’y a pas si longtemps que vous êtes là. On n’a pas le temps, quand on fait un passage si bref, de réaliser ce qui se passe vraiment. Il faut avoir un coup de chance phénoménal. Vous le savez bien, ayant eu vous-même des soupçons, qu’il fallait avoir le cul bordé de nouilles. Entre nous, ça n’est ni de l’instinct ni de l’intelligence ; vous n’êtes pas plus malin qu’un autre et vous vous êtes retrouvé à suivre ma piste. Il faut remercier le ciel, comme on dit.
C’est vrai qu’au cours de son enquête, le petit capitaine de police ne s’est pas montré particulièrement brillant. Il s’est trompé chaque fois, ou presque. Il ne s’est même pas encore rendu compte que la très jolie jeune femme qui lui sert de compagne et qui porte le nom d’un mois de l’année, cette très jolie jeune femme qu’il voudrait épouser bientôt, n’a toujours pas cessé de fréquenter dans son dos toutes ses anciennes amours. En plus d’être un incompétent notoire, en plus d’avoir perdu la face devant tout le commissariat et devant madame le maire à la suite de son erreur grossière avec le gros curé qui porte le nom d’une pièce de viande, le pauvre capitaine est cocu par les trois bouts. S’il a découvert le meurtrier avant tous les autres, on ne peut mettre ça que sur le compte du hasard.
Oh capitaine ! Mon capitaine ! Levez-vous ! C’est pour vous qu’on sonne les cloches, qu’on hisse le pavillon, pour vous les guirlandes et les bouquets car vous aurez bientôt arrêté le type qui est un meurtrier. Pour autant, capitaine, on ne peut pas vraiment dire que ce succès soit de votre fait. On pourra dire, seulement, parce que c’est à propos, que vous avez eu la chance du cocu.


VII

« Vous savez, capitaine, je dois admettre qu’après la mort de mon frère il m’est arrivé d’avoir des regrets. Entendons-nous bien, je le referais à coup sûr, si c’était à refaire, mais ça ne m’a pas empêché, certains soirs, quand il fait gris, quand le climat le permet, d’éprouver des regrets ou de la tristesse. J’ai toujours été très sensible aux variations du climat. Ça joue sur mon humeur ; ça la nuance, voyez. Ça n’est pas très moderne comme idée, je sais bien, mais c’est comme ça. Je n’y peux pas grand-chose.
Il m’est arrivé de me demander si je n’étais pas un monstre d’avoir pris la vie de mon frère sans rien dire à personne. Car il va de soi que je n’ai jamais rien dit. Tout le monde considère qu’il est tombé tout seul et que c’était un accident. Du moins tout le monde a pris la chose comme ça. Je ne suis pas sûr que faire des aveux aurait changé grand-chose. Je me suis demandé aussi, par la suite, si je n’étais pas un monstre de négocier des gens par paquets de dix ; s’il ne faudrait pas arrêter, comme on fait des cures pour se désintoxiquer des drogues ou pour arrêter de se goinfrer quand on est obèse au dernier degré. Je me suis demandé, bien sûr, s’il ne faudrait pas me donner la mort, tout seul, car après tout personne n’est plus habilité à se donner la mort qu’un meurtrier. J’ai l’habitude de le faire. Et ce serait un peu l’arroseur arrosé. Il y aurait une forme de justice.
Je n’ai jamais trouvé le courage d’aller jusqu’au bout. Au fond je tiens beaucoup trop à la vie, que j’aime énormément, quoiqu’on puisse en penser ; j’ai bien trop peur de la perdre. Je ne suis pas détraqué au point d’aimer souffrir et de me trancher les chairs par plaisir. J’aurais beaucoup trop peur d’avoir mal si je devais me donner la mort d’une façon ou d’une autre. Je vois bien dans les yeux des gens, quand il m’arrive de les étrangler ou de les mettre à mort d’une façon ou d’une autre, qu’ils n’aiment pas ça ; que c’est douloureux ou très inconfortable pour le corps, il se débat pour que ça cesse. Ça n’est pas un moment que j’apprécie et j’essaie de me débrouiller pour qu’il ne dure pas trop. Il m’est arrivé d’utiliser une arme à feu mais ça n’est pas ce que je préfère. Lorsque je tire sur un être, je vise soit tout son corps soit une partie de son corps. Les coups que je réussis le mieux sont les coups les plus abstraits possibles ; ce sont ceux qui font mourir le plus d’hommes en corps, comme on dit.
Il m’arrive encore d’avoir des coups de blues au cours desquels je me trouve odieux mais j’ai appris à composer avec ces moments d’incertitude. Je sais qu’ils passeront et que je ne suis pas moins humain que les autres. Je ne vais pas non plus passer mon temps à me lamenter sous prétexte que je tue des gens ; après tout je suis en vie, je ne vais pas la gâcher à me morfondre du matin au soir. Je trouve même que c’est très bon signe que je sois encore capable de faire de l’humour. J’aime beaucoup rire et il faut bien avouer qu’on a souvent l’occasion de pratiquer l’ironie quand on est un tueur en série. Seulement ça ne fait pas rire tout le monde. Ceux qui sont déjà mort, on se doute bien que ce ne sont pas des rigolos, encore qu’ils aient parfois des mines et des postures assez drôles, mais même ceux qui ne sont pas encore morts, ils sont rarement d’humeur à se fendre la poire, vous voyez. Vous-mêmes, je vois bien que vous vous retenez quand je dis quelque-chose d’amusant parce que vous êtes gêné. Mais vous avez envie de sourire et je vous en remercie. Je le prends comme un compliment. »


VIII

« Savez-vous ce qu’il y a de plus drôle dans toute cette histoire, capitaine ? C’est qu’après la mort de la vieille dame aux rosiers, je suis bien le seul dans toute la région à ne pas avoir cédé à la panique. Je ne savais même pas qu’on était sur ma piste et que pour la première fois quelqu’un avait levé le lièvre. C’était l’hiver, vous devez vous en souvenir, et moi, l’hiver, ça me met dans des états de torpeur et de mélancolie terribles. Je suis joyeux le matin quand je vois le jour se lever, je somnole jusqu’au soir, et quand la nuit tombe à nouveau je suis pris d’un cafard à me foutre par la fenêtre. Pourtant c’est une très belle saison, je l’aime beaucoup, mais ça me rend songeur, voyez-vous.
Après avoir tué cette vieille dame, qui entre nous était une emmerdeuse de première bourre, jamais contente de rien, toujours à hurler sur les gens, je me suis terré chez moi jusqu’à la fin de l’hiver. Je ne suis plus sorti. Je n’ai fait que regarder les feuilletons télévisés, et me promener dans le bois quand ces imbéciles de chasseurs n’étaient pas en train de tirer sur leurs gosses, sur leurs collègues ou sur leurs clébards. Vous savez, la grande différence entre eux et moi, c’est que quand je tue quelqu’un, je le fais exprès.
J’ai vécu dans une totale indifférence de l’enquête et de l’hystérie collective qui ont marqué ces mois d’hiver. C’est bien simple, ce n’est qu’au moment des procès que j’ai su ce qui s’était passé. Je me suis empressé de parcourir les journaux à rebours et j’ai vu que sans vous approcher trop vous aviez tout de même eu l’intuition de mon existence. C’est là qu’on voit que la vie n’est pas juste : tout le monde était sur le pied de guerre pendant que je roupillais tranquillement dans mon fauteuil.
Ensuite, je me suis beaucoup renseigné sur vous. J’ai suivi vos enquêtes de près, surtout quand elles me concernaient, et j’ai surveillé vos allées et venues, comme on dit. Je sais où vous vivez, qui sont vos parents, votre compagne, ce genre de choses. Rassurez-vous, ça n’est pas une menace, je suis juste quelqu’un de curieux. Si vous voulez tout savoir, je sais aussi ce que vos supérieurs pensent de vous. Quand je dis vos supérieurs, je veux parler de monsieur le commissaire et de madame le maire. Je ne vous le dirai pas ; ce sont de très bons amis à moi. Enfin, des amis de longue date. Monsieur le commissaire est un homme charmant, bon vivant, sympathique. Il est de très bonne compagnie quand il ne travaille pas. Vous gagneriez à le connaître personnellement. Madame le maire, c’est autre chose, mais j’ai bien connu son premier mari qui ressemblait un peu au commissaire d’ailleurs.
Voyez, il ne faut pas vous en vouloir : la partie n’était pas vraiment équitable. Dans des conditions pareilles, il n’était pas possible que vous m’attrapiez. Il aurait fallu que je fasse une erreur monumentale ou que vous soyez d’une intelligence remarquable. Je ne dis pas que je suis infaillible, loin s’en faut, mais enfin vous n’avez pas non plus inventé le fil à couper le beurre, vous en conviendrez. Il n’y a qu’à voir la manière dont vous vous êtes rétamé devant tout le monde dans l’affaire du curé. Seigneur ! c’était sordide. Et votre tête quand il a sorti de sa manche la petite liste de courses ! C’était à se tordre de rire, c’est vrai, mais je dois vous avouer que ça m’a fait comme un pincement au cœur. Personne ne mérite une pareille déculottée publique. Je vous ai beaucoup plaint. »


IX

Il n’a jamais cessé de nous mentir et de se mentir par la même occasion, le type qui est un meurtrier. Depuis le tout début c’est un fatras de confusions et de mélanges qui brouillent toutes les pistes et qui pervertissent le récit : on ne sait plus ce qui se passe ni ce qu’il est possible de croire sur parole. Non seulement le meurtrier ne nous dit pas tout, mais il arrive souvent, par-dessus le marché, que ce qu’il nous raconte soit faux. A force de se répéter en boucle les mêmes histoires cousues de fil blanc, il finit par se convaincre qu’elles sont la vérité. Il gobe tout, comme on dit, de sorte qu’il s’est désormais farci le crâne de mensonges et qu’il les récite à qui veut les entendre le plus naturellement du monde.
Quand il n’était encore qu’un enfant, dans le mas Notre-Dame, le type qui est un meurtrier a découvert le plaisir qu’on ressent quand on tue quelqu’un gratuitement, simplement comme ça, par envie ou presque par pulsion. Il a tué son frère d’un simple mouvement du bras, en le poussant. Ça n’est rien du tout de pousser quelqu’un quand son corps a déjà perdu en partie l’équilibre. Il n’est même pas besoin d’engager ses forces, il n’y a pas à se donner du mal. Il a regardé le corps tomber, dans le temps suspendu de la chute qui fut comme une éternité, le monde avant qu’il ne se plisse, une ondulation d’herbe entre l’est et l’ouest. Mais des silhouettes se superposent, immobiles dans leur mouvement, le long de cette arête fictive. Chaque instant, l’horizon dans son absence est une hésitation émoussée, la préfiguration tremblante ou se tapit la catastrophe. Le type qui est un meurtrier, c’est le grand gamin des vacanciers : le lâche, la saloperie qui ne sait pas quoi faire pour emmerder le monde et qui n’a jamais eu le courage de se faire prendre ou d’assumer ses conneries. Il a poussé son petit frère du haut de l’escalier du temple maya. Il l’a regardé tomber dans les feuilles mortes et le gamin, comme les feuilles, est mort sur le coup. Il ne s’est jamais relevé, il n’a pas couru dans le parc à la poursuite de son frère, pétri par les douleurs. Il est mort, et c’est tout.
Le type qui est un meurtrier, tout jeune et tout peureux, tout tremblant qu’il était, n’a pas pu comprendre le fait qu’il avait tué son petit frère, un bon petit gamin, gentil comme tout, qui n’avait rien demandé. C’est lui, le grand, le vicié, le sournois, qui aurait dû mourir s’il y avait eu dans le monde un semblant de justice. C’est la grande allemande mal peignée, la vieille comtesse toute baignée dans sa pisse, le nourrisson, ou cet imbécile de chien pas même foutu de se remuer le cul sans hurler de douleur. Ils auraient pu tous mourir, après tout, mais pas le petit gamin des vacanciers.
Alors le type qui est un meurtrier a corrigé l’erreur comme il pouvait. Il s’est raconté une belle petite histoire dans laquelle il était lui-même son petit frère, échappé de justesse à la mort, miraculé. Dans laquelle aussi, c’était lui, le grand, qui mourrait comme un con précipité dans le trou de vase et d’épines de pins, livré aux bêtes et ramené à la merde à laquelle il appartenait. C’est lui désormais, le petit gamin des vacanciers ; il en est intimement persuadé et personne ne pourrait le faire changer d’avis. Il est toujours aussi lâche qu’il était, il n’a jamais eu de courage, et c’est là qu’on le reconnaît bien. Il ne suffit pas de le vouloir pour être le petit gamin des vacanciers.


X

Le type qui est un meurtrier a raconté certains de ses souvenirs et le déroulement d’une poignée de meurtres. Quand il s’est arrêté, le capitaine ne savait pas grand-chose ; il n’avait que des pistes et des ébauches d’histoires toutes avortées, des épisodes tronqués dont il était difficile de bien discerner les tenants et les aboutissants. Il aurait fallu plusieurs heures encore pour bien comprendre l’ensemble de l’histoire, pour bien faire le lien entre toutes les victimes et toutes les affaires. Mais le meurtrier était fatigué. Dehors, le soir tombait. Ça n’était plus l’été et le soleil ne chauffait plus si fort, il ne se couchait plus si tard. C’était cette drôle d’époque de l’année où l’on a froid quand il fait beau.
« J’en ai terminé, a-t-il dit. Vous savez l’essentiel et je ne veux pas vous chagriner avec un tas de détails superflus qui ne changeraient pas grand-chose. Il est temps de vous libérer, à présent, comme je l’avais promis. »
C’est toujours comme ça que ça se passe. A la fin de l’histoire, le type qui est un meurtrier décide de prendre un risque. Il ne tue pas le gentil parce qu’il veut le voir souffrir, parce qu’il veut le supplicier, parce qu’il est sûr de son coup et que c’est son heure de gloire, l’instant béni qui précède le succès. C’est pour ça que le méchant perd : il est trop orgueilleux, il veut goûter trop longtemps la victoire et faire durer le plaisir. Ça n’est pas efficace, un méchant, ça ne va pas droit au but. Heureusement d’ailleurs, car autrement le monstre gagnerait toujours et la vie serait terrifiante. On veut que ça finisse bien car le justicier met fin à la peur qu’on a d’être soi-même une victime. Ce qu’on veut moins encore qu’une histoire qui finit mal, c’est une histoire qui ne finit pas. Déjà que le monde et la vie de tous les jours, on n’en connaitra pas la fin… il faut bien qu’on sache le dénouement du reste, on ne peut pas rester chaque fois sur notre faim.
Alors le meurtrier a pris le pistolet qui était resté posé sur la table de jeu. Il y a ce petit bruit qu’on connaît parce qu’on l’entend souvent à la télévision, le bruit du pistolet qu’on arme, juste avant de tirer. Ensuite, le type qui est un meurtrier a braqué le canon juste devant le front du capitaine. Il n’a pas compris, le capitaine, naïf comme il était. Il croyait tout bêtement qu’il allait s’en sortir et rentrer chez lui comme si de rien n’était. Quand le coup est parti, ce fut un grand bruit clair. Le corps du capitaine s’est effondré lourdement sur lui-même. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, c’en fut fini du petit lieutenant de police qui mangeait chaque dimanche en compagnie de son père et de sa mère, c’en fut fini de l’amant jaloux et trompé de la jolie petite nièce qui porte le nom d’un mois de l’année, un mois de soleil chaud qu’on ne retrouvera pas avant longtemps. C’en fut fini du capitaine zélé, tout trempé de chaud par ses recherches bibliques, et tombé en disgrâce aux yeux de ses supérieurs, aux yeux de sa brigade, aux yeux de toute la ville.
Le capitaine ira rejoindre, lesté aux deux chevilles, les corps qui s’émiettent doucement dans le lac et dans les mares pour nourrir les grenouilles et les plantes aquatiques. Dans la vie, le type qui est un meurtrier ne prend pas de risque. On devait bien s’en douter, autrement il n’aurait pas tenu pendant toutes ces années sans se faire repérer. Les meurtriers qui font tout ce qu’ils disent et qui se font avoir, c’est bon pour les téléfilms du dimanche. Notre meurtrier à nous, il ne s’en cache plus, c’est un menteur de la plus belle eau. Il a fait croire au capitaine qu’il pourrait s’en sortir vivant ; oui, mais il fallait bien trouver un moyen pour que le capitaine écoute attentivement ses histoires.
« Oh capitaine ! Mon capitaine, a dit le meurtrier ! Vous êtes étendu, vous êtes froid, vous êtes mort. »


*
"quelque chose d’intensif et de pourtant très plat dans le sens peut-être de ces œufs frits brillant dans le soleil"

Liliane Giraudon


XI

Il est temps désormais de résoudre l’affaire. On ne peut plus compter sur le capitaine qui s’est fait avoir comme un bleu et qui n’a donc jamais fait autre chose que nous décevoir. Nous avons aperçu souvent le type qui est un meurtrier, nous l’avons toujours vu comme s’il était de dos, comme une silhouette parfaitement standard, parfaitement anonyme qui pourrait bien être n’importe qui. On ne connaît même pas la couleur de ses cheveux. On connait vaguement quelques traits de caractère, quelques-unes de ses habitudes, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne sait pas qui est le meurtrier.
Il a dit tout à l’heure que la mort, au fond, ça n’est jamais que le monde qui réclame du silence. Lui-même, on a compris qu’il n’aimait pas trop le bruit. Il est venu plusieurs fois rétablir toute la tranquillité du monde autour de lui quand un type ou un autre venait faire du tapage. S’il se dit que la vie ça n’est que du tapage, du grand bruit, du vacarme et de l’agitation, s’il rétablit lui-même le mutisme du monde, alors notre meurtrier, ça pourrait bien être une allégorie, ou quelque chose comme ça. Ça pourrait n’être rien d’autre qu’une idée abstraite ; l’idée que la vie se débat tant qu’elle peut, qu’elle s’égosille pour prouver qu’elle existe et que la mort sera synonyme de se taire. Le hic, avec cette explication-là, c’est qu’on a retrouvé beaucoup de corps et que le lieutenant a croisé plusieurs fois le meurtrier, il l’a même rencontré, il s’est retrouvé ligoté dans sa salle à manger. Il faudrait que lieutenant aussi, ça devienne une idée, une sorte d’abstraction et à sa suite tout un tas de personnages, tout un tas d’évènements : de madame le maire à la petite nièce de la dame qui est morte en passant par le ragoût du dimanche, la chaleur de l’été… Très franchement, ça ferait beaucoup trop d’idées pour qu’on s’y retrouve. Il faut bien qu’il existe, notre meurtrier.
La seule solution pour qu’il n’y en ait pas, ce serait que toute l’histoire soit truquée. On aurait retrouvé des cadavres au fil des années, dans des lieux divers, ici ou là. Des gens morts parce qu’il faut mourir mais dont le nombre et la densité nous auraient mis la puce à l’oreille. A s’imaginer des centaines ou des milliers de morts en l’espace de quelques semaines, sur quelques kilomètres carrés, on se serait dit qu’évidemment quelque chose clochait, qu’il devait y avoir un coupable là-derrière, un meurtrier, un type ultra balèze. Mais peut-être qu’au fond tous nos cadavres se sont éparpillés glorieusement sur un lustre ou deux, sur une ou deux régions, voire sur tout un pays. Il n’y aurait plus vraiment à chercher de solution. Quand les gens meurent, il n’y a pas de solution, c’est comme ça, point c’est tout. Il ne suffit pas de rassembler dix macchabées pour faire une enquête criminelle et pour qu’on accouche d’un tueur en série. Ensuite, on aurait tellement truqué l’histoire qu’on aurait choisi chaque fois des gens qui se ressemblent : un vieux ou une vieille, un enfant, un chien, un adulte lambda. A bien y réfléchir, c’est une fameuse liste. Ça n’est pas évident de trouver dans son entourage quelqu’un qui ne soit ni vieux, ni enfant ni adulte. En somme, le type de victime que choisit notre meurtrier, c’est à peu près tout le monde. Avec ça débrouillez-vous.
Il faudrait que l’histoire soit truquée du début jusqu’à la fin et ça n’est pas le cas. Il faudrait fermer les yeux sur les crimes qui sont à peu près tous les mêmes. La toute première intuition du lieutenant était loin d’être mauvaise : qu’on les égorge ou qu’on les étouffe, qu’on les empoisonne, il faut bien admettre que notre meurtrier essaie toujours de faire taire ses victimes. Il l’a dit lui-même, il n’aime pas qu’elles crient. On n’a pas cessé de le répéter : il ne supporte pas le bruit ni l’agitation.
D’ailleurs, nous l’avons plusieurs fois se plonger dans des sortes de rêveries. Le type qui est un meurtrier s’est mis à cogiter : il cherchait à savoir ce qu’il était vraiment, ce qui motivait ses actes. On a vu le meurtrier se demander pourquoi il ne parvenait pas à s’empêcher de tuer ses congénères. A force de chercher les raisons de ses actes, il a fini pas en trouver. Sûrement que ça le rassure de savoir pourquoi mais quoiqu’il s’en convainque, la vérité, c’est qu’il ne saura jamais. Nous l’avons vu trouver des raisons et les exposer de manière plus ou moins logique ; à savoir si ce sont les bonnes… La vérité, c’est que nous non plus, nous ne le saurons jamais. Il faut en prendre son parti et penser à autre chose. Dans les feuilletons télévisés, c’est ce qu’il y a de rassurant. On sait toujours la fin. Dans la vie pas toujours, hélas.
Ce qu’on sait, en revanche, c’est que le meurtrier est un menteur – il ne fait décidément pas grand-chose pour se rendre appréciable. Il faudrait ajouter que depuis le tout début, c’est lui qui nous raconte la vie du lieutenant qui est devenu capitaine et qui est mort désormais. C’est lui, aussi, qui nous a raconté ses meurtres et les épisodes de sa vie, son enfance, ses moments de fatigue et d’hésitation. Il va de soi qu’il a menti depuis le départ, pas tout le temps, bien sûr, mais suffisamment pour qu’on se fasse avoir, pour qu’on écoute jusqu’à la fin, comme le pauvre capitaine qui n’a pas vu venir son exécution. Le type qui est un meurtrier, le type qui nous ment depuis le départ, c’est aussi le type qui raconte l’histoire. Toute l’histoire.
D’ailleurs, il se pourrait bien, puisqu’il nous raconte ce qu’il veut, que ce type-là n’ait jamais tué personne. Ce serait un type un peu nerveux qui se demande s’il ne va pas étrangler tout le monde sitôt qu’on l’agace et puis, au final, le courage n’étant pas son fort, qui renonce à son coup d’éclat. Ça l’aurait chatouillé de tuer tous ces gens : son petit-frère d’abord, juste pour voir, comme on pratique de petites expériences quand on est enfant, ensuite le fromager qui faisait du boucan, la vieille, le gosse et le garde-champêtre, toute la famille de la maison orange, la jeune femme de l’appartement, les voisins du dessus qui tambourinent des pieds, la voisine qui couine parce qu’on l’abandonne ou parce qu’on la saute. Ça l’aurait chatouillé et puis finalement rien. Parce qu’on a bien dit que c’était le dernier des lâches, le grand gamin des vacanciers qui est un meurtrier.
Ce serait vraiment se moquer du monde de nous monter un char pareil pour qu’en fin de compte il n’y ait pas le moindre cadavre. Il faut tout de même bien qu’il y ait un mort ou deux, autrement c’est une vaste blague. Autrement le type qui est un meurtrier n’est même pas meurtrier et ça, c’est impossible.


XII

Il fallait absolument que le meurtrier soit un type qu’on a déjà vu, un type qu’on connait, sans savoir que c’est lui le coupable. Il n’y a rien de moins drôle qu’un coupable qu’on n’a jamais vu et qui sort de nulle part, comme tiré de la manche d’un magicien, parce qu’on n’avait pas d’autre solution. C’est une odieuse tricherie à laquelle on ne peut pas décemment s’abaisser. Le type qui est un meurtrier, c’est le sacristain de l’église qui est venu traîner plusieurs fois parmi la brigade de police et qui voulait acheter l’appartement de la jeune femme aux chaises roses.
Quand il a tué par désespoir, ne pouvant plus se contenir après avoir passé des nuits terribles de songes et de cauchemars, la vieille dame et son chien dans le parc, ainsi que le jeune garçon saoul comme une barrique qui zigzaguait sur le trottoir, le meurtrier s’est trouvé démuni. Il assistait benoîtement à ses propres crimes, incapable d’y mettre un terme comme de s’en satisfaire. Il s’est dirigé par instinct, sans même faire attention, vers l’église qu’il connaît bien parce qu’il y passe beaucoup de son temps. Il sait que c’est un endroit paisible, entièrement silencieux, surtout durant les toutes premières heures du matin. Il allait monter les marches jusqu’au parvis quand il a vu sortir la jeune femme de l’appartement. Son sang n’a fait qu’un tour. La suite, on la connaît.
Il ne parvenait pas à quitter le lieu du crime. Il n’a pas pu s’empêcher de revenir, quoique les policiers soient sur place, pour voir encore le parquet sur lequel la jeune femme était étendue, pour voir les chaises roses et les vitres de la cuisine. C’est lui, le sacristain, qui a mis le capitaine sur la mauvaise piste. Les policiers ne se sont pas trop méfiés, ils ont laissé s’échapper sans le vouloir quelques informations et le sacristain en a profité pour les envoyer droit dans le mur. Oh, il n’y avait pas à les pousser beaucoup. Ils avaient déjà fait l’essentiel du travail avec leurs idioties d’Enéide et de message crypté. Le sacristain s’est contenté de nourrir un peu leur imagination, de leur donner du grain à moudre, comme on dit. Il les a conduits auprès du curé qui porte le nom d’une pièce de viande, s’est efforcé d’orienter les conversations dans le plus grand secret, posant inopinément les questions qu’il fallait afin que les références pleuvent sur le front moite du capitaine. Vraiment, ça n’était rien de compliqué. Le gros curé prenait plaisir à étaler sa science, le petit capitaine écoutait à loisir.
Il était encore là, le sacristain, le jour de la disgrâce ; quand le gros curé qui porte le nom d’une pièce de viande a fait son coup d’éclat. Il avait salué cordialement monsieur le commissaire et madame le maire ; rien de plus naturel, il les connait de longue date, on l’a dit, mais le capitaine était bien trop sur le qui-vive pour se préoccuper de ces menus détails. C’est bien le seul qui s’est montré compatissant ce matin-là. Alors que tout le monde jetait des regards de travers, le sacristain qui est un meurtrier est venu taper sur l’épaule du capitaine pour lui remonter le moral. Il ne faut pas vous en faire, disait-il. Après tout ça n’est pas si grave. Vous avez la santé. Il lui a proposé de venir boire un coup et le capitaine a préféré dire oui que de rentrer tout seul, la queue entre les jambes et le front baissé. Il n’a pas vu venir le piège, le pauvre capitaine, il ne s’attendait pas à ce que les choses puissent encore empirer. C’était décidément une bonne grosse journée de merde. Mais c’est comme ça : parfois le sort s’acharne. Le capitaine a bu son petit verre sans se méfier, il s’est endormi comme une masse, écroulé sur le sol après avoir titubé sur deux ou trois mètres. A son réveil, il était assis devant le meurtrier, ficelé comme un rôti, à côté de la table de jeu.
On aurait bien dû se douter qu’il se passait quelque chose avec ce type-là : alors qu’il était en garde à vue et qu’on lui présentait le petit papier sur lequel était prétendument écrit « regina deum », le sacristain a tourné le papier plusieurs fois. Il aurait dû se rendre compte que le texte était à l’envers ; il aurait dû, surtout, le signaler après s’en être rendu compte. Mais il n’a rien dit du tout, le sacristain, il s’est délecté de ce petit jeu qui consiste à prendre depuis le premier jour le lieutenant pour un imbécile, quoiqu’il soit devenu capitaine. D’ailleurs, puisque c’est le meurtrier, et donc désormais le sacristain qui raconte l’histoire, il faut bien penser que c’est lui qui nous fait passer le capitaine pour le dernier des cons, pour un benêt, un lâche et un cocu. Mais à la réflexion, que peut-il en savoir ?
Une dernière chose, pour l’heure, c’est que le type qui est un meurtrier a tué l’ancien sacristain pour prendre sa place. Il sait des choses, il connaît certains passages de la Bible, mais il n’est pas croyant pour un sou, le meurtrier. D’ailleurs, il serait difficile de concilier son activité de tueur en série et le sixième commandement du décalogue qui dit expressément : « tu ne tueras point. » A bien y réfléchir, le type qui est un meurtrier ferait un très piètre catholique dans la mesure où il a dérobé les petites statuettes de la vieille dame qui est morte, a convoité la maison de la jeune femme de l’appartement jusqu’à s’en porter acquéreur et n’a pas arrêté, tout au long de notre histoire, de porter de faux témoignages. Ce sont au moins quatre commandements sur dix qui ne sont pas respectés ; pour un sacristain, ça n’est pas terrible. Ce qui, une nouvelle fois, aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, c’est qu’il ne connaissait pas bien la différence entre le statut de prêtre et la fonction de curé. Un sacristain de longue date et fervent catholique n’aurait sans doute pas confondu les deux. Il y avait définitivement quelque chose de louche.


XIII

Après la mort de la jeune femme aux chaises roses qui était affalée de tout son long sur le parquet gris pâle, le type qui est à la fois sacristain et tueur en série s’est mis en tête d’acheter l’appartement. C’est on ne peut plus pratique, quand on est sacristain, d’habiter juste à côté de son église. Il y a fort à parier que l’obsession malsaine du meurtrier après la mort de la jeune femme a tout de même joué pour beaucoup dans cette décision. Le sacristain a repeuplé l’appartement de la jeune femme avec ses propres affaires et sa propre vie, comme par refus de laisser la place vide ou par refus qu’un autre s’y installe.
Ce sont ainsi deux lieux différents qu’occupe le meurtrier. Il a sa petite maison de campagne dans laquelle il passe le plus clair de son temps. C’est là qu’il aime revenir pour être à son aise, pour se détendre et profiter du monde, de la rivière qui n’en finit jamais de couler, des bois qui verdissent ou qui meurent ; c’est là qu’il aime à regarder passer les saisons, parce que dans la campagne, on voit mieux le ciel et le soleil, on éprouve mieux le climat, et Dieu sait que notre tueur aime à se changer l’âme avec le temps qu’il fait. C’est aussi dans l’étang, tout près de sa maison, qu’il jette les cadavres comme des galets ronds. Ça ne fait pas de grand plouf, ça ne fait pas de ricochet, mais c’est une sorte de semaison d’eau douce à laquelle il revient.
Avant de reprendre l’appartement de la jeune femme aux chaises roses, le type qui est un meurtrier ainsi qu’un sacristain habitait un joli petit appartement dans les vieux quartiers de la ville. Il y avait aménagé une petite serre pour loger ses arbustes et ses plantes en pots, il avait fait poser tout un tas de vitrines pour exposer de petits objets divers. Il suffira de rajouter que le meurtrier habitait juste à côté d’un cabinet dentaire pour qu’on se rende compte qu’il nous est connu depuis très longtemps. C’est lui, l’ami de la vieille dame qui est morte chez qui le lieutenant s’est rendu après s’être trompé de porte. Il ne l’a pas vu plus d’une demi-heure, pas assez pour se rappeler de lui au moment de le retrouver, longtemps après, dans l’appartement de la jeune femme.
Voilà qui nous confirme jusqu’à quel point le type qui est un meurtrier est aussi un menteur. Il s’est vanté d’avoir ignoré totalement l’enquête quand elle se déroulait. Mais puisqu’il a rencontré le capitaine, il savait bien qu’on était à ses trousses. Il n’était pas inquiet le moins de monde, il a toujours été sûr de ne jamais se faire prendre, mais il savait tout de même qu’il était recherché. Il désirait sans doute humilier une dernière fois le pauvre capitaine avant de lui mettre une balle dans la tête. Il voulait avoir l’air d’un chef, du type qui maîtrise tout jusqu’au moindre détail et qui se moque bien de la médiocrité des autres. Il y a fort à parier qu’en fait, s’il s’acharne à faire passer le capitaine pour un imbécile, à l’enfoncer plus bas que terre sitôt qu’il en a l’occasion, c’est pour se donner de la contenance. Plus le capitaine passe pour un pigeon et plus le meurtrier a l’air d’un virtuose. Mais c’est un leurre, pas vrai, cette aisance apparente et cette facilité ? Il n’a jamais été si dupe ni si cocu que ça, l’idiot de capitaine qui sert de faire-valoir. Seulement, il fait oublier que le meurtrier est un grand gamin lâche qui n’a pas trouvé mieux que de tuer son petit-frère, un plus petit et plus faible qui ne pouvait pas se défendre ; qui n’a pas trouvé mieux, non plus, que d’endosser le rôle de la victime pour ne pas assumer son geste et le rendre un peu moins méprisable.
Puisque le type qui est un meurtrier est à la fois le sacristain et l’ami de la vieille dame, il faut bien se rendre compte qu’il brille par sa déloyauté. Il a tué une vieille dame sous prétexte de la faire taire alors qu’elle était une amie et qu’il la voyait souvent. Il a fait accuser, dans une large mesure, un curé qu’il n’aime pas mais qu’il voit tous les jours. Il faudrait ajouter, encore, qu’il connaissait le grand-père dans la maison orange. Ils étaient des amis d’enfance et c’est en faisant mine de lui venir en aide qu’il l’a fait disparaître. Après que les petits-enfants et l’arrière-grand-mère sont morts dans la maison orange, le grand-père qui ne parlait pas beaucoup s’est mis en tête d’aller chercher de l’aide. Il est sorti à la nuit tombée, est passé par-dessus le mur, et remontant par le fossé s’est approché de la maison de campagne du meurtrier. Ils étaient à l’école ensemble ; ils ont souvent joué dans le bois, juste à côté, et dans les troncs des saules où l’on faisait des cabanes. Le grand-père était sûr de trouver un ami quand le meurtrier s’est approché pour l’aider à grimper par-dessus la barrière. Ça ne l’a pas empêché de lui trancher la gorge et de négocier deux ou trois autres membres de la famille.
Le type qui est un meurtrier, un mauvais sacristain, et un ancien ami de la vieille dame qui est morte n’a jamais été ni courageux ni loyal. Il ment comme il respire, il fait ses coups en douce ; il est encore, après toutes ces années, le grand gamin des vacanciers. Il a fait passer le capitaine pour un triste sire parce que ça lui donnait, par un système de vases communicants, un peu plus de noblesse. Il ne voulait pas qu’on se rende compte, le type qui est un meurtrier, qu’il était un pauvre type.


XIV

Quand il a pris l’appartement de la jeune femme aux chaises roses, le type qui est un meurtrier s’est rendu compte de tout le tintamarre que peuvent faire un immeuble, une rue et une ville. Le voisin du dessus qui était un énorme type n’en finissait pas de tambouriner des pieds, du matin jusqu’au soir et du soir au matin, chaque fois qu’il passait d’une pièce à l’autre. Les voisins de palier faisaient des fiestas du tonnerre de Dieu à grandes brassées de types mous comme des chiques et de nanas suraiguës, tous beurrés comme des sablés bretons. La voisine d’en face, de l’autre côté de la rue, arrosait tout le quartier de ses ébats sexuels pendant les quinze premiers jours de chaque mois et passait les quinze autres à pleurer des chansons de midinette qui passaient en boucle et en boucle. Elle n’en finissait pas de nous repasser toutes ces conneries de chansons. Il n’a pas mis longtemps à s’agacer, le type qui est un meurtrier ; il était assailli de toutes parts, il ne pouvait plus fermer l’œil et son dos se crispait dans des douleurs terribles. Il ruminait.
Il avait déjà poussé plus ou moins le gros fromager de la foire au suicide, quand il était adolescent, mais c’est à ce moment que l’idée lui est venue. Il s’est rendu plusieurs fois chez la jeune voisine qui n’en finissait pas de pleurer toutes les larmes de son corps sur tel ou tel pingouin qui ne voulait plus d’elle. Il l’écoutait, il lui touchait l’épaule, avec la seule pensée de la réduire au silence. Elle était tellement triste, tellement désespérée, tellement adolescente qu’elle s’est laissée convaincre : et sur les bons conseils du tueur en série, la jeune fille s’est donné la mort.
Le type qui est un meurtrier a retrouvé la sensation exquise de ramener le silence sans se salir les mains. Il n’entendait plus les cris ni les plaintes, il était entièrement débarrassé, et de manière parfaitement innocente, on ne pouvait l’accuser de rien. On ne pouvait pas le tenir pour responsable du suicide d’une jeune fille amoureuse et déçue. Alors le type qui est un meurtrier a fomenté le projet terrible de faire taire tous les bruits de la ville et tous ceux de la région sans plus toucher personne. Pendant plusieurs années, il a minutieusement sélectionné un nombre incalculable de victimes, des gens pour qui ça n’allait pas et qui se sentaient rejetés, qui n’avaient plus d’espoir, plus de force, plus l’envie de vivre, pour telle ou telle raison. Sa place de sacristain lui permettait de mettre plus facilement le grappin sur les gens en détresse. Il faisait mine de vouloir les réconforter et d’écouter leurs états d’âmes pour accroître encore leur chagrin, pour leur donner le tout premier dégoût et faire germer l’idée.
Le meurtrier s’est très vite rendu compte que la plupart des gens avaient des raisons de vouloir en finir à condition qu’on sache par où les prendre. Tout le monde a ses encombres et ses petits soucis, tout le monde à ses périodes pour s’apitoyer sur son sort. Le type qui est un meurtrier s’est contenté d’être affreusement patient et de réunir des groupes de plus en plus nombreux sous prétexte d’entraide et de solidarité. Un par un, deux par deux, ils ont mis fin à leur jour, dans leur coin, sans que le meurtrier ait besoin d’intervenir. Il savourait seulement chaque nouveau coin de silence quand l’un ou l’autre de ses paroissiens, si l’on peut dire, en venait à se donner la mort.
Non seulement le meurtrier ne nous a pas dit toute la vérité mais il a pris soin de ne pas suivre le cours normal des évènements. La vague de brouillard et de suicides qui a décimé la ville comme la peste noire a bien eu lieu, après avoir été longtemps un rêve du meurtrier. Seulement, le capitaine était mort depuis très longtemps. Le lieutenant de police qui s’est enfui après avoir échoué à protéger la ville, après avoir eu peur de mettre lui-même fin à ses jours, c’est le successeur de notre capitaine. Le vieux type au chapeau, c’est notre meurtrier.
Evidemment que c’est lui : le vieux type au chapeau habitait juste à côté de l’église, dans l’appartement de la jeune femme aux chaises roses, dans l’appartement depuis lequel on voit les contreforts, la verrière, et les pierres couleur de soufre qui ne sont jaunes qu’à l’été quand les rayons du soir leur donnent de la couleur. Le vieux type au chapeau nous a parlé de sa femme comme le vieil ami de la dame qui est morte s’est fait passer pour gay ; un chapeau l’a fait enquêteur ou détective privé comme un petit marteau l’avait fait commissaire-priseur, comme un pantalon large l’a fait sacristain, comme une pensée l’a fait petit gamin des vacanciers. Le vieux type au chapeau sait bien, quoiqu’on en dise, qu’un habit suffit largement à faire un moine dans la plupart des cas. Quand il a tué le garde-champêtre, un fusil a même suffit à le faire tireur d’élite. Il endosse des rôles qui lui plaisent parce que ça le distrait et que ça lui permet de mieux parvenir à ses fins.
C’est un faiseur, le vieux type au chapeau, et c’est précisément parce que c’est un faiseur qu’il a vu clair dans le jeu du scientifique qui voulait faire croire à tout le monde qu’il savait d’où venait le problème. Le vieux type au chapeau n’y a pas cru ne serait-ce qu’une seule seconde. Il savait qu’il était lui-même la cause de la vague de suicide ; il connaissait jusqu’à la dernière des victimes, il s’était arrangé pour la pousser à bout. Le scientifique avait fait semblant de trouver quelque chose avant de se donner la mort dans l’espoir qu’on parlerait de lui et qu’on en ferait un génie sacrifié, un incompris, voire un Christ rédempteur.
Voilà, il s’était dégotté tout un tas de gens disposés à mourir. Il suffisait de leur offrir du silence. Ça n’était plus qu’une question de mise en scène. Il en a rassemblé une petite quarantaine dans l’église qui se trouve juste à côté de chez lui ; ils se sont pendus très volontairement. Il a seulement actionné le mécanisme pour remonter l’habitacle. Il a fait croire qu’il les avait trouvés, comme ça, par hasard, alors qu’il rentrait tranquillement chez lui. Il a fait la même chose dans la campagne autour et dans la forêt. Il a même laissé, en guise de signature, une petite brochette de bûcherons pendus sur trois générations : le grand-père, le père et le fils, avec le chien pour compléter le carré. C’était en souvenir du bon vieux temps ; en souvenir de la treille des rosiers et de la maison orange, du mas Notre-Dame et des pierres couleur de soufre.


XV

La seule raison pour laquelle on n’a pas soupçonné le vieux type au chapeau, c’est que le type qui raconte l’histoire nous a répété en boucle que ça n’était pas lui. Il nous l’a même rendu sympathique, un peu gauche, attachant comme un vieux grand-père ; il a fait en sorte qu’il nous fasse rire. Quel meilleur moyen de se disculper, quand on y repense, que de se faire passer pour un type sympathique. Et puisque le type qui raconte l’histoire nous dit que ça n’est pas lui, alors c’est sans doute que ça n’est pas lui. Il faut toujours se méfier du type qui raconte l’histoire. S’il ne mentait pas comme un arracheur de dents, il ne raconterait pas d’histoires.
Encore une fois, et ce sera la dernière, ce qui aurait dû éveiller les soupçons, ce sont toutes ces connaissances de toponymie que le vieux type au chapeau n’arrêtait pas de dégoiser à tous vents. Il connaissait le nom de tout, le vieux type au chapeau, et des lieux et des gens ; il en connaissait l’origine, l’histoire, les artifices et les érosions, comme il disait si bien. Il n’y a qu’un type qui connaît aussi bien les noms pour les détester à ce point et les refuser à tout le monde. La vieille dame qui est morte, le gamin qui court les rues, le garde-champêtre, le grand-père, la grand-mère, le petit oncle festif, le petit cousin chevelu, la grande tante allemande, la vieille femme au vicomte qui sent la pisse, la petite nièce de la femme qui est morte qui porte le nom d’un mois de l’année, le curé qui porte le nom d’une pièce de viande duraille, le type qui est un meurtrier, un sacristain, un ami de la vieille dame, un vieux type au chapeau… Ils n’ont pas de nom tous ces gens-là. On ne connaîtra jamais leur nom. Il n’y avait qu’un type qui sait d’où ils viennent pour nous les ravir aussi soigneusement.
Le type qui est un meurtrier et le vieux type au chapeau, il n’aura jamais de nom. On ne sait pas vraiment quand va s’arrêter l’hécatombe qui a certainement continué après la fuite du nouveau lieutenant. On ne sait pas tellement d’ailleurs s’il faut encore le croire, le vieux type au chapeau qui nous raconte l’histoire ; mais cette explication qu’il vient de nous livrer est plutôt séduisante. Peut-être même un peu trop.
Ce qu’on sait à coup sûr, c’est qu’à la fin, le type qui est un meurtrier quittera pour toujours l’appartement de la jeune femme aux chaises roses. Il fera la route en silence, dans la grisaille de l’après-midi. Le voilà ; il arrive. Il n’aperçoit qu’à peine la maison mais la campagne autour est si calme et si seule. Devant, c’est encore l’étendue d’herbe verte, très verte, et grasse, et luxuriante. Ça fait des touffes de verdure inégales qui peuplent la terre noire, la grosse terre de pluie. Derrière encore, il n’y a plus que le chemin droit, les graviers, la digue. Au bout, il y a le hêtre.

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