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Mas Notre-Dame

« Une fraction de seconde
un trou de lumière grand
comme une pointe d’aiguille
_________________________
Je me parle
entre quatre yeux »

Emmanuel Hocquard


I

Il tombait des aiguilles de pin toute la journée durant sur le mas Notre-Dame. Au-dessus le ciel était bleu, il passait des traînées d’avions sur les colonnes des arbres. Il était encore, lui, un tout petit garçon qui se promenait partout avec son petit-frère, ils ne se quittaient pas.
Ensuite, il y a plus de trente ans, les journaux du sud de la France ont fait paraître une sombre affaire de meurtre qui a fait couler beaucoup d’encre. L’enquête a duré plusieurs mois, ils ont interrogé les propriétaires, une famille très nombreuses de la petite noblesse, qui vivaient les uns sur les autres dans un grand domaine entouré par des murs et des forêts de pins ; ils ont interrogé la famille des concierges qui passait quelques jours, seulement pour les vacances, les amis, les voisins. Ils ont interrogé des dizaines et des dizaines de gens sans rien démêler de l’affaire, sans avoir ne serait-ce qu’une piste un peu concrète. Les enquêteurs se sont cassé les dents sur cette histoire malsaine qui soulevait tour à tour des problèmes très graves. Ils ont mis en lumière, chez les propriétaires, entre les frères et sœurs âgés de trente à quarante ans, de drôles d’échanges, des lettres, des rapports incestueux et surtout des envies qui n’étaient pas louables. Ils tombaient chaque semaine un peu plus des nues, les enquêteurs, ils étaient chaque semaine un peu plus en proie au dégoût. Les enfants, imbéciles, étrangement formés, passaient de main en main, de fratrie en fratrie ; on avait l’affreux sentiment qu’ils étaient échangés de manière opportune afin de sauver les apparences ; ils avaient des mères déclarées qu’on n’avait jamais vues enceintes, il courait des rumeurs sur leur fertilité : telle ou telle était grosse tous les ans mais n’avait qu’un enfant, peut-être pas du tout. Ils ont exhumé jusqu’à s’en rendre malade, les enquêteurs, des histoires de fausse couche, d’enfants mort-nés, d’unions contre-nature qui restaient bien secrète entre les murs et les arbres de la forêt. Ils ont fini par tout abandonner, les enquêteurs, ils ne voulaient plus rien savoir ; l’enquête, de toute façon, n’avançait pas. Ils déterraient chaque jour des histoires plus sordides sans pour autant progresser vers le profil d’un coupable. Il faut bien dire aussi qu’ils ne parvenaient pas vraiment à disculper quiconque ; ils étaient tous sournois, secrets, menteurs, avides ; ils étaient tous, quoiqu’il arrive, des tueurs en puissance.
La famille des concierges qui avait l’air de ne jamais trop savoir quoi répondre et qui voulait seulement profiter de ses vacances a fini, après plusieurs jours d’interrogatoire, de visites et de jeux de piste, par se mettre en colère. C’était bien malheureux mais ils n’aimaient pas bien qu’on les considère comme des criminels, qu’on les jauge, qu’on vienne sans arrêt leur poser des questions. Ils ont écourté leurs vacances et sont rentrés chez eux parce qu’ils en avaient assez.
_Vous ne pouvez pas partir, messieurs-dames, une enquête est en cours !
_Il ferait beau voir qu’on ne puisse pas partir ! Ça fait déjà dix jours qu’on nous emmerde et qu’on nous a bien gâché nos vacances. Qu’on essaie un peu de m’empêcher de rentrer chez moi ; ils vont m’entendre causer du pays dans vos instances, là, tous vos supérieurs.
Ils ont passé un coup de fil incendiaire aux bureaux de la préfecture ; ils ont pis la voiture et sont rentrés chez eux. Ils n’ont même pas payé l’amende pour excès de vitesse que le père de famille a prise sur le chemin du retour. Il avait dépassé de bien quarante kilomètres/heure la limite autorisée par beau temps sur l’autoroute.
Les gens de la région se sont fait leur avis, ils discutaient beaucoup du corps qu’on avait retrouvé, de l’arme du crime présumée, du sang, des alibis et des mobiles aussi. Ils ont beaucoup aimé, les gens, avec leur accent provençal, employer à tout va des mots techniques qu’on entend dans les films et les séries télévisées.
Ils n’ont jamais su, les gens du coin ni les policiers, que c’est le fils de la famille de vacanciers qui est un meurtrier. Il a commis, un jour au cours de ces vacances, le premier meurtre d’une longue série, plus de trente ans avant de tuer la vieille dame de l’appartement, le garde-champêtre, le gamin du fossé, plus de trente ans aussi avant de profiter de la chaleur et de la panique générale, du massacre en famille, pour tuer le cousin grassouillet, le grand-père cachottier, et le petit oncle festif. Ce qu’on ne connait pas, nous, parce qu’on n’a jamais eu ces journaux sous les yeux, c’est la première victime du mas Notre-Dame ni la manière dont elle est morte.


II


Le voyage en voiture leur prend toujours des heures. Ils partent très tôt le matin de sorte qu’il fait encore nuit. Le jour monte peu à peu à mesure qu’ils avancent et la chaleur aussi. Ils ont coincé des serviettes dans les vitres de la voiture de manière à faire des petits rideaux avec lesquels ils aiment beaucoup jouer et qui gardent un peu mieux la fraîcheur. Il faut bien dire, toutefois, que vu de l’extérieur, ça n’est pas très joli, pas non plus très sérieux. Les deux châteaux qu’on distingue mal dans le plein soleil, de chaque côté de l’autoroute, et qui sont creusés dans la pierre orange, à même la pierre, on constate à peu près des sortes de meurtrières ou d’entrées, signifient qu’on s’approche, qu’on arrive bientôt ; il doit rester peut-être une heure de route. Ils ont pris l’habitude que le premier, à gauche, soit le château de la sorcière, on ne sait pas trop pourquoi, parce qu’il n’est pas très engageant, on ne saurait pas d’ailleurs dire à coup sûr que c’est bien un château. Le second, sur la droite, qui répond au premier quelques kilomètres plus loin et qui a fière allure, celui-là, il tient droit, il monte haut, c’est le château du prince. Il les intéresse moins parce qu’il vient en deuxième. Il n’a pas non plus cet aspect terrible, ce climat de danger qui menace de partout.
C’est un moyen de les distraire. Autrement les deux garçons, à l’arrière de la voiture, n’arrêtent pas de se chamailler avec le grand, qui comme toujours, a le dessus sur le petit et qui le fait crier.
Il faut passer le portail d’entrée qui s’ouvre tout seul, c’est un grand portail vert, très haut et très opaque. Ensuite il faut suivre l’allée très longue, l’allée des graviers qui s’écrasent sous la voiture, entre les deux murets ; il ne faut pas mettre un coup de volant, il ne faut pas non plus qu’un véhicule ou même une bicyclette arrive à contre-sens. De chaque côté, c’est déjà la forêt des pins qui entoure le domaine avec en contre-bas la petite maison récente où vivent à quatre ou cinq le dernier rejeton du vicomte, sa femme et leurs enfants. C’est étrange de trouver, comme ça, cachée sous la forêt, une petite maison carrée, très blanche, qui a poussé comme un genre de champignon.
Tout au bout de l’allée, on aperçoit peu à peu la cour inférieure où l’on gare les voitures, la grande cour très blanche et bien encadrée par les haies avec, à gauche, qui monte, toute une façade du mas, les portes du garage et celle de l’atelier, les petites fenêtres de la dépendance. Il faut connaître un peu pour remarquer, à gauche, quand on sort de l’allée, le petit escalier secret qui monte derrière la haie des orangers. Il monte jusqu’à la véranda et jusqu’à la piscine de la maison principale, celle qui est interdite d’accès, celle où vivent le vicomte, la vicomtesse et toute leur petite tribu. Il y a plus ou moins d’oranges, selon les années, mais elles sont très acides, elles ne prennent pas suffisamment de soleil ; elles sont aussi pleines de pépins et ça n’est pas très agréable. Il n’y a bien que leur père qui se fait un plaisir de les éplucher longtemps, d’enlever toute la peau blanche, de manger les quartiers. Ils sont arrivés au mas Notre-Dame dans le milieu d’après-midi.


III

Ils ne se parlent pas, entre la famille des concierges et la famille du vicomte. Il doit se jouer une sorte de protocole selon lequel seul le vicomte et son fils le plus grand qui a passé la quarantaine viennent s’adresser à eux, encore pas à tout le monde. Ils s’adressent aux concierges et au père du meurtrier avec lequel ils s’entendent bien. Ils font des plaisanteries sans gravité.
D’un côté, la petite famille des concierges s’entasse dans le coin réservé de la maison qu’ils appellent la dépendance alors que ça n’en est pas vraiment une. C’est une aile du mas très en hauteur qu’on leur a réservée mais dans laquelle ils croulent des jours heureux. C’est à peine six ou sept membres de la famille du côté des concierges.
De l’autre les vicomtes, fils et filles de vicomte, petits-fils de vicomte croissent et se multiplient. Il y a le couple en titre, le vieux couple que tout le monde connait bien, qui se promène comme s’il était partout chez lui, qui recommande, qui donne les ordres aussi, qui sait quand il faut s’amuser et qui reçoit les lettres. Juste en-dessous le fils aîné, qui jouit donc de son droit d’aînesse et qui accompagne souvent son père, c’est un genre d’associé. C’est un grand gaillard aux cheveux courts, à l’air un peu benêt, qui se fait mener dans son ménage à la baguette ou par le bout du nez par sa femme qui est une roturière mais qui ne s’en laisse pas conter. Ils ont une grande fille, gentille, qui fait ce qu’on lui dit mais qui n’arrive pas trop à trouver de compagnon parce qu’il faut bien dire, elle a cette même carrure de bûcheron canadien ou de militaire soviétique, avec ses grands yeux bleus très clairs, qui fait peur aux garçons depuis qu’elle a huit ans. Ensuite, c’est un méli-mélo de fils et de filles dont il est difficile de se rappeler les âges et qui sont tous mariés ; on ne sait pas toujours distinguer, de loin, qui compte parmi les enfants du vicomte et qui est la pièce rapportée. Ils ont deux filles, le vicomte et sa femme ; l’une d’elle habite la maison carrée qu’on aperçoit depuis l’allée, la maison blanche qui est un champignon poussé au milieu de la forêt ; la seconde habite le mas, avec les autres. On ne sait pas très bien laquelle des deux vivait une drôle d’histoire incestueuse, d’amour, de cul, Dieu sait, le pauvre, avec le deuxième frère, le cadet, qui ne parle a personne mais qui est très bel homme, il faut bien l’avouer. Les gens de la ville, les bourgeois, comme on dit, racontent entre eux qu’il a sauté toute la fratrie, le frère cadet, y compris le frère le plus petit, le benjamin que les plus malveillants appellent la benjamine. Ce sont évidemment des histoires d’hommes grossiers et d’habitants du bourg qui veulent parler sur le seigneur du coin qui est plus important. Ce sont des racontars, souvent odieux et souvent erronés, auxquels ne s’abaissent pas ceux qui sont bacheliers, éduqués, bien nourris ou simplement prudents. Il court encore le bruit, dans le bourg, que le premier fils du cadet a été mis au monde par l’une des sœurs ; que les gamins de la sœur sont tous les enfants du cadet, ils ont ces mêmes yeux bleus très durs, très petits, et le front dégagé. L’autre fille, on ne sait pas très bien, dans tout ce fatras qui est puîné de qui, ça doit être la troisième, ou la quatrième d’ailleurs, peu importe, n’a pas eu beaucoup de chance, sa première fille est née longtemps avant le terme, ils l’ont sauvée de justesse mais elle garde des traces qui sont irréversibles. Son garçon est encore petit qui a déjà du retard et qui ne comprend rien à rien, c’est tout juste s’il peut articuler trois mots. Elle n’a pas bien de chance, cette sœur-là, parce que le reste de la famille n’aime pas son mari et que ses enfants comptent parmi les rares dont on ne peut pas nier la légitimité ; évidemment, le bourg s’est tout de suite gobergé des tares qui sont à coup sûr, avec ces oiseaux-là, de la consanguinité. C’est comme le dernier frère, la benjamine, avec sa femme plus vieille que lui qu’est sans doute sa cousine ou quelque chose comme ça et qui lui fait ponctuellement des enfants. Ils n’ont jamais vu, dans le bourg, un type qui soit père autant de fois en étant toujours niais. Ils disent aussi, dans le bourg, que c’est la benjamine qui devrait mettre bas des bâtards du cadet ; qu’est-ce que tu veux, un moment ou un autre, ça doit coincer quelque part. Pour terminer, le bourg parle de l’ancien puits, plus bas que l’arrière-cour, caché dans la forêt des pins, ça n’est plus qu’un trou, l’ancien puits, dangereusement couvert d’ailleurs d’aiguilles de pin qui cèderaient si l’on passait dessus ; le bourg s’est fait de l’ancien puits une sorte de fosse où sont entassés tous les autres, ceux dont on ne parle pas, qui n’ont jamais vu le jour, ou pas longtemps. Tu remarqueras qu’il y a leur tombeau de la vierge, là, à l’autre bout, dans l’alignement, la petite grotte avec au fond la suppliante en cire ; ils savent bien pourquoi, c’est pas tant pour prier que pour ne pas s’attirer le mauvais œil ; elle a bien intérêt à s’user la peau des genoux, la suppliante, s’ils veulent que ça fonctionne.


IV

Quand la famille de vacanciers est arrivée au mas, quand ils sont descendus de voiture, ils ont dû monter les valises et se faire beaucoup de papouilles, d’accolades ; ils ont dû répondre, comme d’habitude, aux questions sur la route, sur les bouchons, sur les gens qui conduisent comme des abrutis, ils sont pressés, ils roulent n’importe comment, sur le temps, la chaleur et la longueur du voyage qui est toujours la même année après année. Ils ont posé les affaires dans les chambres et se sont installés sur la terrasse, comme on fait à chaque fois, ce qu’il peut y avoir de terrasses ! pour boire un petit coup, vous devez avoir soif, non ? vous aviez de l’eau ? Les enfants n’avaient qu’à jouer dans le parc en faisant attention, n’allez pas vous blesser. Ils ont disparu pour un petit moment dans la forêt de pins pour faire tout le grand tour, pour visiter, constater les changements.
Il ne faut pas marcher vers le coin des iris qu’on risque d’écraser ; ça doit rester très beau, sans une égratignure, il ne faut pas non plus s’approcher trop près de la véranda et de la grande piscine ; il ne faut pas, en somme, croiser de trop près la famille des nobles à qui l’on doit seulement faire des bonjours de loin pour leur témoigner du respect.
Les années précédentes, ils se cachaient derrière les haies ; ils attendaient sagement de voir si ça bougeait. Après un peu de temps qu’ils étaient en faction, le grand lançait le défi au petit. Il fallait s’approcher doucement pour ne pas être vu ; quand on arrivait à hauteur de la véranda, il y avait trois ou quatre mètres à courir pour s’accroupir dans la première marche de l’escalier secret, tout mince, entre les haies, qui descend sous les orangers. Ça n’était pas une si mince affaire. Le petit ne voulait pas y aller qui a toujours eu peur de se faire engueuler. Le grand pouvait bien tout tenter, lui dire allez, vas-y, tu n’es qu’une poule mouillée, ils ont raison papa et maman quand ils disent que tu es un trouillard, lui taper sur l’épaule, le pincer, lui faire mal, il n’y avait rien à faire. Il devait passer le premier, le grand et s’accroupir dans l’escalier avec juste le nez qui pointait pour faire signe au petit de venir le rejoindre. C’étaient encore de longues minutes avant qu’il ne se décide. Le grand-frère attendait qu’il soit bien avancé, qu’il ne puisse plus faire marche arrière, pour se sauver par l’escalier. Il prenait à droite ou à gauche, en bas, en se retournant quelquefois pour vérifier qu’il n’était pas suivi. Le petit regagnait la maison en boudant parce qu’il avait eu peur de se faire attraper, d’être tout seul aussi ; il ne pouvait pas dire ce qui s’était passé parce que c’était très grave et qu’il avait commis, lui aussi, un forfait. Il faisait la tête pour une ou deux heures.
La famille du vicomte les voyait de temps en temps faire leur numéro. Ils étaient amusés. La vicomtesse, par contre, une vieille dame courbée, petite et rabougrie avec une coiffure improbable, gonflée, sérénissime ; elle ne pouvait pas marcher très longtemps et dégageait toujours une forte odeur de pisse, la vicomtesse ; regardait d’un sale œil, elle ruminait qu’ils pourrait faire leurs mauvais coups ailleurs, qu’ils étaient mal élevés, que les autres pourraient surveiller leurs merdeux avec ce qu’on leur donnait pour faire trois fois rien de ménage et d’entretien, nourris, logés, blanchis, qu’il faut encore qu’ils viennent nous emmerder. Ensuite, la vicomtesse guettait que ça ne continuait pas après avoir lâché le gros berger allemand qui faisait un peu peur et qui était bonasse. Elle repartait contente, la vicomtesse, vaquer à ses occupations ; on verra bien qui est chez lui et qui a droit de pâture une fois de temps en temps.


V

Les deux gamins se sont aventurés vers la drôle de grotte qui borde le chemin ; quand on quitte la terrasse il n’y a qu’à continuer tout droit, ça serpente légèrement. Dans le bois, sur la gauche, on distingue de la pierre si l’on fait attention. On distingue de la pierre étrangement blanche qui n’a pas l’air d’être très naturelle, elle doit l’être pourtant, puis une entrée en forme de fissure très large où passerait un adulte, si tant est qu’il rentre le ventre et qu’il ne soit pas trop dodu. La pierre est érodée, avec la pluie, les écoulements, il s’y creuse des trous d’emmental ou de gruyère, très lisses, parfaitement esthétiques et dont les tailles et les rondeurs diffèrent.
C’est le grand qui a pris cette direction-là, le petit a suivi qui n’aime pas trop traîner dans ce coin. Ils sont entrés une fois dans la grotte, avec son père, et tomber nez à nez avec la drôle d’icone ou de figurine qui luit vaguement dans l’obscurité lui a fait une frayeur. Il n’est jamais entré, le grand, et ça n’est pas pour entrer dans la grotte qu’il est venu jusque-là. Il a suivi le chien lâché par la vieille vicomtesse et qui, en guise de chien de garde, n’est pas un foudre de guerre. Il fait peur aux passants quand il aboie derrière le mur et qu’on ne le voit pas mais il n’est pas capable de faire beaucoup plus. C’est un vieux chien pataud qui tire la langue dès qu’il se met à trottiner et qui ne pourrait plus tellement prendre en chasse quoique ce soit ; ses pattes arrières et son arrière-train se bloquent peu à peu et lui font sentir des douleurs ; c’est la paralysie qui le gagne peu à peu. Il faut bien dire aussi que la famille du vicomte le nourrit beaucoup trop. Ils lui donnent tous à manger sous la table au moment des repas, ils lui donnent tous des morceaux de croissant, de fromage et de charcuterie au fil de la journée. Il ne dit jamais non, le vieux berger allemand qui ne veut pas les contrarier.
Le grand gamin l’a suivi depuis l’allée du bas. Il lui jette des morceaux de bois pour le faire trottiner parce qu’il voit bien qu’il a du mal et ça l’amuse beaucoup. Il lui lance des cailloux quand il ne va pas assez vite. C’est un drôle de jeu où l’imbécile de chien croit tour à tour qu’on veut jouer avec lui, même si ça lui fait mal, et qu’on ne l’aime plus, pour une obscure raison, qu’il doit être puni. Il se couche par terre avec la queue basse, il couine avec l’air misérable au lieu d’essayer de prendre la fuite. Naturellement, le grand gamin prend un plaisir qui n’eut jamais d’exemple. Il a fini par lancer un bâton dans la grotte pour que le chien passe le premier, on ne sait pas très bien ce qu’il peut y avoir là-dedans, l’intérieur est très sombre et ça n’inspire pas confiance. Autour, ce sont des arbres, on ne voit plus la maison ; le plus petit voudrait rentrer qui a déjà les larmes aux yeux et qui ravale sa peur, qui n’aime pas trop non plus quand il faut faire, pour jouer, du mal au chien. Le grand, comme d’habitude, le pousse à l’intérieur. Allez, tu n’es qu’une poule mouillée ! Tu es déjà venu avec papa en plus, personne ne t’a mangé. Je veux voir la statue, il paraît que si tu la touches il peut t’arriver des malédictions, c’est comme ça les objets religieux, il faut pas les toucher sinon tu peux mourir.
A l’intérieur, il a fallu quelques secondes pour se faire à l’obscurité ; ce n’est plus qu’un rayon de lumière qui entre dans la grotte par la fissure et qui se réfléchit, au fond, sur la peinture dorée. La grotte fait une petite chambre, comme un endroit gonflé, creusé pour la prière, on tiendrait facilement deux ou trois personnes. La statue de la vierge en suppliante est effectivement posée sur un petit rebord aménagé dans la pierre brute. Il a regardé les parois de tous les côtés, les renfoncements de fissures dont on ne saurait pas trop dire où ils s’engouffrent, s’ils avancent très loin ; avec les dorures qui sont riches et l’aspect de la cire, il se passe quelque chose dans le visage de la suppliante qui n’est pas confortable ; ça n’est pas un visage, il en manque des bouts, il y a de la peinture par endroit qui s’écaille ou qui s’est craquelée ; avec l’étrange lumière, avec l’icône, le chien qui n’arrête pas de leur tourner autour il vient au grand gamin une sorte de délice qui lui donne un sourire immense, jusqu’aux oreilles, un sourire qui n’est pas que de l’amusement ; ils ont fait comme de cire, les trafiqueurs d'honneurs, une vierge en corbeau de diverses couleurs, en pourceau couronné de roses et de fleurs devant laquelle qui pourrait bien, bon dieu ! se contenir de rire. Il est pris d’une envie, le grand gamin, de mettre des coups de pied dans les côtes du chien qui est là, imbécile, à faire des tours sur lui-même, à les asticoter, ça leur donne le tournis ; il a mis un coup de pied dans l’arrière-train du chien qui a couiné très fort et qui s’est allongé tout contre le sol ; avec le couinement, la statuette encore, ça n’est plus un délice, c’est une griserie, le sang qui lui bat dans les tempes, il faut recommencer pour que ça crie plus fort, que ça supplie, peut-être dans le ventre où c’est plus mou, le pied va s’enfoncer et casser quelque chose, ça fera même un bruit. Il voit l’endroit gonflé, dans le pelage plus clair, où se joue la respiration, où frapper un grand coup, avec derrière son petit frère qui pleure des grosses larmes, il supplie qu’on arrête, et juste là le gros museau du chien qui voudrait du pardon, qui se laissera mourir, et au-dessus encore la face détraquée qui veut son sacrifice et qui lui dit vas-y, ce sera du plaisir comme tu n’as jamais eu, comme il n’existe pas.


VI

Durant les vacances dans le mas Notre-Dame les réunions de famille étaient monnaie courante d’un côté comme de l’autre. La famille du vicomte organisait de grandes tablées placées parallèlement sous une sorte d’immense tonnelle ou de chapiteau de foire ; le genre d’abri de fortune où l’on mange des saucisses en buvant du vin blanc dans les foires de la balme et les repas du sport. Ils rangeaient tout pareil, c’était la même ambiance, des grands bancs de foire pliables et des tables montées sur des tréteaux avec de la nappe en papier, la blanche qui se déchire et qui s’imbibe, enfin qui se détrempe, quand on fait couler quelque chose dessus. Ça faisait une grande foire mais ils servaient seulement, la famille du vicomte, des vins rentrés de longue date, cachetés, qu’on ne buvait pas dans des gobelets de plastique et des charcuteries de qualité, parfois des plats de poisson en sauce qui les satisfaisaient beaucoup. Ça n’était pas toujours très heureux pour autant. Ils servaient deux ou trois desserts pour contenter tout le monde et surtout le grand bol de mousse au chocolat dont la vieille vicomtesse se tartinait la bouche en en foutant partout. Ça n’était pas un spectacle très ragoutant de voir la vicomtesse lécher toute la cuillère et le fond du saladier ; avec la vieillesse et les tremblements, avec le trop de salive, ils faisaient bien en sorte, tous, de ne pas regarder, d’être occupés ailleurs. Leur grabataire de chien passait gaiement entre les tables sans trop se presser, il s’attardait beaucoup, et tout le monde lui donnait à la main des morceaux de ce qui pouvait traîner. Le chien leur léchait bien les doigts et ça ne les empêchait pas, ensuite, de les tremper partout. C’était tout de même, après tout, le limier du vicomte.
De l’autre côté, au contraire, c’était la canaille et les babillards qui tapaient sur la table et qui trinquaient à la bouteille ; il fallait retourner vider souvent les cendriers ; on servait dans les assiettes en carton des plâtrées de paella qu’avait mijoté tout le matin ; chacun triait pour longtemps ses poivrons, ses crustacés, son riz ou son safran en faisant un petit tas dans un coin de l’assiette ; ensuite, eh bien, le voisin picorait du bout de la fourchette parce que ça ne le dérangeait pas, lui, les poivrons, les oignons, le chorizo. Les repas duraient jusque très tard dans l’après-midi.
Le grand gamin des vacanciers qui a cette grosse tête à cheveux bruns et le nez arrondi a convaincu les autres d’aller jouer en bas, dans l’arrière-cour où l’on gare les voitures. Il n’y en a pas toujours autant, des voitures et c’est un bon en droit pour jouer au ballon. Il se dit que s’il fait gardien, le grand gamin des vacanciers qui porte une petite marinière blanche et bleue, il pourra les faire taper de plus en plus fort et peut-être bien, même, quand ils ne penseront plus qu’au jeu, enfoncer un morceau de tôle ou casser l’une des vitres. Il faut anticiper la force et la direction du ballon, ne pas laisser passer une frappe qui ne fera pas de dégâts ; c’est un poste très difficile qui demande beaucoup de concentration. Si ça ne marche pas, il pourra bien se consoler avec deux ou trois rayures de gravier mais la vitre, tout de même, c’est une autre histoire. C’est un petit cousin qui deviendra tout blanc, qui va rester bouche bée en se disant qu’il a fait une bêtise, peut-être bien qu’il pourrait se mettre à pleurer en racontant l’histoire ; peut-être bien qu’il pourra s’en prendre une, qu’il aura la joue rouge, il pleurera d’autant plus ; il faudra voir aussi la tête de celui à qui appartient la voiture ; ce sera toute une gamme de petits plaisirs nuancés, immenses ou savoureux, subtils, qu’on ne lui soupçonnera pas ; ils ne devineront jamais, tous ces imbéciles, qu’il y est pour quelque chose et que c’est même lui qui a tout orchestré. Avec ses petites lunettes rondes qui lui donnent l’air d’un benêt, il passe presque toujours entre les gouttes, il prend l’air de ne pas comprendre, de ne pas savoir tellement ce qui s’est passé.


VII

Il éclatait durant la nuit, là-bas, des orages terrifiants qui s’abattaient sèchement sur les arbres autour, sur la forêt des pins. Les fracas les empêchaient de dormir pour une heure ou deux et le petit gamin demandait ses parents ; l’autre était dérangé de ne pas pouvoir finir sa nuit et pestait dans les draps en attendant que ça passe. Il était bien sûr, le plus grand, qu’on voulait le foudroyer, lui, que c’était une menace ou quelque chose du ciel, peut-être un châtiment. Il savait déjà, le plus grand gamin qui avait encore les jambes très courtes et le ventre très rond, qu’il allait tuer quelqu’un, que ça serait un moment glorieux. Avec ces idioties du sud, les rameaux bénis dans chaque coin de porte, les croix et les icônes au-dessus de tous les lits, avec aussi l’image de la vierge à la mine défoncée qui attendait sagement dans sa grotte on ne sait quoi de louange ou de sacrifice, ça n’était pas facile, surtout pour des enfants, de ne pas être un peu chamboulé ; il n’avait pas l’air, tout cet attirail, de quelque chose d’inoffensif. Les chansons toujours tristes du dimanche matin qu’allait chanter pour un moment la famille du vicomte et qu’on entendait résonner dans toute la dépendance et même sous les pins n’arrangeaient rien du tout. C’était une heure et demie de baragouin dans des langues impossibles, des incantations malheureuses, des communions de sang, des crucifixions et des écorchures. Il y a avait là-dedans des outrances qu’on ne voyait pas mais qu’on imaginait et ça dépassait de bien loin les partages du pain, des poissons, des abats ; ça dépassait de loin les bondieuseries traditionnelles.
Ensuite il tombait pour une heure de la grosse pluie très drue qui trempait tout jusqu’au tapis d’aiguilles dans la forêt des pins, jusqu’à la terre rouge encore en-dessous. Ils pouvaient, avec la fatigue, se rendormir un peu. Dehors il faisait déjà bleu, le soleil se lèverait d’ici quelques heures.


VIII

Ils faisaient encore traîner le repas, c’était l’après-midi, les autres jouaient sur le portique que l’on voit depuis la terrasse, il n’y a qu’à descendre les deux escaliers successifs. On les surveille un peu ; le concierge est tombé sur un petit serpent, il y a quelques jours, alors qu’il abattait un arbre. Il était tranquillement dans le trou d’une souche ; il voulait détaler mais je l’ai rattrapé, avec les enfants qui jouent tout le temps par là je n’ai pas voulu prendre de risque, je lui ai coupé la tête.
Il ne sait pas ce qui l’excite le plus, le grand gamin des vacanciers, dans toute cette histoire ; ou bien d’imaginer le serpent qu’on attrape, qui se tord et qui s’entortille comme un ver qu’on hameçonne - mais il serait beaucoup plus fort, nerveux, dur à tenir, - on l’assomme un grand coup contre un machin qui traîne, on l’appuie sur la souche éclatée en son centre avec la sécheresse et le travail du bois, chlac ! on lui fait voler d’un coup toute la tête, joliment propulsée en l’air et tranchée net, le coupe-coupe est resté figé dans le support et ce qui s’entortille, à côté, c’est le corps ; ou bien d’imaginer qu’il y en a d’autres, des serpents, qui se promènent dans la forêt, sous les aiguilles et dans tous les coins sombres. Comme ce sont des gamins, le concierge qui est un grand et gros bonhomme joueur, hâbleur, quelqu’un du sud, leur a fait très peur quand il a raconté son histoire de serpent, il ne faudrait pas non plus qu’ils aillent se blesser mais dans le fond, ça ne risque pas grand-chose ; les serpents de chez nous ne sont pas dangereux. Le concierge, avec son gilet sans manches et ses gros godillots qu’il n’enlève jamais, s’est bien gardé de leur faire le couplet sur les serpents du coin qui ne sont pas mortels, au mieux du mieux la morsure s’infecte mais encore, ça se soigne. Eux, les enfants, et surtout lui, le grand gamin des vacanciers qui aime les animaux dangereux, se sont tout de suite créé de toute pièce une menace, quand on leur dit serpent, un piège terrible de morsure, de gueule grande ouverte avec le venin qui s’injecte s’il t’attrape le bras ou la jambe, ensuite il se répand, le venin, dans le sang, dans le système nerveux, dans le système respiratoire, il te paralyse de partout et soit ton cœur s’arrête, soit tu ne peux plus respirer ; il pourrait même bien, le serpent, s’il est gros, s’enrouler autour d’eux et les étouffer tout d’un coup en serrant comme une brute qu’ils deviendraient tout bleus, que leurs yeux gonfleraient. Ils n’ont même pas tous de sonnette qu’ils agitent sur leur queue pour prévenir qu’ils attaquent, ils n’ont même pas toujours besoin de mordre, il y en a qui crachent du venin, dans les yeux ou la bouche et tu meurs tout pareil mais il paraît qu’il faut faire pipi dessus ; mais non, c’est les méduses qu’il faut pisser dessus, les serpents, il faut aspirer le sang de la blessure et le cracher par terre pour ne pas s’empoisonner aussi. Les gamins ont, en somme, beaucoup parlé des morsures de serpent. Le tout petit gamin des vacanciers avançait de partout en tapant des pieds sur le sol, couvert comme un furoncle avec un pantalon et un pull à manches longues, en fermant bien la bouche et en plissant les yeux ; il regardait partout, le petit gamin des vacanciers, s’il ne remarquait pas quelque chose qui se glisse sous les aiguilles des pins ou qui attend sagement qu’on tombe dans son traquenard. Le grand gamin se disait, lui, qu’avec un peu de chance il y en aurait bien un qui se ferait pincer.
Ils ont construit pendant toute la matinée, autour des arbres hauts, des sortes de tipis qui faisaient bien le tour ; ils appuyaient des branches serrées contre le tronc qu’ils recouvraient ensuite en ramassant des grosses poignées d’aiguilles. Ça faisait des drôles de socles au pied de tous les arbres dans lesquels ils s’accroupissaient sans souci de la saleté ou des bestioles qui devaient fourmiller. Ils n’ont pas vu, malheureusement pour le plus grand gamin, le quart de la queue d’un serpent.


IX

Ensuite, peu après le matin, ce fut, eh bien, l’après-midi. Ils avaient bien mangé, un peu trop même, ils étaient somnolents, deux ou trois s’étaient assoupis et la télévision tournait, comme d’habitude. Cet après-midi-là, les choses n’ont plus traîné ; le grand gamin des vacanciers a fait le tour de la maison, il est entré partout, a pris la mesure de chacun et pour finir s’est procuré des occasions multiples de sorte qu’à la fin, il est passé à l’acte. Entre l’heure de la sieste où tout le monde digérait en se tenant la panse et celle du soir où il fallut à nouveau mettre le couvert, quelqu’un est mort dans le mas Notre-Dame. Il ne faisait pas trop mauvais, un peu gris par moment, des nuages qui passaient et plusieurs éclaircies.


X

Il devait être deux ou trois heures de l’après-midi. La mère des deux petits-cousins qui est une grande dame allemande, très franche, très bonne vivante et qui ne passe pas par quatre chemins quand elle veut quelque chose, a quitté la terrasse pour descendre vers les voitures. C’est elle, la mère des deux derniers petits cousins ; le tout dernier boit encore au biberon ; elle est descendue chercher de quoi le coucher, il refuse de dormir quand il n’a pas sa couverture et sa petite peluche, son nin-nin, comme il dit, enfin comme ils disent tous.
Les concierges ne l’aiment pas trop, cette dame qui vient d’Allemagne et qui n’a plus le moindre accent, elle parle même un français très joli, très clair, très respectueux des règles. Ils ne l’ont pas vue débarquer, elle était là du jour au lendemain, enceinte jusqu’aux yeux, avec son air très convivial. Quand la concierge a fait remarquer que tout de même ils auraient pu prévenir, qu’on ne l’avait jamais vue, que les enfants, si tôt, avant d’ailleurs d’être marié, fiancé, quoique ce soit, la grande allemande ne s’est pas démontée, elle a renvoyé tout de go la belle-mère dans ses buts en restant très polie. Depuis, la vieille concierge qui est une petite dame maigrichonne avec la bouche qui pince et les cheveux très gris la trouve oh, très vulgaire, cette grosse allemande, et pas seulement polie ; c’est une bonne grosse allemande qui mange de la choucroute et qui se croit partout chez elle, qui croit pouvoir mener tout le monde par le bout du nez ; c’est vrai que c’est un grand cheval, ajoute le concierge avec amusement, il ne veut pas la contrarier.
Quand on dit qu’elle n’y va pas par quatre chemins, la dame qui vient d’Allemagne avec ses cheveux châtains, c’est qu’elle ne garde pas ses opinions pour elle et qu’elle fait ce qu’elle dit. Quand les enfants se sont fait gronder l’autre fois parce qu’ils avaient abîmé les voitures, quand les deux petits se sont mis à pleurer parce qu’ils étaient désolés d’avoir rayé toute la portière, c’est elle, la grande allemande, qui a mis une torgnole sans prévenir personne au grand gamin des vacanciers qui ricanait avec son air narquois ; voilà, c’est ce qui arrive quand on se réjouit du malheur des autres. Il a trouvé que ça n’était pas juste, le grand gamin, parce qu’il n’avait rien fait, il avait même pris beaucoup de soin pour se mettre hors de cause. La concierge, quant à elle, a trouvé que ça ne se faisait pas, qu’il y avait des parents, qu’ils étaient là pour ça, qu’elle n’avait pas, l’autre grand échalas, cette grande bourrique d’allemande, à mettre des gifles aux enfants des autres, qu’elle ferait mieux de s’occuper des siens puisqu’ils allaient saccager les voitures.
Quand il a vu que la grande dame allemande descendait vers l’arrière-cour, le grand gamin des vacanciers s’est précipité dans la chambre des concierges sans que personne ne le voie ; ils étaient tous abrutis par la fatigue et la digestion. Après qu’il est monté sur la commode en poussant les bibelots, il tourne la poignée de la fenêtre en s’efforçant de ne pas faire de bruit. Ça n’est pas vrai qu’il faut aussi remonter la moustiquaire ! Au-dessous, c’est la cour de gravier, la grande cour entourée par les haies avec la rangée des voitures. Il doit beaucoup se pencher, le grand gamin des vacanciers, en se retenant au volet, pour voir l’entrée de l’atelier, le chemin qui descend et la grande dame allemande qui arrive sans trop se presser. Il lui vient une idée qui l’amuse beaucoup ; il n’aura qu’à pousser le pot de géraniums quand elle passera dessous, qu’il lui tombe sur la tête ; c’est ce qu’ils font toujours dans les dessins animés du matin, le lapin qui martyrise le chasseur en croquant des carottes avec l’air flegmatique et la souris qui martyrise le chat parce qu’il veut la manger. Ce serait une belle vengeance qui l’amuserait beaucoup. Il sait bien, le grand gamin des vacanciers, il n’est plus si naïf, que dans la vie les pots de fleurs tuent les gens, qu’il ne va pas seulement éclater en morceau en laissant sur la tête de la grande dame allemande une jolie fleur toute droite, qu’elle ne va pas avoir un tourbillon d’étoiles autour du front, la grande allemande, mais qu’elle va s’écrouler, le crâne fendu, dans les graviers.
Il sait aussi qu’il ne peut pas seulement pousser le pot de géraniums, il tombera trop loin à cause du rebord ; il faut qu’il le prenne à deux mains et qu’il le fasse tomber bien droit pour être plus précis. Seulement, il faut se pencher et le pot est très lourd ; il a déjà du mal à l’enlever de son support, à le poser sur la fenêtre ; il doit se retenir en appuyant les cuisses et les genoux très fort contre le mur pour ne pas basculer ; avec le pot de fleurs qui tient en équilibre, ça n’est pas évident. Il attend le dernier moment, le grand gamin des vacanciers, pour soulever le pot, il n’aura qu’à le retenir et faire en sorte qu’il tombe où il faut, ça ne durera qu’un instant. Quand la grande dame allemande qui avait attaché ses cheveux est passée pile en dessous, le grand gamin des vacanciers a lâché le pot de fleurs. Il a failli passer par-dessus bord, emporté par le poids. Il s’est rattrapé de justesse.


XI

La famille des vacanciers passe un bon mois de vacances au mas pendant l’été. Ils reviennent ensuite une semaine à chaque période de vacances au cours de l’année. Il faut admettre qu’ils viennent surtout voir leur famille parce qu’il n’y a pas grand-chose à faire pendant l’hiver. La forêt de pins ne change pas trop d’allure, évidemment, ce sont des arbres qui ne perdent pas leurs aiguilles, jamais. Il fait seulement plus gris, plus froid. Il est arrivé qu’on voie tomber de la neige mais ça n’a pas duré longtemps. La neige n’a jamais couvert la cime des arbres ou les tuiles arrondies du mas.
Ils sont toujours venus fêter noël dans la dépendance des concierges. On montait dans le coin près de la cheminée un grand sapin coupé dans la forêt, tout au-dessus, près du vieil escalier en pierre qui ne mène nulle part ; là-bas ce sont des vrais sapins. Le sapin de noël changeait de couleur tous les deux ans, on avait eu du bleu, du rouge, du doré. Ils faisaient du feu tous les soirs dans la cheminée, seulement pour faire joli, les anciens radiateurs en fonte suffisaient amplement à réchauffer toute la maison. Ils laissaient les guirlandes allumées toute la nuit ; les deux gamins avaient, sur le plafond de la chambre, des lumières de lait-grenadine ou de lait à la menthe qui clignotaient jusqu’au petit matin et qui les endormaient. Ensuite, pour la veille de noël, on organisait tout un grand repas de famille ; il fallait tartiner des toasts pendant l’après-midi et décorer la table. Le repas de noël était très scintillant, joyeux, interminable avec des entrées d’escargots, de fruits de mer, de foie gras, avec des plats de dinde pour les uns, de chapon pour les autres, des pommes de terre dauphines et des plats de marrons ; il fallait toujours mettre de la sauce sans quoi c’était très sec. Ils apportaient toujours, après la bûche, une quantité formidable de desserts au milieu des paniers d’oranges, de dattes et de pralines, de papillotes à la pâte d’amande ou à la pâte de fruit qui n’étaient pas très bonnes. On avait aussi des abricots secs. Il y avait un grand vide blanc sur la table où les concierges déposaient dans un cérémonial sans fin des drôles de gâteaux, tous secs comme la justice ; d’abord la pompe à l’huile qui vous barbouillait tout avec du gras de friture, la fougasse en fleur d’oranger, ensuite la tarte aux noix, la tarte en confiture, et pour finir le plat de nougat et les plats de mendiants. Il fallait tout manger et rien n’était très bon. Les grands avaient au moins pour faire descendre des boissons diverses et variées, des liqueurs de tout et de rien dans des bouteilles tordues couvertes de poussière et surtout des vins pétillants dont tout le monde était très friand. Les gamins les plus grands pouvaient avoir une petite goutte à la fin du repas ; on disait qu’ils allaient être entièrement saouls.
Ils profitaient surtout que les gamins plus grands s’encanaillaient pour préparer la farce du père noël qui garait son traîneau dans l’arrière-cour, en bas. Il y en avait un qui montait avec l’air essoufflé qui disait d’aller vite se mettre à la fenêtre. Les gamins voyaient partir un gros type qui était le concierge habillé tout en rouge et qui faisait un signe avant de disparaître en direction de l’allée. Le temps de revenir et le pied du sapin était encombré de cadeaux. Le concierge remontait qui avait voulu prendre une photo du père-noël et qui, bien sûr, n’avait pas réussi. C’était le grand moment des vacances de noël. Il n’y avait, autrement, pas beaucoup d’agitation.


XII

Ils sont montés, les deux gamins des vacanciers, dans le haut de la forêt plus loin que la grotte, quand on approche de l’angle des sapins, du grillage et du nouveau mur. Ils ont atterri devant l’escalier, le grand escalier de pierre qui ne monte nulle part et qui ne sert visiblement à rien. Il n’est pas facile de savoir si c’est le reste d’une construction très vieille et qu’on aurait rasée, dans ce cas-là pourquoi ne pas avoir détruit aussi tout l’escalier qui est devenu, dès lors, un chemin d’accès privilégié à rien, ou si c’est un objet d’architecture placé là pour lui-même, auquel cas c’est étrange de construire un escalier pour qu’il soit juste un escalier ; un escalier ça doit assaillir quelque chose. A ne monter vers rien du tout, l’escalier de pierre soutenu de chaque côté par les flancs de la bute a des allures de temple aztèque quand on se trouve au pied. Le faut alors se demander ce que viendrait faire un avorton de temple aztèque dans un mas de Provence. Il n’y a pas, non plus, la moindre entrée ni d’un côté ni de l’autre, uniquement la bute et le drôle d’escalier qui la gravit dans un seul sens.
Les deux gamins sont montés au sommet en faisant de grands pas dans les escaliers qui ne sont définitivement pas pratiques. Ce sont des marches qui ne sont pas à l’échelle, il faut tendre les jambes comme une araignée ou comme un lézard pour passer de l’une à l’autre. On aperçoit, depuis là-haut, toutes les cours des maisons voisines, les rues, la ville autour, on arrive à passer la vue par-dessus la forêt des pins qui ne s’étend plus très loin. C’est peut-être bien le seul endroit de la propriété où l’on voit l’extérieur, autrement le mur et les arbres bloquent toute la vue. Ils arriveraient presque à distinguer dans la distance que c’est une ligne de montagnes, mais à savoir lesquelles, c’est une autre affaire.
L’escalier de pierre qui grimpe sur la bute retombe à pic de l’autre côté. Ce sont peut-être bien cinq mètres de hauteur qui tombent raide où l’escalier se coupe d’un coup, d’un seul. Ils se sont avancés pour voir les arbres qui poussent en dessous, des arbres pas trop gros, feuillus, qui font un abri clairsemé. Le grand a dit à son petit frère, vas-y, tu n’es pas chiche de sauter.
_T’es fou, on peut mourir si on saute d’aussi haut, en plus il y a les arbres.
_T’as qu’à les éviter, les arbres, tu sautes dans le trou juste en dessous, en plus il y a des feuilles, si tu retombes dessus ça va amortir ta chute.
_Non c’est beaucoup trop haut, c’est sûr qu’on peut mourir.
_Mais non, si tu tombes bien dans le trou, là où il y a pas d’arbres, c’est bon, ça risque rien.
_T’as qu’à y aller, toi.
_Je vais y aller, moi, ça me fait pas peur, mais quand j’aurai sauté il faudra que je fasse tout le tour et que je remonte pour venir te chercher parce que t’auras trop peur et que tu voudras pas me suivre. C’est pour ça que je veux que tu passes le premier, comme ça je suis sûr que c’est bon et j’ai pas à refaire tout le chemin.
_Vas-y d’abord, alors, et je saute après toi.
_Arrête de mentir, tu vas pas sauter parce que t’es qu’un trouillard ; t’oses même pas courir jusqu’à l’escalier de la piscine alors que ça risque rien.
_Si j’y vais ! J’y ai été deux fois avant-hier !
Il sait bien, le grand gamin, que c’est une discussion qui peut durer longtemps et que son petit frère n’est pas amateur de sensations fortes. Il n’osera pas sauter et on ne pourra pas voir si c’était possible. Il n’a pas envie de sauter, le grand gamin des vacanciers qui mène son petit frère par le bout du nez, parce qu’il sait très bien qu’il va se faire mal, le trou n’est pas bien gros pour éviter les arbres et quand bien même, à cette hauteur, c’est un coup à se casser quelque chose, ou même à se tuer. Il aimerait bien, par contre, que son petit frère saute parce que ça ne sera pas la sienne, de douleur. Il vaudrait mieux, d’ailleurs, que la chute le tue sur le coup, sans quoi il va pleurer, crier et faire beaucoup de bruit, il faudra le ramener ou bien les parents l’entendront et à coup sûr il va le dénoncer, dire qu’il ne voulait pas. Avec une telle hauteur, le choc, les dégâts de la chute, le grand gamin des vacanciers se demande si ça ne vaut pas le coup d’être puni ; il y aura le temps de la descente, quand il n’aura plus pied sur rien, avec le vent qui souffle ses yeux vont s’écarquiller ; ensuite, on ne sait pas ce qui peut se passer, il peut toucher le mur, dévier, atterrir dans les branches, il peut vriller, tomber sur son épaule, sur un côté, ou la tête la première, il peut manquer le saut et finir à plat dos, la tête vers le ciel, à le regarder, lui, au-dessus, qui ne voudra pas en perdre une miette. Le grand gamin des vacanciers s’est dit que c’était une trop belle occasion et qu’il pouvait se passer presque n’importe quoi.
Quand son petit frère, le petit gamin des vacanciers dont les cheveux ondulent, ils sont un peu longs, ses cheveux, et bruns, son nez tout rond, sa figure pareille, s’est penché pour voir la distance qui les sépare du sol, le gamin le plus grand n’a pas pu résister ; il a tout juste poussé son épaule, du bout de la main, vers l’avant, rien qu’un tout petit coup pour qu’il y ait trop d’élan, qu’il perde l’équilibre. Avec les pieds sur le rebord et les chaussures qui ont gratté sur la pierre qui s’effrite, le petit gamin des vacanciers n’a pas pu se retenir. Il a basculé dans le vide en agitant les bras, ce qui ne servait plus à rien. Etant donné qu’on le pousse vers l’avant, évidemment qu’il tombe la tête la première en tournant mollement dans l’air ; c’est un mouvement très beau, curieusement lent, que son grand frère prend inconsciemment beaucoup de plaisir à regarder. Il ne se rend pas compte, le grand gamin, que ça ne dure qu’un instant, qu’il s’écrase déjà par terre, son petit frère, les bras en direction du sol pour prévenir le choc et essayer de se sauver la vie.
Autour, il faisait gris ; un nuage passait dans le ciel qui cachait le soleil pour deux ou trois minutes, avec les arbres au-dessous et les feuilles qui tombaient, le corps du petit gamin plaqué sur le sol, on aurait presque dit l’automne.


XIII

A l’automne, il tombait des aiguilles en pluie dans la forêt de pins, avec le vent, l’usure, après l’été. Elles ne recouvraient pas seulement le sol de la forêt, il en traînait partout, sur la terrasse et sur les tuiles du toit, il fallait régulièrement nettoyer les chêneaux, dans les graviers derrière et dans l’allée. On passait à l’automne un temps phénoménal à balayer toutes les aiguilles des pins.
Le type qui est un meurtrier qui ne sort jamais dehors sinon aux jours de fête et craignant plus le jour qu’une bête sauvage se fait en sa maison lui-même prisonnier désormais, il se souvient quelquefois des chemins de terre battue et des jeux sous les arbres, les cabanes de bois mort. Il se rappelle des pots de géraniums sur les bords des fenêtres qui donnaient sur l’arrière-cour ; au-dessous, c’était l’atelier. Il se souvient que devant la terrasse, on avait une sorte de yourte en pierre qui servait à ranger les outils de jardinage. Personne n’avait le droit d’entrer ; il fallait une clef que le concierge et le vicomte gardaient précieusement comme un petit secret. Assis dans son bureau, tout près de l’ours blanc qui ne bouge plus et qui mène une attaque dans le vide qui n’en finit jamais, le type qui est meurtrier se rappelle quelquefois pour tenter de comprendre la scène des géraniums lâchés sur la grosse dame allemande, le massacre du chien dans la grotte de la vierge, la scène du temple aztèque, enfin, de l’escalier de pierre avec la montée puis la chute. Il aimerait savoir exactement, le type qui est un meurtrier, pourquoi les choses ont commencé ; il ne sait pas lui-même, il a des intuitions, des pulsions, des souvenirs mais il ne saurait pas dire avec certitude la raison de tout ça, le pourquoi du comment. Il ne faut pas se méprendre, il sait très bien distinguer le bien et le mal, il sait très bien ce qu’il fait ; si ça ne l’arrête pas c’est qu’il y a une raison qui n’est pas seulement le plaisir.
C’est cette raison-là qu’il aimerait bien connaître et qui n’est pas uniquement la question du silence. Il y a le silence, bien sûr, c’est évident, c’est un élément clef, mais quelque chose agit qui dépasse tout ça.


XIV

Il revenait mollement à la maison en faisant le grand tour ; il passe par les arbres maigres qui vont jusqu’aux iris et vers la véranda, vers l’aire du jeu qui consiste à courir se cacher dans l’escalier secret. Le grand gamin des vacanciers avait marché tout un petit moment entre les arbres gris, le temps s’était assombri tout à coup, du vent soufflait par le trou du chemin. C’est en passant vers les iris avec l’idée de les cueillir qu’il est retombé sur le chien ; le chien trois-pattes et bête comme chou qui se laisse fracasser les côtes avec un air, encore, de s’excuser. Alors, pour cinq minutes, ils se sont amusés ; il soulevait un bâton, le grand gamin, pour faire lever le chien qui ne pouvait pas, bien sûr, ils faisaient des tours sur eux-mêmes et le chien salivait, tirait la langue avec plaisir, il remuait beaucoup la queue. Après un temps très court, le grand gamin des vacanciers dont les chaussures sont couvertes de poussière et de terre battue s’est un peu lassé de voir que le chien, même la tête en l’air, ne voulait pas piétiner les iris ; il faisait au mieux des plis sur les feuilles. C’est en relevant la tête que le grand gamin des vacanciers a vu un autre gamin tout petit qui n’était pas son frère, évidemment, et qui n’était pas non plus l’un des petits cousins ; c’était un drôle de gosse qui marchait à quatre pattes au bord de la piscine avec à côté des serviettes de bain ; il faisait bien trop froid pour qu’on puisse se baigner. Il y eut une éclaircie très lente avec de la lumière autour de la piscine, de la lumière aussi sur le petit gamin qui devait à peine savoir parler et qui tapait d’un air curieusement flegmatique sur les dalles et sur les serviettes.
Il s’est d’abord accroupi derrière les haies, le grand gamin des vacanciers qui essayait tant bien que mal de se défaire du chien. Il n’allait jamais dans le bon sens, le chien, qu’il reste juste à côté, bien en vue, ou qu’il s’avançât droit dans la lumière. Le gamin lui disait va-t’en de là, imbécile. Il est resté regarder s’il viendrait quelqu’un, si la voie était libre.
Le drôle de gosse qui s’agite dangereusement autour de la piscine n’est pas de la famille très noble du vicomte. On y croirait, mais non ; c’est un couple d’amis de la dernière fille du vicomte qui l’a laissé traîner négligemment parce qu’après tout c’est les vacances et qu’il n’y en a jamais que pour une minute. Ils sont en vacances, eux aussi ; la jeune femme ne voulait pas manquer une occasion de revoir ses amis d’enfance, c’est elle qui a beaucoup insisté. Comme ils viennent de très loin, le jeune homme, lui, prend son mal en patience ; il se promène, il s’assied dans les coins où il languit, banni de sa maison, et bien qu’il ait, de vue, éloigné son ménage et qu’on mange son bien pendant qu’il est absent, mon dieu (c’est ce qu’il dit), quel miracle est-ce là que de voir des benêts se mêler du ménage, il ne fait qu’y penser. Il aime vivre chez lui, ce jeune homme, et manger bien à l’heure, le dimanche soir, d’une viande en sauce ou d’un ragoût qui accompagne seulement les pommes de terre ; il aime faire chaque dimanche des dîners identiques avec une heure de début et une heure de fin ; il remonterait, pour un peu, la grosse horloge du salon une fois le gamin couché.
Le grand gamin des vacanciers voit bien que personne ne vient ; ils l’ont abandonné, cet autre gosse, devant l’eau bien trop froide ; on s’y noierait, c’est sûr, à refroidir doucement sans pouvoir en sortir quand on ne sait pas nager ; on mourrait peut-être du froid, le grand gamin des vacanciers ne connaît pas le terme technique de l’hypothermie, ou peut-être englouti lentement, les cheveux, les vêtements flottant et la tête sous l’eau bleue ; on verrait luire, à la surface, des reflets de soleil. Le grand gamin des vacanciers qui sent encore du vent lui passer dans le bas du dos se demande bien si l’on mourrait d’abord du froid ou de ne plus respirer. Sûrement, dans tous les cas, qu’on avalerait de l’eau. Il s’est avancé derrière le gamin qui est à quatre pattes. Il faut être discret, l’enjeu n’est plus le même que quand on court devant la véranda ; ça ne sera pas bien grave si le gamin le voit venir, il est bien trop petit pour faire quoique ce soit, il ne pensera même pas qu’il faut crier. Comme il ne veut pas faire de bruit, le grand gamin des vacanciers a soulevé par-dessous les épaules le drôle de petit gosse qui lui sourit avec l’air de se moquer, il n’a pas l’air de le trouver très beau, il ne manque pas grand-chose pour qu’il lui pince le nez. Ça ne lui plaît pas beaucoup, au grand gamin des vacanciers, qu’on se moque de lui, qu’on ait l’air insouciant ; il pose délicatement le gosse en surface de l’eau, immergé jusqu’au cou, encore tout habillé, le gosse qui, et c’est très curieux, ne pousse pas le moindre cri ; il fait seulement une drôle de tête adulte, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte pour signifier qu’il fait sacrément froid. Ensuite le grand gamin est resté sur le bord pour voir ce qui se passait.


XV

L’enquête policière qui a suivi le meurtre n’a pas réussi à déterminer s’il s’agissait seulement d’un accident ou s’il y avait quelqu’un derrière tout ça. Les circonstances étaient étranges et les horaires aussi, tout le monde vaquait à des occupations très vagues, certains dormaient, personne n’avait les souvenirs très clairs. La famille des concierges qui devait pourtant tenir dans l’espace de la dépendance n’arrivait plus à se rappeler avec certitude si tout le monde était là, s’il en manquait certains, ils avaient des impressions troubles qu’à plusieurs moments untel ou untel s’était éclipsé mais à savoir combien de temps, on n’était pas bien sûr, et ça n’était peut-être rien qu’une impression. Les enquêteurs s’arrachaient les cheveux ; ça n’était pas possible, quand même, d’être incapable de se rien rappeler, de s’emberlificoter sur tous les points dans des explications oiseuses qui ne tenaient pas la route.
La famille du vicomte, quant à elle, leur donnait plus d’opinions personnelles et mûries de longue date que d’éléments factuels. Ils s’accusaient les uns les autres ou la faute à pas de chance parce qu’untel ou untel était assez pourri pour avoir tout prévu, pour maquiller ça comme un accident et l’air de rien s’en tirer les cuisses propres. De toute façon, moi je vous le dis, vous en ferez ce que vous voulez, on peut faire confiance à personne, là-dedans, ni d’un côté ni de l’autre ; tout le monde ne rêve que de s’entretuer, tout le monde a déjà des plans, des alliances et des alibis, comme vous dites, des mobiles ras le bonnet ; prenez n’importe qui, dans tous les cas vous mettrez dans le mille, il y a guère d’innocent. On ne peut pas dire que ça les avançait beaucoup, les enquêteurs, ces considérations plus ou moins familiales. Ils se sont enlisés pendant plusieurs mois à ne pas savoir tirer la moindre conclusion. Ensuite, l’enquête est tombée en quenouille quand madame le commissaire a pris les choses en main ; elle a voulu reprendre tout depuis le début parce que ses équipes étaient incapables de faire quoique ce soit, qu’il ne fallait pas s’étonner d’avoir une réputation pareille quand on n’était qu’un tas d’andouilles et de fainéants. Madame le commissaire a dirigé elle-même toutes les opérations. Après un an supplémentaire, on a conclu avec force assurance, moult conviction, grand certitude, que ça n’était qu’un tragique accident. Les gens du bourg ont évidemment rétorqué, en se tapant du doigt sur la joue et en se tirant la paupière du bas que ben voyons, qu’il n’y avait qu’à se dire ça.


XVI

Quand il est revenu sur ses pas pour gagner la maison, le grand gamin des vacanciers n’est plus parvenu à se défaire du chien qui le suivait partout et qui batifolait, qui tortillait du cul, qui remuait de la queue. Il avait toujours sa langue pendante, son halètement de chien qui trottine, l’œil rond. Le grand gamin des vacanciers lui lançait des bâtons qu’il ramassait par terre, le plus fort possible dans le mauvais sens, puis il se mettait à courir dans l’espoir de le semer, ce qui, évidemment n’était guère possible. Le chien le rejoignait pour la troisième ou la quatrième fois, le gamin était excédé, quand ils arrivèrent à hauteur de la grotte ; elle se profilait à main droite, derrière le passage mince entre les arbres qui la laisse apparaître. Il suffisait d’y attirer le chien, de secouer un bâton en manière d’amusement ou de friandise et d’avancer par là-bas, entre les branchages, jusqu’à l’entrée bien dégagée. Le gamin a jeté le bâton dans la fissure pour faire entrer le chien qui ne s’est pas fait prier ; le grand gamin des vacanciers s’est engouffré juste derrière après avoir lancé un regard de chaque côté afin d’être bien sûr qu’on le l’avait pas vu, qu’ils étaient bien tranquilles.
C’est une situation qui a un air de déjà vu, le grand gamin des vacanciers qui se ferme dans la grotte sous les yeux disloqués d’une idole qui tombe en lambeaux ; la sorte de terreur, encore, et de fascination qui s’exerce sur le gamin, bizarrement, par l’idole en cire qu’on a peinturlurée et qui a dû coûter trois francs six sous chez un vendeur de bondieuseries ou dans un vide-grenier du coin ; la fascination, encore, pour les dorures manquées, grossières, les yeux qui montent dans le plafond et l’insanité qui se répand, dans le secret, sans qu’on s’en aperçoive, qu’embrasse et qu’étreint tout ; le plaisir, la salive, encore et encore, rebelote, de voir le chien qui tourne, qui renifle au sol un insecte ou une bête, de sentir les yeux qui grossissent, la tempe du front, l’artère du cou, de sentir que ça tambourine quand il n’y a plus qu’à battre le chien jusqu’à mort, quand il réalise, aussi, le chien, que cette fois ça va chauffer, qu’il n’est pas au bout de ses surprises et qu’il va passer, cette saloperie de clébard, un sale quart d’heure, un truc terrible, à lui faire rendre l’âme.
Le chien qui le regardait avec des grands yeux résignés n’a pas pu s’empêcher, d’un coup, de tourner la tête vers la sortie et de se relever sur ses quatre pattes. Il n’a fallu qu’un instant au gamin pour se retourner que le chien a filé en lui frottant la jambe. Il n’y avait personne, au-dehors ; le chien a détalé du mieux qu’il pouvait avec son postérieur à demi bloqué, avec la douleur et le feu au cul ; le gamin qui ne voyait rien d’autre et qui se disait bien qu’il s’était fait rouler, et par un animal ! s’est lancé à courir derrière à travers la forêt, il n’était pas si loin, la queue du chien s’agitait d’un côté l’autre, noire, en marquant des virages ou à droite, ou à gauche. Ils sont descendus, sans le savoir, par le côté de l’ancien poulailler, par-dessus les murets, ils ont rejoint le portique et les balançoires, les cabanes en tipis adossées aux troncs d’arbres, ils sont descendus bien plus loin, jusqu’au chemin qui court le long des haies, en contrebas, on ne le soupçonne pas qui fait le tour de la cour inférieure. C’est à cet endroit-là qu’il faut enjamber l’ancien puits, le trou tout brut couvert d’aiguilles de pins qui attend sagement au croisement des chemins qu’on vienne marcher dessus. C’est ici que le bourg a placé toute la fosse dédiée aux avortons, aux bâtards de la seigneurie qui s’entassent les uns sur les autres, jetés comme ça, en vrac, à pourrir dans la vase et à faire de l’engrais. C’est à cet endroit-là, aussi, que le chien s’est arrêté, il n’a plus trop la force de courir, il ne veut pas aller plus loin. Il renifle le sol en faisant le tour du cercle, bien défini tout de même si l’on fait attention, qui marque le contour du puits.
Le grand gamin a dû, lui aussi, reprendre son souffle, les mains sur les genoux et le dos arrondi, avant de le rejoindre. Il tâtonnait, le grand gamin, du bout du pied, pour tester la résistance du couvercle d’aiguilles qui avait l’air, finalement, d’être plutôt solide. Il pouvait poser entièrement le pied, exercer une pression, s’appuyer tout à fait. Il était bien possible qu’ils aient inventé toute l’histoire, et du trou et du reste ; il était bien possible aussi que depuis des années à tomber durant toutes les saisons, les aiguilles aient fini par reboucher complètement le trou. Tout était bien possible mais il ne voulait pas non plus tenter le diable, le grand gamin des vacanciers, à poser les deux pieds et à faire des bonds à pieds joints. En revanche, sans réfléchir, sans autre forme de procès et presque comme s’il était dans son bon droit, il avait après tout dû l’épargner deux fois, il disposait d’une certaine manière d’une redevance sur sa vie, le grand gamin des vacanciers a poussé le chien qui passait devant lui en s’appuyant des deux mains et de l’épaule. Ça n’était plus du tout la vision extatique et l’empressement au zèle, ça n’était plus du tout le vase clos de la grotte mais au contraire une forme de laisser-aller, à l’air libre, entre vieux amis, détachés, nonchalants. Chacun faisait en somme une concession à l’autre dans l’extrême fond de la propriété ; au mieux le chien tomberait, il couinerait un peu, il aboierait longtemps, il n’y aurait plus qu’à le repêcher après avoir prévenu tout le monde ; on irait, en se pressant un peu, prendre une échelle, une corde, à l’atelier, quelque chose pour descendre un homme et remonter tout le monde ; au pire il ne se passerait rien du tout, le chien resterait impassible, presque désabusé, debout sur le bouchon, il pourrait même se coucher dessus ; ils s’en iraient d’un pas très lent comme si de rien n’était.
Le gamin, donc, s’est appuyé contre le chien et l’a poussé d’un coup sur le bouchon d’aiguilles qui recouvre le puits. Il espérait, tout de même, que le bouchon céderait, qu’on verrait le chien tomber de très haut et s’enfoncer peu à peu dans le noir, qu’il y aurait un bruit d’eau, ou de vase, ensuite un couinement, et plus rien, du silence.


XVII

Il ne nous reste plus qu’un endroit où suivre le gamin des vacanciers, ensuite il sera temps de savoir ce qui s’est passé et qui est mort dans le mas Notre-Dame. Quand on prend le chemin de droite après l’ancien puits, on remonte par une pente très douce vers l’allée à main gauche et l’arrière-cour à main droite. La masse des orangers masque entièrement l’escalier secret ainsi que l’entrée du garage. On a devant soi qui s’élève la très haute dépendance des concierges, les géraniums à chaque fenêtre qui sont fichés lourdement dans leurs supports, le chemin qui passe au-dessus, qui suit soigneusement l’angle et qui s’arrête à la grande porte de l’atelier.
Le grand gamin des vacanciers est allé traîner vers la grande porte de l’atelier qui n’est jamais ouverte d’habitude et que, pour une fois, le fils du vicomte a oublié de refermer. C’est un passionné de jet ski, allez savoir pourquoi, le plus grand fils du vicomte et c’est à cette passion que sont consacrés l’ensemble du garage et de l’atelier. Il entrepose sur des remorques et sur des supports conçus spécialement, des machines monstrueuses qu’il brique, qu’il polit, qu’il bichonne et qu’il enveloppe dans des housses étiquetées. Dans l’atelier, c’est tout un attirail qui ne s’entasse pas mais qui, bien au contraire, attend sagement à sa place la saison de l’année qui lui est consacrée ; tout a son coin, son étui, sa caisse en plastique, tout a son étiquette. Entre le matériel de glisse, le matériel d’escalade, de randonnée, de ci, de mi, les outils qui décorent, le grand gamin des vacanciers a saisi à pleine main une sorte de tout petit piolet d’alpiniste, oh, vraiment tout petit, avec une pointe elle-même toute petite. Il en met des coups dans le vide et sur le plan de travail en bois pour mesurer le poids, l’entaille, la profondeur. C’est un objet qui lui plaît beaucoup, d’un jaune très joli et à la tête curieusement rouge. Vraiment c’est un très bel objet qu’il faudrait planter quelque part et qu’il faut à tout prix qu’il emporte avec lui.
Il a bien replacé la porte de l’atelier comme elle se trouvait, il a fait très attention à ne rien déplacer et s’est enfui dans la nature en gardant seulement le piolet dans sa main.
Ça n’est pas évident de se promener avec un objet neuf et qui n’est pas à soi, il ne peut pas se permettre de croiser quelqu’un, on le lui reprendrait, on le traiterait de voleur et qu’est-ce qu’il allait faire avec cette pioche, à part se blesser ou blesser quelqu’un ? Non, le plus sûr pour ne pas être vu, pour avoir toujours le temps de s’en sortir et ne pas être pris sur le fait, c’est de remonter par l’escalier secret, celui qui passe derrière les orangers, où personne ne descend jamais. Le type qui est un meurtrier désormais se souvient que c’était une cachette merveilleuse, sur la pierre où l’on s’asseyait, derrière les orangers très verts avec les fruits qui faisaient des couleurs. Il est resté là quelque temps à se demander où cacher le piolet qui est tout de même très voyant, avec son jaune si vif. C’est alors qu’il guettait par le haut, devant la véranda, que le gamin des vacanciers s’est rendu compte que la porte blanche aussi était ouverte. C’est une petite porte dérobée qui donne immédiatement sur un escalier et qu’on n’utilise pas souvent. Ce que le grand gamin des vacanciers ne sait pas, c’est que toute la famille du vicomte était sur le pied de guerre depuis un long moment, ils s’activaient de tous les bouts, après avoir retrouvé le petit garçon qui flottait dans l’eau froide et qui ne respirait plus, il fallait le sauver. L’aîné de la famille était descendu à bride abattue chercher du matériel de secours dans son atelier, il n’avait pas pris le temps de fermer la porte ; ils avaient de la même manière laissé bâiller la porte blanche.
Il ne saurait pas dire pourquoi il s’est glissé par cette porte-là qui était entrouverte, le grand gamin des vacanciers. Il est monté par l’escalier en hélice et s’est efforcé de ne pas faire trop de bruit contre les marches en fer qui résonnaient volontiers. L’escalier est très noir et les murs sont très blancs. Au-dessus, à l’étage, on se retrouve dans un petit réduit ; il a pu constater en regardant par la vitre carrée qui donne sur la piscine que tout le monde était là-bas, qu’il y avait même des secours ou des pompiers, quelque chose comme ça. C’était étrange qu’on ne les ait pas entendus ; ils n’avaient pas dû mettre en marche les sirènes et les gyrophares, des fois qu’on jase encore, dans le bourg, sur un infanticide cruel chez le vicomte. Il a continué d’avancer, le grand gamin des vacanciers, jusqu’à se tenir devant un lit en fer forgé, bien bordé, bien couvert, où madame la vicomtesse en personne piquait un roupillon, elle faisait calmement sa sieste, on n’avait pas voulu la réveiller parce qu’elle serait de mauvais poil et qu’elle ne se priverait pas, comme toujours, de faire des commentaires.
C’était donc une vieille dame coiffée, portant tous ses bijoux, dans un pyjama très soyeux, et noir, entrouvert jusqu’à la poitrine, mais une dame toute ratatinée, la bouche pendante et la bave aux lèvres, les yeux tout écrasés ; il y avait des taches de coulures sur les oreillers. Le grand gamin des vacanciers pinçait du nez tant ça sentait la pisse, une odeur forte, désagréable, qui ne vous aide pas franchement à respirer ; la femme du vicomte qui était une dame très âgée et très désagréable urinait régulièrement dans son lit, ensuite il fallait nettoyer et faire, surtout, comme si de rien n’était. Le grand gamin des vacanciers a regardé tout autour les commodes et les grands tableaux ; il y avait encore, juste à côté du lit, un guéridon de toilette avec un pot de chambre et une bassine d’eau ; tout était peint de fleurs et de décorations comme si l’on pissait dans des porcelaines. Le grand gamin s’est approché du lit ; il a bien dû se rendre à l’évidence et constater qu’il avait toujours son beau piolet jaune, serré fort dans la main. Ensuite, la vieille dame qui était allongée sur le dos s’est tournée sans ouvrir les yeux ; elle a mis bien en évidence toute sa tempe et son cou, tout le côté de son visage. Il n’en fallait pas tant au grand gamin des vacanciers, tout était bien trop beau ; l’entrée par la porte très blanche, les escaliers forgés, la chambre, les commodes, la vieille dame allongée qui s’offrait volontiers.
Son sang n’a fait qu’un tour, au grand gamin des vacanciers dont les yeux ne cessent plus, depuis midi, de s’écarquiller. Il prend beaucoup de temps pour faire voyager le piolet au-dessus du corps de la vieille, à la base du cou, juste sous la mâchoire, sur la tempe ; il prend beaucoup de temps pour le tourner aussi, pour mesurer l’impact de la pointe perforante et celui de la pioche qui ferait une entaille. Ce qu’il voudrait, le grand gamin, c’est voir le pic s’enfoncer net dans le creux légèrement résistant de la tempe, comme on tire une balle de pistolet, un coup net, vif, précis, qui transpercerait la membrane comme une opercule, il en coulerait ensuite un peu de sang quand on soulèverait, oh très, très, lentement le piolet pour faire sortir la pointe entièrement enfoncée, jusqu’à la butée, de sorte qu’il resterait un petit trou carré, très propre, à peine rougi et mouillé par le sang. La vieille dame mourrait sur le coup, sans broncher, elle n’aurait le temps de se rendre compte de rien. Il prend beaucoup de temps, le grand gamin, pour mesurer son angle et calculer sa position, il fait plusieurs essais. Le voilà qui remet à nouveau des coups dans le vide, il vise, il ferme un œil mais il n’est plus bien sûr d’être suffisamment précis ; il rouvre les deux yeux et pince sa langue entre les dents en faisant bien le geste, voilà, au ralenti, pour être sûr de toucher le bon endroit. Quand il s’est trouvé bien en place, le grand gamin des vacanciers, il a tenu le piolet au-dessus de sa tête pour avoir de l’élan, il n’avait plus qu’à frapper un coup sec.


XVIII

Désormais, c’est l’automne, n’est-ce pas ? Ailleurs les feuilles des arbres ont commencé de tomber, les oranges ne poussent plus, la récolte, au final, n’a pas été très bonne et il faudrait attendre à nouveau toute l’année. Dans le mas Notre-Dame, quelqu’un est mort au cours de cette journée qui a été tué par le gamin des vacanciers, ça ne fait aucun doute. On ne sait toujours pas, nous, dans toutes ces occasions très franches, entre la grande dame allemande assommée par les fleurs, le nourrisson noyé dans l’eau de la piscine, le petit frère jeté du haut du mur de pierre, le chien tombé dans l’ancien puits et la vieille transpercée d’un coup de piolet dans le crâne, qui a bien pu mourir. Il est temps de savoir, après trente ans, ce qui s’est réellement passé. Le type qui est un meurtrier s’est assis tranquillement chez lui devant une tasse de tisane afin de se rappeler ce qui s’était passé, la première fois. Il a versé lentement un nuage de lait.
On a répété plusieurs fois déjà que personne ne faisait jamais très attention au chien, qu’il fallait y faire attention si l’on voulait comprendre, se mettre sur la voie. Le meurtrier, quand il repense à son enfance dans le mas Notre-Dame, à la grande journée qui fut un commencement, se dit que ça n’est, au fond, pas très compliqué. Les choses ont changé depuis, il a trouvé de quoi se satisfaire plus parfaitement, de quoi prendre plus de plaisir, de quoi combler plus efficacement tout ce qui le chagrine mais tout était là depuis le départ. Il y a déjà le chien qu’on a poursuivi de partout, ça n’était pas facile de l’attraper, le chien ; il aura fallu le poursuivre jusqu’à l’ancien puits et faire de grands efforts pour qu’il tombe dans le trou. Il y a déjà le gamin, son frère, qu’il a poussé et qu’il a vu tomber lentement, il a pris beaucoup de plaisir à voir comme c’était esthétique, comme il se jouait, là, quelque chose de beau. Il y a déjà l’adulte, la grande dame allemande, costaude, en âge de se défendre et qui devrait, même, avoir le dessus mais qu’il prend par surprise. Il y a déjà, enfin, la très vieille personne qui ne peut pas lutter, qui ne sait même pas vraiment ce qui se passe et qui croit que tout ira bien ; il faut qu’elle saigne cette vieille personne, qu’on fasse couler son sang, ou bien ça ne serait pas vraiment la même chose. Le type qui est un meurtrier se dit qu’au fond c’est toujours la même chose ; il y a la vieille dame qui est morte égorgée dans son bel appartement, le garde champêtre qu’il abat de loin, d’un coup de fusil, le gamin qu’il étouffe et qu’il jette dans un fossé, le chien qu’il empoisonne parce qu’il aboyait trop ; il y a le chien de l’arrière-grand-mère qu’il étouffe à mains nues parce qu’il était bien trop petit pour résister, trop faible, la grand-père qu’il a pris par surprise et qu’il a laissée se vider de son sang dans l’herbe du fossé, le petit cousin grassouillet, l’oncle festif qu’il a laissé mourir ; il y a la dame avec sa liste de courses et chaque fois ce sera la même chose. Le type qui est un meurtrier se dit, voilà ce qui se passe, voilà ce que je m’évertue à faire à chaque fois ; le type qui est un meurtrier a dit, ce sont toujours les mêmes qui meurent.
Il est un peu perdu, pourtant, le type qui est un meurtrier et qui cherche à comprendre depuis très longtemps. Il n’a pas l’air de vouloir se souvenir qu’une seule personne est morte dans le mas Notre-Dame, il s’invente des souvenirs, peut-être bien qu’il choisit de ne pas se rappeler mais on ne peut pas lui faire de procès d’intention. On peut seulement faire l’effort de remettre les choses dans l’ordre.


XIX

Quand il s’est penché pour faire tomber le pot de géraniums, le grand gamin des vacanciers, il a manqué de passer par-dessus le rebord et de tomber de la fenêtre ; il était emporté par le poids, il n’avait pas la force de se retenir en visant comme il faut. Il s’est rattrapé de justesse contre le volet et n’a pas vu la trajectoire du pot de fleurs qui est allé se fracasser par terre, contre le sol. La grande dame allemande qu’on pourrait bien appeler sa tante par alliance l’a vu tomber à quoi, peut-être cinquante centimètres d’elle, elle a même senti l’air qui se déplaçait contre son visage. Elle a vu le pot de terre se briser en gros morceaux inoffensifs et la terre se défaire ; les géraniums étaient toujours fichés dans les conglomérats mais de travers, cette fois, ils avaient déjà l’air un peu plus mal en point. Elle a relevé la tête, la grande dame allemande, pour comprendre ce qui s’était passé mais elle n’a vu personne. Le grand gamin des vacanciers avait déjà quitté la chambre sans que personne ne le voie. Elle n’est pas folle, la grande dame allemande, elle sait bien qu’il n’a pas pu tomber tout seul, cet énorme pot de fleur, qu’on a dû le sortir de son support ; elle sait bien aussi, qu’elle l’a échappé belle et qu’il vaut mieux la jouer fine. Ils sont tous assoupis, là-haut, les uns qui font les mots croisés, les autres qui discutent, les derniers qui regardent des feuilletons policiers de types anglais dépassés par les évènements qui ne comprennent pas comment misses machin pouvait être à la fois dans ses appartements et dans la salle de bal ; ils ne savent pas encore que la même misses machin n’était autre que la fille cachée de la baronne et que l’héritage doit lui revenir. Peut-être bien aussi que ce sont les enfants qui ont voulu jouer, ils n’ont pas vu qu’elle était là. Elle a bien décidé, dans tous les cas, de se méfier, la grande dame allemande à qui on ne la fait pas, et de ne rien dire pour l’instant.
Ensuite, tout ne s’est pas passé comme dans le souvenir du type qui est un meurtrier. Un peu plus tard, quand il s’est retrouvé à jouer vers les iris afin de les écraser, le grand gamin des vacanciers a vu le drôle de gosse qui jouait au bord de la piscine. Il l’a posé tout doucement et le gamin a barboté dans l’eau glacée ; il arrivait à peine à se maintenir en surface. Entre le moment où le grand gamin a quitté la piscine et le moment où il a vu la famille du vicomte attroupée juste au même endroit, il s’est écoulé quelque chose comme une heure, à quelques minutes près. La mère du drôle de gosse est ressortie très peu de temps après qui a vu son enfant en train de se noyer. Le grand gamin des vacanciers qui avait entendu l’une des portes s’ouvrir avait décampé sans attendre. Elle a sauté dans l’eau sans réfléchir et a remonté son fils sur le bord. Tous les autres ont accouru, qui avec des serviettes, qui avec des vêtements pour réchauffer le gamin qui grelottait de tous les bouts mais qui, étonnement avait encore du souffle. Il en avait même un peu trop. Le vicomte a pris le téléphone de la cuisine pour appeler du secours, le SAMU, les pompiers ; il a bien demandé à ce qu’on reste discret, il a dit que le grand portail d’entrée serait ouvert, qu’il n’y avait qu’à entrer et suivre le chemin jusqu’au bout, on les attendrait. Ensuite, son fils aîné est descendu en quatrième vitesse trouver des couvertures de survie et du matériel médical qui ne servait à rien puisque personne n’était capable de l’utiliser, que personne ne savait, non plus, comment sauver le gamin, et qu’on ne pouvait pas espérer grand-chose, dans une situation pareille, d’un kit pour l’escalade et d’un autre pour le camping sauvage. Les secours sont arrivés très vite et ont pris le gamin en charge. La mère a seulement dit qu’elle ne le laisserait plus jamais s’échapper et qu’elle aurait toujours, toujours, un œil sur lui. Ils sont restés longtemps là-bas, vers la piscine, bien après qu’on eut écarté le plus petit danger, à poser des questions et se remettre de leurs émotions.


XX

Quand il a dû s’enfuir précipitamment de la piscine, le grand gamin des vacanciers a couru très spontanément vers la cachette de l’escalier secret qui n’est qu’à trois ou quatre mètres ; il n’a pas réfléchi et s’est réfugié, dans l’urgence, à l’abri le plus proche. Il est resté caché pour un petit moment, le temps que les choses se calment un peu. Il est descendu par l’arrière-cour parce qu’on entendait toujours du bruit vers la piscine et c’est à ce moment-là qu’il a trouvé la porte de l’atelier ouverte. Une fois de plus, le type qui est un meurtrier n’a pas remis les évènements tout à fait dans le bon ordre.
Si l’on reprend, le grand gamin des vacanciers a découvert que la porte de l’atelier était restée ouverte. Il s’est introduit là-dedans, s’est émerveillé pour un temps de tout ce qui s’y trouvait, de tous les engins de torture qu’on aurait pu mettre à profit, et a jeté son dévolu sur le joli petit piolet d’escalade jaune et rouge qui était de loin, selon lui, l’ustensile le plus séduisant. Il avait la ferme intention de trouver un jeu des plus bêtes qui ferait du mal à son petit frère en lui perçant les doigts ou le gras de la main ; on n’aurait qu’à taper à plat, la main posée et grande ouverte, dans les espaces entre chaque doigt jusqu’à ce qu’on en transperce un ou deux par inadvertance ; il allait bien trouver.
Le petit piolet jaune changeait un peu la marche des opérations ; on ne pouvait plus remonter par le chemin principal sans prendre un très grand risque de se faire pincer. Le grand gamin des vacanciers est remonté par l’escalier secret en haut duquel la petite porte blanche avait été ouverte par le vicomte. Il était monté rendormir sa femme qui menaçait de descendre, alertée par le bruit et les va-et-vient. Le grand gamin s’est engouffré par la porte blanche, a monté l’escalier, jeté un coup d’œil par la fenêtre pour s’assurer que tout le monde était toujours en bas et s’est retrouvé nez à nez avec la vieille vicomtesse endormie. Grisé par l’occasion trop belle, le grand gamin des vacanciers a pris le temps de faire les choses avec beaucoup de minutie, il s’est entraîné plusieurs fois, a pesé le pour et le contre de chaque position, de chaque angle, de la force qu’il fallait exercer et quand il s’est trouvé le bras en l’air, en mesure de donner, cette fois, le coup fatal, celui qui satisferait bien toutes ses pulsions de mort, la vieille dame a bougé qui ouvrait un œil. Il s’est jeté dans l’escalier en laissant tomber le joli piolet jaune et rouge sur le tapis ; il a descendu les marches quatre à quatre en faisant un boucan du diable, a sauté dans le second escalier de pierre, derrière les orangers et s’est fait une dernière frayeur en tombant sur son petit frère qui le cherchait partout. La vieille vicomtesse qui émergeait du sommeil et qui était devenue, depuis plusieurs années, un peu dure de la feuille ne s’est rendu compte de rien. Le vicomte, qui avait entendu les bruits de pas dans l’escalier a cru que sa vieille femme essayait de descendre et comme il avait peur qu’elle ne se torde le cou à passer par l’escalier en hélice, il est venu fermer la porte blanche après avoir hurlé qu’il venait la rejoindre par l’autre côté.
C’était une occasion peut-être bien trop belle pour qu’on puisse aller jusqu’au bout ; il avait paniqué, le grand gamin des vacanciers, au plus mauvais moment, quand il pouvait encore exécuter son plan, le rendre comme sublime parce que repoussé jusqu’au dernier instant. Il était encore un peu jeune, il n’avait pas l’expérience nécessaire.
Les deux gamins des vacanciers se sont donc retrouvés piégés dans l’escalier secret, derrière la haie des orangers, de sorte qu’ils ont dû faire le grand tour du parc avant d’arriver devant l’escalier de pierre qui ne mène nulle part et qui est une sorte de temple aztèque où personne ne se rend jamais. Cette fois, les deux gamins sont montés par les escaliers et ont longtemps débattu de la distance, une fois parvenus au sommet, qui les séparait du sol, de leur chance de mourir ou d’y laisser des plumes. Après un moment de palabre et comme il en avait assez de la discussion stérile qui durait de longues minutes, comme il rongeait son frein, aussi, d’avoir laissé échapper la vieille vicomtesse et l’occasion en or, le grand gamin des vacanciers a poussé l’épaule de son petit frère. Il l’a bien, vu, cette fois, qui tombait dans le vide et qui s’écrasait tout contre le sol. Il a bien entendu le bruit étouffé de l’impact d’un corps contre la terre. Il a bien vu qu’il ne se relevait pas. Quand il est descendu pour voir si ça allait, le grand gamin des vacanciers a cru que son petit-frère lui faisait une farce, qu’il voulait se venger. Il l’a poussé du bout du pied, il s’est penché vers lui, il l’a même secoué mais il était trop tard.
C’est son petit-frère que le gamin des vacanciers a tué ce jour-là ; il l’a bien vu qui tombait la tête la première et qui naviguait mollement dans l’air avant de heurter le sol de plein fouet. A cette distance, un gamin de cet âge, il aurait dû savoir, le grand gamin des vacanciers, que son petit-frère était mort sur le coup. Il a laissé son corps qui traînait dans les feuilles, sans être sûr que c’était grave ; il se racontait sans y croire que s’ils avaient pu sauver le gosse dans l’eau, ils pourraient bien aussi le sauver lui qui était plus âgé et plus solide aussi. Il ne s’est pas acharné sur le chien quand il a suivi le chemin de la maison simplement parce qu’il est sadique et qu’il aime faire du mal aux gens, le grand gamin des vacanciers. Il était en colère, et paniqué aussi, et désolé encore. Il a voulu s’acharner sur le chien sans même y parvenir parce qu’il avait besoin de se calmer les nerfs ; c’est la course poursuite à travers la forêt qui l’a fait respirer et qui lui a permis de reprendre ses esprits. Ensuite, c’était fini. Il n’y a pas à revenir sur l’histoire du chien ; évidemment qu’il n’est pas mort, le chien, ou bien plus tard quand la vieille vicomtesse est partie, elle aussi ; on n’aurait pas lancé une enquête criminelle pour un berger allemand paralysé de l’arrière. On n’allait pas, non plus, s’inventer des cabales et des plans diabolique pour un chien tombé dans un trou.


XXI

Naturellement, la somme et l’enchaînement des curiosités qui se sont produites cet après-midi-là n’ont pas beaucoup aidé les policiers à voir clair dans toute cette affaire. Entre les uns qui avaient retrouvé leur fils presque noyé dans l’eau si froide de la piscine, les autres qui avaient curieusement retrouvé sur le tapis de la chambre un piolet d’alpinisme flambant neuf qui devait être à la place de son étiquette, rangé, dans l’atelier, une autre encore qui jurait qu’on avait tenté de lui fendre le crâne à grand coup de pot de fleurs, les enquêteurs se seraient crus dans un jeu de société, avec une liste de pièces domestiques, d’armes improvisées, de suspects farfelus, un cadavre sur les bras, à essayer de trouver le coupable dans ce joyeux bazar.
Ceux qui n’étaient pas morts mais qui sentaient bien, tout de même, que ça n’était pas passé loin, se méfiaient de tout le monde et criaient haut et fort qu’on voulait les assassiner.
Le type qui est un meurtrier est retourné s’asseoir à son bureau. Il a revu l’espace d’un instant les aiguilles de pin qui tombaient toute la journée durant sur le mas Notre-Dame. Au-dessus le ciel était bleu, il passait des traînées d’avions sur les colonnes des arbres. Il a revu les bouquets de lilas et les arbres à baies dans le recoin de la maison qui a l’air d’être orange ; les vaches, derrière la digue, qui cherchent la fraîcheur. Il a revu, encore, la treille des rosiers derrière les stores vénitiens et le mur jaune, au fond, qui lui sert de support.
Le type qui est un meurtrier se dit que tout a commencé quand il a tué son frère dans le mas Notre-Dame. Il ne saurait pas dire, le meurtrier, il est passé tellement de temps, s’il l’avait fait exprès, s’il avait réellement cette envie de le voir mourir ou si c’était pour voir, comme ça, pour essayer, comme on fait quand on est enfant en se disant que de toute façon ça ne risque rien. Il se demande, le meurtrier, s’il pourrait un jour avoir la réponse, s’il ne va pas, sans cesse, s’inventer des histoires et déformer les choses. Le type qui est un meurtrier s’attriste de penser qu’il ne saura jamais vraiment s’il devait être, à tout prix, quoi qu’il coûte, un meurtrier.
Il pense bien que peut-être il répète inlassablement des mêmes meurtres sordides qui font mourir les autres, dans le mas Notre-Dame, qui n’étaient pas son frère ; qu’il s’efforce de faire mourir la très vieille vicomtesse qui empestait l’urine, ou le drôle de gosse qui flottait dans l’eau froide, ou le chien, ou la grande dame allemande qui avait l’air d’être indéracinable et de savoir toujours où elle allait. C’est une idée, c’est vrai, ça le convainc mollement mais il sait bien que ça ne fonctionne qu’à moitié, que ça n’explique pas tout ; après longtemps de réflexion, de se souvenir aussi, le type qui est un meurtrier se dit qu’il y a sans doute une autre explication, ou bien qu’il n’y en a pas du tout. Il concède à grand peine qu’il ne saura jamais et qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas chercher, penser à autre chose, et s’estimer content.


XXII

Quand il s’est approché, le grand gamin des vacanciers, du chien qui est un grand benêt pour le pousser sur le couvercle du vieux puits tout en aiguilles de pin, le chien ne s’est pas senti très menacé. Il a bien vu que l’autre le poussait au flanc, et comme ça n’était pas agréable, comme il ne voulait pas, non plus, marcher sur le couvercle du vieux puits, le chien a simplement sauté de travers pour se dégager, ça ne coûtait pas beaucoup d’efforts. Le grand gamin des vacanciers s’est retrouvé accroupi juste devant le puits dont on ne savait pas vraiment s’il était encore dangereux. C’est son petit frère, au grand gamin des vacanciers, qui l’a poussé très fort et d’un coup dans le bas du dos. Le grand gamin des vacanciers n’a pas pu se retenir, il a basculé vers l’avant, il a posé les mains sur le couvercle des aiguilles de pin qui s’est immédiatement dérobé sous son poids. Il est tombé la tête la première dans le trou si profond de l’ancien puits, avec autour les aiguilles des pins, les brindilles, les saletés du bouchon. Son petit frère l’a vu qui s’enfonçait lentement dans le trou et qui disparaissait ; il a bien entendu le drôle de bruit étouffé d’un choc contre le sol humide ; il a bien imaginé que son frère devait tremper dans une vilaine tourbe, dans un compost d’aiguilles mouillées, de bois pourri, dans les bêtes et la puanteur ; il s’est bien rappelé qu’autour et au-dessous il devait y avoir, soi-disant, tout une catacombe d’enfants et de nourrissons inconnus des états-civils.
Il n’aimait pas qu’on fasse du mal au chien, le petit frère du grand gamin des vacanciers, qu’on lui fasse peur, qu’on lui jette des cailloux ; il n’aimait pas non plus qu’on l’abandonne dans l’escalier secret, qu’on le force à passer devant la véranda ; il n’aimait pas se faire punir d’avoir abimé les voitures alors qu’il savait bien qu’il s’était fait avoir.
Quand le grand gamin des vacanciers a lâché le pot de géraniums sur la grande dame allemande, son petit-frère l’a vu, il l’avait suivi dans la chambre, secrètement, voir ce qu’il trafiquait. Quand il a vu son grand-frère basculer et se retenir comme il pouvait, il a bien senti qu’il prendrait plaisir à le pousser, il n’aurait qu’à lui décrocher les jambes pour que son poids l’emporte. Il n’a pas eu le temps, le petit gamin des vacanciers, de mettre son plan à exécution ; son grand-frère a lâché le pot de fleurs, a repris l’équilibre, et s’est précipité hors de la chambre sans se rendre compte de rien ; le petit gamin des vacanciers s’était seulement caché dans l’angle mort du lit.
Il a suivi son frère toute la journée sans qu’il s’en aperçoive, il l’a vu mijoter tous ses plans meurtriers. Quand ils sont arrivés au sommet de l’escalier qui ne sert pas et qui a des allures de temple aztèque, le petit gamin des vacanciers n’a pas voulu sauter, il regardait en bas, il jugeait à vue de nez de la hauteur du mur quand il a senti son grand-frère qui lui poussait l’épaule. Il ne savait pas, son grand-frère, qu’ils avaient eu tous deux la même idée et que ça n’était qu’une question de temps, et d’occasion, avant qu’on le précipite lui-même dans une chute mortelle.
Le petit gamin des vacanciers s’est écrasé sur le sol, sur un tapis de feuilles très mince qui n’a pas amorti grand-chose. Depuis le haut, son frère l’a vu tomber la tête la première. Avec la vitesse et la perspective, il n’a pas vu son petit frère mettre non seulement les bras mais aussi les jambes en avant afin de se protéger. Ce fut tout de même un choc terrible. Son petit frère était sonné quand il est descendu, le grand gamin des vacanciers, et qu’il a tapoté du pied pour voir s’il était mort. C’est à ce moment-là que le grand gamin des vacanciers a cru qu’il avait tué son frère. Tout saisi par les émotions, il a repris le chemin de la maison et s’est lancé à la poursuite du chien. Il n’a pas vu son petit frère reprendre ses esprits et tester ses douleurs. Il ne savait pas trop, son petit frère, ce qu’il avait de bras, de poignets et de jambes cassés mais il sentait que ça n’était pas la joie. Il s’est relevé comme il pouvait, avec la seule idée cette fois de se venger. C’est lui, le petit frère, qui s’est approché de la grotte quand le chien s’est enfui après avoir entendu les craquements. Le petit frère a parcouru toute la forêt des pins en boitant comme un éclopé, avec des douleurs à chaque pas. Il a vu son grand-frère qui s’apprêtait encore à faire des siennes ; il a vu le chien s’échapper et sauter par-dessus le puits. Il n’a pas eu besoin de temps pour faire germer l’idée. Il n’a fait qu’avancer et pousser le corps de son frère sans souci de la douleur. Il a pris le temps de le voir tomber, de savourer l’instant et sa vengeance bien faite, il a pris le temps de faire une caresse au chien.
C’est le petit gamin des vacanciers qui a tué son frère, le grand, et lui aussi qui est un meurtrier. Il est revenu sur ses pas, s’est allongé douloureusement où son grand-frère l’avait laissé, sous le mur de pierre qui monte haut, au pied de l’escalier qui ne mène nulle part, et il n’a plus bougé jusqu’à ce qu’on le retrouve.
Il savait bien, malgré son âge, qu’on ne lui demanderait pas grand-chose et qu’il n’avait qu’à dire qu’il ne se souvenait pas. Les enquêteurs ont eu, en plus de toutes les autres, l’histoire du petit gamin des vacanciers qu’on avait retrouvé par terre, incapable de se mouvoir ou de se relever, tous les membres endoloris, le bras droit vermoulu, les côtes cassées, les chevilles tordues. C’est bien celui, de tous, qu’on a le moins soupçonné et le moins inquiété, le petit gamin des vacanciers qui a tué son grand-frère.


XXIII

Il n’est plus resté qu’un dimanche de pluie. Les feuilles des arbres avaient jauni de longtemps ; il en restait à peine, éparses, qui s’accrochaient encore, comme ça, du bout du doigt, envolées par le vent. Il fait encore soleil, certains jours ; autrement il fait gris, il pleut. Là-bas, sur le mas Notre-Dame, ce sont toujours les aiguilles des pins qui tombent en pluie, les arbres ne s’endorment pas, il en tombera tout l’hiver. Elles ont recouvert petit à petit l’ensemble du sol et des pierres.
On avait autrefois quelqu’un de la famille, une femme, qui venait par l’allée, on y parlait ; elle nous racontait des affaires locales, des ragots sur les gens. C’étaient très souvent des histoires sordides, des histoires souvent graves. Elle avait un goût prononcé pour les affaires de meurtre et pour les romans policiers. Elle portait aussi des chapeaux en toute occasion. Elle faisait en conclusion des phrases comme des genres de maximes qui résumaient bien tout. Un jour, le chapeau de cette dame est tombé dans une flaque de l’allée ; le vent soufflait. Elle avait bien du mal à s’accroupir dans ses vêtements serrés. Ensuite, elle le tenait du bout des doigts et d’un air répugné comme un objet qui avait touché par terre. Elle le tenait entre deux doigts comme on fait d’une ordure.
L’allée, ça fait un endroit long, très droit, et quelque chose qui n’a pas tellement de bout, de fin pour ainsi dire. Le chien s’amuse à courir tout du long avec un air benêt, à marquer sur les arbres. Il faut hurler quand il s’éloigne trop pour le faire revenir ; autrement, il s’enfuit. Ça fait un point noir qui s’approche à bride abattue et la mine ravie.
Au bout, il y a le hêtre.

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