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La maison est orange

« Le soleil fait de gros efforts
Le Mouton sue par tous ses pores
Mais il a beau baisser le store
La chaleur monte et monte encore »

Jacques Roubaud


I

Les gros hachoirs de boucherie pendaient au mur du cellier.
Il a vérifié qu’on avait rempli le frigo, qu’il était bien branché, qu’il y aurait à manger, à boire. Il a ramené de la cave les denrées périssables qui doivent rester au frais quand on part trop longtemps. C’est toute la famille qui va débarquer dans l’après-midi. Les grands-parents avec l’arrière-grand-mère qu’ils vont descendre comme ils pourront de la voiture. Elle ne mange pas trop l’arrière-grand-mère ; elle picore des morceaux et la grand-mère pareil. C’est le grand-père qui mange ; il n’a plus trop le droit de boire mais par contre qu’est-ce qu’il mange ! C’est à cause du cholestérol qu’il ne boit plus mais ça ne l’empêche pas de se goinfrer de charcuterie, et de fromage, et de pain, et de sauces. L’oncle, le petit qui fait toujours la fête et qui boit comme un trou, surtout quand il fait chaud, arrivera plus tard – ils sont toujours en retard parce qu’ils habitent loin – avec sa femme, la petite aussi qui ne s’intègre pas beaucoup parce qu’elle les trouve pénibles, et son fils, le petit cousin maigrichon qui a des cheveux partout et surtout devant le nez. Ils mangent comme des sagouins, ceux-là. Ils doivent amener la cousine, la grande, qui est en plein âge bête avec son air lassé et les autres cousins qui sont des frères, le grand, un peu fort, un peu bête et le petit qui est très grassouillet, qui ne parle pas beaucoup. Il ne reste que lui à côté, le père de la cousine qui est toujours lassée ; c’est un oncle, le grand qui ne fait pas l’idiot, qui est une bonne poire et qui ne dit jamais un mot plus haut que l’autre. C’est parce que c’est lui, la bonne poire, qu’ils l’envoient toujours plus tôt le matin préparer la maison et s’occuper des courses qu’ils ne remboursent pas. Ils devraient, ils l’ont dit mais ils vont oublier parce qu’ils oublient toujours.
On aura bien le temps de se familiariser avec tout ce petit monde qui nous fait pour l’instant une troupe un peu confuse. Ils se retrouvent toujours, pour les vacances d’été, dans la vieille maison de campagne qui est une ancienne ferme avec une ancienne forge, une ancienne écurie, une ancienne chambre à four. C’est l’arrière-grand-mère qui était paysanne et qui faisait le pain dans la vieille chambre à four ; l’arrière-grand-père, il est mort depuis longtemps l’arrière-grand-père, était un forgeron et maréchal-ferrant, mais surtout forgeron. Ils devraient arriver pour cet après-midi ; c’est bien ça, cet après-midi.
Il fait le tour de la maison pour la troisième fois, vérifier que les lits et les chambres sont prêts, qu’on a l’eau, l’électricité, que tout fonctionne bien.
C’est très bien, ça n’a pas changé. On a toujours dans l’entrée les deux toiles sans cadre avec au-dessus, qui pend, le rameau d’olivier et le trait de lumière, jaune ou blanc, selon l’heure qui rentre droit quand il fait beau par la toute petite ouverture vitrée pratiquée dans la porte. Dans la cuisine, c’est toujours la vieille toile cirée et les marques de couteau qu’ont entaillé la table ; c’est toujours les rideaux dentelés avec autour la brique de la cuisine et le bois du plafond.
Il a fait le tour aussi du potager qui est un peu en friche ; il a débroussaillé comme il pouvait, à la va-vite, pour laisser ressortir les deux ou trois pieds de légumes qui repoussent d’une année sur l’autre sans qu’on ait à s’en occuper.
Autour, tout est très mort ; déjà que le hameau n’est pas bien habité mais avec la chaleur on dirait bien que les voisins se terrent ou bien qu’il n’y en a plus. C’est partout des volets fermés, des plantes qui sont complètement sèches. On n’entend même pas gueuler, comme il fait d’habitude, le chien noir de la ferme qui doit être écrasé par le soleil plombant. Il doit être aussi harcelé des mouches. C’est tous les ans des mouches qui les harcèlent à partir du moment où les éleveurs du coin remettent paître les vaches dans le champ derrière. Il ne les a pas vues, les vaches, il fait trop chaud ; elles sont derrière la digue, dans les coins qui longent la rivière. Il fait plus frais, là-bas. On a pourtant déjà des mouches qui viennent buter contre les vitres, abruties du soleil.
Il avait une drôle d’impression, l’oncle dégingandé qui a la quarantaine ; c’est l’impression qu’un truc tourne au vinaigre et qu’il y aura des morts. Non, ça ne l’inspire pas, l’oncle dégingandé, tout cet étrange climat.


II

Ce qu’il faut dire aussi, ou qu’il faut rappeler, c’est qu’il n’y a pas six mois, dans le même village, on a trouvé deux morts. C’était l’affaire du siècle dans toute la région. Ils ont retrouvé un gamin raide mort, tout blanc, tout couvert de saleté, jeté dans un fossé sur la route qui mène au hameau ; ils ont retrouvé le garde-champêtre, très tôt, un jour de chasse, qui avait pris une balle juste sous la mâchoire ou quelque part par là et qui trempait dans son sang tout figé contre le mur de sa maison. Ils ont trouvé, enfin, dans la ville qui n’est pas si loin, une vieille dame qu’on avait égorgée dans son appartement. On ne peut pas compter ceux qu’ils n’ont pas retrouvés.
Pendant des semaines entières les forces de police et le maire de la ville, les instances politiques, sont entrés dans une chasse à l’homme, au tueur en série ; l’enquête s’est enlisée, il courait des rumeurs, des gens malavisés grossissaient la liste des meurtres avec des cas ponctuels qui n’avaient rien à voir. C’est le petit lieutenant de police qui ne savait plus où donner de la tête qui s’est mis tout à coup à voir un peu plus clair, à dire qu’au fond rien ne prouvait que les meurtres étaient liés. Ils se sont dégotté, l’un après l’autre, des coupables très bien qui pouvaient faire l’affaire ; ils n’ont pas pu tenir devant un tribunal, de la justice et des accusations. L’affaire est retombée comme elle avait gonflé, un peu comme un soufflé. On a promu le lieutenant et le maire a sauté. Tout le monde est bien content ; surtout le meurtrier qui existait vraiment, qui reste bien tranquille chez lui et qui profite de ses vacances.
Ils ne sont pas du coin, ils viennent ici pour juillet-août, pour se retrouver en famille une ou deux semaines durant alors l’oncle qui est si calme et souvent si taiseux connait vaguement l’affaire mais pas dans les détails. Il sait que ça n’est plus pareil, depuis, dans le village ; il y a des vieux qui disent que la police, comme à son habitude, s’est salement plantée et qu’on n’est pas tranquille ; d’autres qu’on a du sang partout, maintenant, qui traîne dans la campagne et qui salit les rues. C’est une affaire qui n’a pas fait de bien à la communauté et c’est peut-être ça qui fait planer dans l’air une drôle d’impression, quelque chose qu’on n’aime pas, qui ne dit rien de bon.


III

L’oncle regardait les informations depuis la terrasse, dehors ; il avait mis le son très fort et laissé la porte-fenêtre grand ouverte. Il prenait son café quand ils sont arrivés. Les deux petits cousins ont sauté les premiers de la voiture ; ensuite on a sorti péniblement l’arrière-grand-mère ; c’est l’oncle, le petit, qui est sorti le dernier parce qu’il conduisait ; il s’étirait beaucoup d’en avoir plein les pattes.
La façade était blanche et la pierre des fenêtres, le mur de bois, la façade. Derrière les haies, c’est le mur de la grange avec les interstices, les planches de bois noircies, les carreaux chamarrés en toiles d’araignées. La peinture des portails et celle des balcons s’étaient écaillées ; il y avait des taches brunes. Ils ont laissé près de l’ancienne forge une pile de bois qui a pris la pluie toute l’année et qui sèche depuis qu’il fait beau. Elle est désormais engloutie aux trois quarts avec la mauvaise herbe, la friche et les pollens, la pile de bois rangé ; avec les drôles de chardons et les orties qui l’ont presque ensevelie c’est un étrange piège d’insectes et de grains de pollens, de poussières et de poisons qui passent par les vitres, elles sont cassées, les vitres, et entre les lames de ferraille. Tu n’iras pas mettre les pieds là-bas, t’aventurer parmi les plantes ennemies où tu ne verras plus devant toi et qui t’étoufferont.
Ils ont descendu les valises après avoir tous fait une grosse bise à l’oncle le plus vieux qui a fait des merveilles en une seule matinée : tout est bien propre et tout est bien rangé ; à part les vitres, la poussière et les toiles d’araignées cachées dans deux-trois coins mais bon, c’est la campagne, on va pas chipoter ; non vraiment, c’est très bien. Ensuite ils ont tous pris, pour longtemps, le café à la table de la terrasse. Les informations ont tournés en fond tout au long de l’après-midi.
Ils ont eu, comme partout, une télévision qui tourne derrière, en sourdine, ou rien qu’un bruit de fond, et qui fait une drôle de présence anonyme, un petit éventail de voix désincarnées. Ils pouvaient même, il y a quelques années, lui taper dessus pour que l’image revienne quand elle avait sauté. Elle n’a plus cessé de diffuser en boucle les mêmes images des jours et des jours durant comme un objet cassé. C’était l’époque où les hommes portaient des chemises blanches et lâches, des chemises toujours claires dont ils retroussaient négligemment les manches quand ils fumaient sur la terrasse ; ils ont cessé de sourire de leurs belles dents pleines de plombages ferrés, ils ont même cessé, pour quelque temps, de boire du vin dans les petits verres de cantine. Les femmes aux cheveux courts, avec les robes légères, ont cessé de fumer. C’était des jours durant les mêmes images du ciel bleu, des avions. Il n’y avait pas encore tous les enfants ; ils en avaient assez de regarder les mêmes images en boucle, les enfants, comme si l’on avait cassé la télé.
Ils ont pris le café pendant plusieurs heures ; même jusqu’à l’heure du thé. Ensuite, ils ont pris le thé. L’arrière-grand-mère a toujours été tatillon quand il s’agit du thé ; elle a ses fournisseurs, sa quantité de lait, ses sucres à peu près carrés, et roux, toujours du sucre roux. Il a fallu du temps pour que la grand-mère, qui n’est pas très attentive, parvienne à lui faire son thé comme il faut. Les autres accommodent avec le nuage de lait, la rondelle de citron, le sucre, selon ce qu’ils ont pris comme thé ; c’est un cérémonial auquel il n’est pas si facile de comprendre quelque chose. D’ailleurs, eux-mêmes, ils croient savoir quand on commet des sacrilèges, quand on est dans son droit, quand on fait preuve d’audace ; en fait ils n’en savent rien non plus. Ce ne sont pas des anglais, du moins pas des pure souche.
Les enfants sont allés jouer au bord de la piscine que l’oncle, le grand dont les cheveux commencent à grisonner, a nettoyée durant la matinée. La grande cousine avec sa peau toute blanche et ses cheveux très bruns a seulement voulu se faire bronzer. Elle ne se baigne pas, la cousine, autrement ça lui fait friser ses cheveux qui ondulent et qui sont bien peignés ; elle s’est contentée de les attacher pour dégager sa nuque. Ensuite l’eau froide lui fait mal aux oreilles, à la grande cousine, elle ne peut pas mettre la tête sous l’eau. Avec ses lunettes de soleil très noires, elle peut bien faire semblant de dormir quand on lui adresse la parole au lieu qu’elle observe tout le monde et surtout le petit chien qui se roule dans l’herbe comme si ça le démangeait. Elle s’est huilée longtemps, la cousine qui a la peau blanche, parce qu’elle ne voudrait pas prendre un coup de soleil, elle en prend tous les ans, il n’y a rien à faire quand on la peau sensible, et puis c’est toujours les premiers soleils qui sont très mauvais pour la peau. Elle peut se masser lentement les bras, les cuisses et tout le bataclan, la cousine, ça lui fait plaisir, on la trouvera jolie. Elle fait comme si c’était des amis, autour d’elle, qu’il faut émoustiller avec un air naïf, presque sans faire exprès alors qu’ici ça n’est que sa famille et qu’ils sont tous pénibles. Elle n’a rien à faire avec eux, la cousine, elle n’a rien à leur dire. Elle a voulu rester chez sa mère, la cousine, mais l’oncle le plus vieux qui commence à prendre du ventre alors qu’il est tout mince n’a pas voulu ; il a dit qu’elle viendrait, comme d’habitude, parce que c’est comme ça tous les ans et qu’elle peut bien faire un effort de temps en temps pour passer deux semaines avec sa famille.
Les parents de la cousine ont divorcé il y a quelques années. L’oncle, celui qui a nettoyé la piscine et qui est donc son père, à la cousine, est un brave garçon mais il n’est pas facile à vivre, il ne parle pas beaucoup, toujours dans les nuages, il est un peu lunaire comme on dit. Forcément, ça n’a pas marché.
Les deux gamins, autour, ont sauté directement dans l’eau alors qu’on leur avait bien dit de se mouiller la nuque. C’est encore le petit gros et son regard sournois qui a mis le maigrichon au défi de sauter. Ils font beaucoup de bruit et des éclaboussures. Sûrement que le petit gros, d’ailleurs, essaie d’envoyer l’eau sur sa cousine parce qu’elle va sortir de ses gonds, elle va faire un scandale et puis tomber à l’eau ou bien faire du tapage et l’oncle, le plus vieux, viendra pour la faire taire. Ils se sont amusé pour un petit moment.
Sur la terrasse, les deux oncles ont fait traîner leur thé pour s’emmener vers l’apéritif. Le grand cousin qui les aime beaucoup et qui se sent trop grand pour jouer dans la piscine et resté avec eux. Il aura peut-être le droit d’avoir un petit verre, pas un gros, mais tout de même. Le grand-père, qui ne dit pas grand-chose mais qui rigole aussi se fera rabrouer quand il en voudra un. C’est malheureux quand on a soixante ans de se faire boire sous le nez par un merdeux de quinze ans. Il sait bien que le grand cousin est un peu plus vieux que ça mais c’est une façon de parler. La grand-mère et l’arrière-grand-mère sont rentrées regarder les séries policières de l’après-midi. L’arrière-grand-mère ne rate jamais ses enquêtes policières anglaises qui donnent, il faut bien l’avouer, un goût plus subtil à son thé. Et puis c’est tout de même rare, un petit enquêteur avec un nom de légume ; il fallait y penser. Elles ont bien proposé à la femme du petit oncle qui fait toujours la fête et qui est très joyeux de venir avec elles mais ça ne l’excite pas tellement, la femme du petit oncle, de passer des heures entières à regarder des histoires à dormir debout de meurtres à plusieurs et de vols d’héritages ; elle préfère boire un coup, la femme du petit oncle, et raconter des histoires de bonhomme.


IV

Il s’est assis sur la terrasse entièrement fermée qui donne sur le jardin. La porte en bois bancroche s’ouvre et se ferme mal dans le mur de pierre.
Un jour de la semaine, il y a longtemps, il faisait un peu de soleil faible avec des nuages et des herbes poussées qui luisaient d’un grand vert, la terre était noire avec l’eau, il s’en posait même sur les gamelles qui traînaient là-derrière, près de la treille et du bout de muret, la grand-mère qui n’avait pas vingt ans a remarqué par là-bas qui venait grignoter on ne sait quoi de miettes ou d’insectes une boule de hérisson qui s’était roulée parmi l’herbe. Ils ont attendu sans broncher à le regarder qui ne bougeait pas ; ils ont eu beau le pousser du bout du pied, sans doute qu’il était mort à ne pas même respirer, comme ça, fixé dans le plein soleil. Ça faisait un cadavre qu’il faudrait jeter plus loin dans le fossé avant qu’il ne devienne une charogne bouffée des bestioles et de la puanteur ; puis il s’est débattu des mouches, il a fait des petits sursauts avant de sortir la tête comme font ces animaux-là, par des à-coups méfiants. Il s’est enfui quand nous l’avons laissé.
Il y en avait un que le grand-père, il n’avait pas non plus vingt ans, a retrouvé quelques mois plus tard tombé dans le trou d’une arrivée d’eau et qui s’était noyé ; il n’a pas pu savoir si c’en était un autre.


V

Pendant longtemps la chambre bleue n’est restée qu’une chambre d’amis ; on y laissait dormir quelqu’un de temps en temps. Désormais c’est le petit oncle et sa femme qui dorment dans les draps bleus au milieu des vieux meubles et des petits objets d’Afrique qui sont mis en vitrine. C’est pas vrai qu’ils ont encore laissé les immondes rideaux jaunes qui sont rêches et épais comme ça n’est pas possible avec la vieille broderie en motif de fleur. Ils vont nous les laisser jusqu’à la fin, ceux-là. Quand le grand-père était petit, il tirait les rideaux en les agrippant à pleines mains parce qu’ils étaient lourds.
Il a pris du plaisir, le petit oncle qui grossit à vue d’œil depuis quelques années et qui se dégarnit, en écrasant un quidam d’insecte qui, ce soir-là, était un papillon de nuit ; il n’en finissait plus de voleter contre les lampes et contre les écrans. Il s’est agité en balançant les bras et en faisant des bonds, tout nu sur la moquette, pendant quelques minutes puis il s’est débarrassé des morceaux qu’il avait d’écrabouillés dans le creux des mains. Il a toujours été comme ça, le petit oncle, à la moindre contradiction, il s’emporte, il éclate, il tue mais pas encore les espèces meurtrières qui ont besoin de proie vivante, celles qui vivent dans les feuilles, force mouches et point d’araignées.
La mort n’a pas encore commencé. Dans le moment béni, sacré, où tous vivent en confiance, il avait déjà tué, lui, et c’était sans occasion sérieuse qu’il avait brutalement troublé, après la nuit tombée, gâté, l’universelle idylle. Les autres ont dormi soit en ronflant parce qu’ils avaient trop bu, soit en se tortillant pour faire fuir les moustiques. Ce n’est qu’au matin, tout à coup, sans que le moindre mouvement préalable l’eût pu faire prévoir, que l’oncle, le petit, a vu son insecte s’élever d’un vol à peu près sûr et s’envoler par la fenêtre. Il est passé dans le jardin déjà complètement réchauffé par le plein soleil. Il n’était pas six heures. Il s’est envolé vers le cerisier. Tu te rends compte, cette saloperie, qui a fait le mort toute la nuit en attendant que j’ouvre la fenêtre pour se sauver ; je me suis bien fait niquer. Il n’était pas capable, l’oncle, de faire ne serait-ce que du mal à une mouche.


VI

C’est le lendemain matin, sur le coup des neuf heures, que les choses ont commencé à ne plus tourner rond. Les oncles étaient debout, de même que les grands-parents depuis une heure ou deux. C’est l’oncle le plus vieux qui s’est levé le premier parce qu’il ne ferme jamais les rideaux de la chambre ; il se lève avec le soleil, il sort pisser près des sapins tant qu’il fait encore frais mais il faisait déjà très chaud ce matin-là. Il a même entendu, pendant qu’il déjeunait, le lit de la chambre bleue qui couinait régulièrement comme tout le monde devait encore dormir. Le petit oncle et sa femme, qui étaient de très bonne humeur, n’en finissaient pas de s’asticoter et de se coller l’un à l’autre en faisant le café. Les deux oncles ont eu un regard d’intelligence. Un peu plus tard, quand la grand-mère a vu par la fenêtre le clocher qui indiquait neuf heures et qui s’était mis à sonner, elle est allée comme chaque matin réveiller l’arrière-grand-mère qui n’aime pas se lever trop tard mais qui n’arrive pas à se réveiller toute seule. Le grand-père mangeait ses tartines et s’est rajouté un grand trait d’alcool dans son bol de café en faisant la grimace et des clins d’œil aux oncles. Et c’est à neuf heures, donc, que la grand-mère a poussé de grands cris parce que l’arrière-grand-mère ne se réveillait plus. Les deux oncles ont grimpé l’escalier quatre à quatre ; le grand-père les suivait. Les cousins, qui dormaient encore, se sont levés l’un après l’autre pour aller voir ce qui se passait avec l’air ahuri. Il n’y a que la cousine qui n’a rien entendu ; elle devait bien encore avoir ses écouteurs dans les oreilles. Les autres étaient tous sur le seuil de la porte et la grand-mère secouait à toute force l’arrière-grand-mère par les épaules quand elle s’est réveillée. Eh bien, qu’elle lui a dit, ça n’est pas la peine de hurler comme ça et de me secouer comme un prunier, je vais bien me lever. Elle a même ri comme font les vieilles personnes en ajoutant qu’on ne pouvait même plus flemmarder dans son lit, à son âge, sans que tout le monde vous croie mort. Ça va, ça va, je vais me lever toute seule, ça vous prouvera que j’ai encore bon pied bon œil. Va donc plutôt me préparer le thé, j’ai soif, il fait une chaleur, dans cette maison, la nuit. J’ai eu bien du mal à dormir.
Il était presque onze heures. Le petit oncle était dans la piscine et faisait du tapage, il éclaboussait de partout en rigolant tout haut sur sa femme et son frère qui ripostaient un peu. La cousine était dans un coin qui lézardait sur un matelas gonflable et qui levait beaucoup les yeux au ciel. Elle regardait ses jambes qu’elle trouvait un peu blanches.
C’est encore la grand-mère qui a poussé un cri dans le recoin de la terrasse, derrière la porte bancale où l’on avait laissé pousser des framboisiers, des houx, des plantes un peu dans tous les sens sur du genre de brûlis qui rendait la terre très noire. Les deux oncles ont accouru en laissant la cousine qui levait les yeux au ciel ; elle disait c’est bon, c’est encore l’arrière-grand-mère qui a pris un coup de chaud et qui veut sa tisane. Le grand-père et le grand cousin s’étaient baissés comme ils pouvaient par-dessus le corps d’un gamin. C’était le petit cousin, le grassouillet qui ne parle pas beaucoup, qui était couché sur le sol et qui était tout blanc. C’étaient des questions qui fusaient quand la femme du petit oncle qui a pris sur elle d’appeler une ambulance est arrivée près d’eux. Amenez-le sur le canapé. Ils avaient beau lui demander ce qui lui arrivait, s’il avait mal quelque part ou s’il voulait vomir, ils avaient beau le rassurer et lui dire de rester tranquille, le petit cousin ne répondait pas, il n’y avait plus d’air qui sortait de sa bouche ou bien de ses narines.
_Qu’est-ce que c’est que ce bordel de téléphone qui fonctionne pas ?
_Y a plus de ligne, on a coupé l’abonnement depuis des années, il faut prendre un portable.
La femme du petit oncle a couru de partout pour trouver du réseau en tenant à bout de bras deux ou trois téléphones. Elle promenait ses bras en l’air comme faisaient les gens, au début ; elle appuyait sur les boutons d’appel d’urgence qui ne marchaient pas non plus parce que personne ne sait vraiment comment ça marche. Elle a demandé au grand oncle qui est de loin le plus calé en informatique et dans toutes ces affaires-là comment ça marchait, cette connerie d’appel d’urgence qui ne veut pas fonctionner. Les autres, autour, les regardaient qui disaient des n’importe quoi et qui ne savaient pas comment se rendre utile.
_Ça marche pas, je comprends pas pourquoi. Va vite chercher ma fille, elle en a, du réseau.
La femme du petit oncle qui est une sorte d’assistante médicale a fait comme dans les films et posé ses deux doigts sur le bras du gamin puis dans le coin du cou. Elle sait bien que ça ne veut rien dire et que c’est un cliché de films hollywoodiens mais ça n’est pas bon signe ; il ne bougeait plus depuis un moment le petit cousin grassouillet, il ne respirait plus. Avec les allers et retours et les autres les bras ballants, l’attente, les manipulations des téléphones qui ne veulent pas fonctionner, ils ne savaient même plus ni les uns ni les autres combien de temps passait ou ce qu’il fallait faire. Ils étaient tous abasourdis de ne pas savoir ce qui s’était passé, la grand-mère sanglotait en appelant au secours ; ils ont dû la faire taire.
Le grand oncle, qui a toujours réfléchi rapidement et qui garde son calme en toute situation l’avait pris dans ses bras pour l’emmener dans la voiture quand ils ont entendu appeler au secours de l’autre côté du jardin, tout près de la piscine. Ils ont cru l’espace d’un instant que c’était le cousin le plus âgé qui avait vu quelqu’un ou bien qui contactait les secours au téléphone mais il s’est mis à hurler le nom de ses oncles. Ils étaient suffoqués, les oncles, ils ne savaient plus où donner de la tête. Le grand-père a dit, allez-y, moi je vais porter le gamin dans la voiture. Ils ont dû s’y mettre à plusieurs parce que le grand-père n’avait pas la force de le porter tout seul et de faire le chemin. Aide-moi donc, toi, bourrique au lieu de me regarder avec tes yeux de merlan ; attrape-lui les jambes ! C’est pas possible d’être empotée comme ça !
Ils ont traversé le jardin. Ils ont retrouvé, de l’autre côté, le cousin torse nu qui n’a déjà plus le corps d’un adolescent ; il a dû sauter dans l’eau la tête la première après avoir enlevé son t-shirt dans un élan télévisuel de nageur sauveteur pour remonter la cousine dont le corps si blanc et bleuté par les reflets de la piscine flottait doucement à la surface, les bras en cercle ; l’épine dorsale et le sommet du crâne sortaient à peine de l’eau. Elle s’est noyée, dit-il, elle s’est noyée ! Il faut m’aider à la sortir. Le grand oncle si calme qui voit sa fille flotter sans faire aucun mouvement, le visage vers le fond, s’est jeté dans l’eau tout habillé en poussant des grands cris. Ils ne savent pas très bien si c’est qu’il perd ses nerfs, qu’il pleure ou qu’il essaie encore de la sauver. Ça ne lui ressemble pas, au grand oncle, de perdre ses esprits, d’être incapable d’articuler trois mots. Il ne s’est même pas rendu compte, il y a quelques années, que sa femme allait demander le divorce ; il faisait son travail, il rentrait rarement. Quand elle a dit qu’elle s’en allait, il n’a pas seulement bronché. Il a dit comme tu veux, si tu n’es pas heureuse alors tu n’as pas d’autre choix. Je ne pourrai pas faire plus d’efforts que je n’en fais déjà. Ils n’ont jamais trop su, les autres, si ça le rendait triste.
Il a remonté la gamine sur le bord à la force des bras pour tenter de la réanimer mais c’est déjà bien trop tard. Ils ne sont pas médecins, ils ne savent pas vraiment comment se font les gestes mais ils ont bien compris que le grand oncle a perdu sa raison, qu’il n’y a plus rien à faire. Ils ne savent pas non plus comment lui dire que c’est peine perdue et qu’il faut arrêter. Allez faire comprendre à un type, dans un moment pareil, qu’il a perdu sa fille et qu’il n’y peut plus rien.


VII

Le clocher a sonné treize heures ; ils ne savent évidemment pas reconnaître à l’oreille l’heure qu’indique le clocher. Ils doivent sûrement penser que c’est une science de péquenauds et l’arrière-grand-mère, qui savait à peu près quand elle était petite, a trop perdu la mémoire, on pourrait dire la boule, pour se repérer par ce moyen-là. De toute façon c’est une science inexacte, on n’est jamais bien sûr d’avoir eu le début du son de cloche alors on compte mais à partir de quoi, on ne sait jamais vraiment.
Ils étaient attroupés, les vieux, à la table de la terrasse, la table en pierre, près de la pompe à main qui pourrait faire encore couler de l’eau pour arroser les fleurs. Le petit oncle et sa femme enquêtaient dans le petit carré d’arbres à baies, derrière la porte qui ferme mal ; ils marchent dans la terre sèche et les morceaux de verre au milieu des framboisiers, des mûres. Ils ont encore en tête la silhouette du petit cousin qui gigotait, par terre, et qui n’a plus bougé. Ça n’était pas un gamin sympathique, ils savaient bien, le petit oncle et sa femme, que c’était lui, le gras double, qui faisait faire à leur fils, mais discrètement, en sous-main, comme une petite fouine grassouillette, les quatre cents coups et des conneries plus grosses que lui. Ensuite, eh bien, il fallait l’engueuler, leur fils, pour qu’il ne recommence pas, alors qu’au fond ça n’était pas sa faute. Personne ne l’aimait trop, le petit cousin grassouillet, surtout l’arrière-grand-mère, apparemment, mais elle n’aimait aucun des enfants de toute manière. Ils cherchent tout de même, l’oncle et sa femme, ce qui a pu se passer parce qu’on ne tombe pas comme ça en suffoquant et la bave à la bouche quand on a cet âge-là.
De l’autre côté, vers la piscine, ils ont chargé le grand cousin de récupérer les affaires qui traînent parce que le grand oncle qui a perdu sa fille ne veut plus retourner là-bas. Il est assis par terre, dans le salon, près du corps de sa fille qui est encore mouillé. Il la sèche comme il peut en passant des serviettes de bain mais les cheveux sont longs, épais, il faut attendre un plus long temps avant qu’ils perdent leur humidité. Il y a le cousin grassouillet qui est allongé à côté.
D’ici quelques minutes, le grand cousin qui est vers la piscine, l’oncle et sa femme qui fouillent au pied des framboisiers et qui regardent tour à tour vers le ciel très bleu, vers les lilas, vers la digue où les vaches ne pointent toujours pas le bout de leur nez parce qu’il fait trop chaud, se rendront compte presque en même temps qu’on n’a pas vu depuis un long moment l’autre petit cousin, le chevelu, maigrichon qui court toujours partout avec son grand sourire et qui déborde d’énergie que c’en est épuisant. Il n’était pas avec eux quand ils ont retrouvé le corps du grassouillet ; il n’était pas dans l’eau.
Voilà ce qui s’est passé. En l’espace d’une heure ils ont retrouvé le corps du petit cousin grassouillet et de la grande cousine ; ils n’étaient pas encore tout à fait morts mais il n’y avait plus rien à faire. Les yeux du petit cousin regardaient dans le vide, ils descendaient au fur et à mesure ; la cousine avait déjà perdu connaissance. Le grand-père et sa bru ont porté le gamin grassouillet tant bien que mal jusqu’à la voiture parce que personne ne parvenait à prévenir les secours. Ils avaient démarré, le grand-père avait déjà les deux pieds sur les pédales quand les autres les ont prévenus pour la cousine et l’oncle qui pleurait. Ils étaient tous sonnés ; certains disaient que ça n’était pas vrai, qu’il se passait un truc qu’ils ne comprenaient pas. Ensuite, c’est la voiture qui n’a plus démarré. Ils ont traité le grand-père d’incapable, pousse-toi de là, ça n’est pas le moment mais ils n’ont pas pu la faire repartir. Le grand oncle qui ne disait plus rien depuis plusieurs minutes et qui ne faisait plus que s’éteindre ou pleurer a cogné dans la vitre à s’en faire mal aux doigts en gueulant et pleurant que ce pauvre abruti avait noyé le moteur et que c’était trop tard, qu’ils sont morts maintenant, pauvre con, ils sont morts. C’est le petit oncle festif qui a pris l’air sérieux et qui a tiré sa femme par le bras pour lui dire discrètement que quelque chose était en train de se passer ; les deux enfants qui meurent quand personne n’est près d’eux, alors que la cousine savait très bien nager, le réseau qui ne passe pas, la voiture qui ne veut pas démarrer, ça fait beaucoup de choses. C’est à ce moment-là que l’un d’entre eux a dit, ça n’est pas un hasard.
Ils ne se sont pas encore rendu compte que le petit cousin chevelu a disparu depuis plus longtemps que les autres. Ils vont le chercher un moment avant de retrouver son corps allongé sur le sol de la grange dans une drôle de position, la tête et les cheveux tout baignés dans du sang. Cette fois c’est le grand-père qui va le retrouver et s’écrier mon dieu. Cette fois, le petit oncle festif va leur hurler à tous qu’ils ont été tués et que c’est l’un d’entre eux, c’est sûr, il n’y a personne d’autre ; c’est le petit oncle festif qui ajoutera aussi, après s’être jeté sur le corps de son fils à la suite de sa femme, qu’il veut savoir qui c’est, que ça va se payer.


VIII

Quand il s’est retrouvé dans l’entrée de la grange avec devant les yeux son petit-fils chevelu qui baignait dans son sang, le grand-père s’est souvenu qu’un jour, il n’était qu’un enfant , il est allé traîner du côté de la grange où l’on entassait des vieilleries pas dignes des brocantes, des têtes de lit, des charpentes et des meubles, des vieux cadres foutus et des vaisselles cassées dans la paille et le foin des boxes, on n’avait même pas, là-dedans, de lumière ou d’ampoule et il fallait longtemps fouiller, on tâtonnait des fois sur des machins rouillés, sur des rats ou des clous ; le sol était traître, à l’étage, avec des trous dans la paille et les branches. Ne va donc pas te balader là-bas, lui disaient les parents, que tu passerais au travers et sûrement tu tomberais. N’y va pas tomber dans les trous du plancher.
Il y avait une petite ouverture obturée d’un volet qu’on ne remarquait pas trop. La lumière est entrée d’un coup quand il s’est retrouvé sous le toit avec la tête sortie au milieu de l’ouverture. Il avait sous le nez un petit nid d’oiseau avec de la terre sèche, de la paille et du bois. Il tombait dans la grange un trait de lumière à l’oblique. On ne l’avait jamais vu dans la maison. On a gardé toute l’immense charpente en toiles d’araignées. Il y avait aussi des oiseaux dans le clocher. Ils ne faisaient ni semailles ni moisson ; ils n’amassent pas le grain dans des greniers. Il faisait du soleil et du ciel bleu. Un nuage de fumée noire est monté dans le ciel très haut et qui s’est mis à sentir le brûlé. Ça sentait le plastique et la tôle qui chauffe. Dans la rue et par deux ou trois des gens stupides s’étaient attroupés les uns après les autres à s’interdire sans trop se parler qui regardaient devant du grand feu presque droit. Ils regardaient sans broncher leur grange qui brûlait et leurs machines et leurs engins. Il y avait des voisins qui s’efforçaient d’éteindre l’incendie comme on ne voit pas dans la vie, à coups de seaux percés ou de tuyaux trop courts. Ça faisait un grand feu comme un feu de saint Jean.


IX

Il pendait encore sur le mur un fléau et une fourche en bois vernis qui devaient faire office de décoration, comme le fusil de la salle à manger, les sabres briquets du salon. L’arrière-grand-mère se souvient vaguement de l’histoire d’un type qui tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé pour amasser le grain qu’on met au grenier ; quant à la paille, on la brûlera au feu. Dans son souvenir, c’est une mauvaise histoire ; sa mère disait souvent que les histoires sont toutes mauvaises de toute façon, il y a seulement, de temps à autre, un type qui les raconte à peu près bien.
C’était comme si quelqu’un s’apprêtait à sortir de la salle de bain ; avec l’odeur des crèmes, du savon, et le chien qui furetait dans les coins de portes.
Des nuées de moucherons tournaient autour de la casserole dans laquelle traînait le café. C’était un coin de brique un peu sombre ou bien gris où l’été ça faisait des bestioles qui suçaient sans bruit l’humidité ou bien le goût des grains, des filtres.
A la fenêtre encore, ils ont rempli en l’espace d’une journée toute une boîte avec les épluchures, les coquilles, les trognons, ça leur fait un engrais qu’ils mettront au jardin comme on fait du fumier. Les jours de grand soleil, ça tape sur la pourrissure et sur les blancheurs en duvet qui sont tout du moisi ; le bac puera tellement qu’ils n’ouvriront plus la fenêtre. Cette fois, c’est tout un petit mélange très composite de moucherons, de mouches, de guêpes, d’abeilles ou de frelons aussi et puis des autres bêtes qui font un gros bourdonnement en plusieurs semblables et qui ne s’arrête pas. Ils iront gonfler leur faux-bourdon plus loin quand on videra la boîte près de la haie ou sous le cerisier.
Ils étaient tous à la table de la cuisine, l’arrière-grand-mère et la grand-mère ensemble, les deux oncles et la femme du petit, le grand-père, le cousin. Ils étaient encore sept à ne pas trop faire de bruit, à se regarder du coin de l’œil. Le grand oncle, avec sa chemise ouverte et ses cheveux tirés avait retrouvé sa raison ; il a dit qu’après tout c’était une suite d’évènements, qu’il n’y avait pas de réseau parce que c’est la campagne, que le grand-père avait seulement noyé le moteur et qu’ils en étaient morts. Le petit oncle, lui, ne l’entendait pas de cette oreille. Alors dis-moi où est le téléphone de ta fille, le seul qui fonctionne, soi-disant, et qui a disparu. C’est le grand cousin, du haut de ses dix-sept ans, qui a perdu ses nerfs et qui s’est mis à dire en sanglotant que c’était la grand-mère ; elle nous en veut, à tous, depuis que papa et maman sont morts, elle nous déteste depuis tout ce temps-là, avec mon frère. C’est elle qui a servi les petits déjeuners ; elle a très bien pu mettre quelque chose dedans pour nous empoisonner.
_Ne dis pas n’importe quoi, ça n’est pas ta grand-mère ! vous avez tous bu le même chocolat.
_Moi, j’ai pas bu le mien ; je l’ai posé sur la table du auvent et je l’ai oublié. Il est encore là-bas.
Les autres ont dit que ça n’empêchait rien, qu’il fallait arrêter de croire à des bêtises qui sont des scénarios pour les téléfilms du dimanche. Ensuite nous allons tous mourir les uns après les autres et on retrouvera des petites statuettes ou des messages en vers qui nous terroriseront. Tais-toi si t’as que ce genre de conneries à dire.
Le grand oncle a dit qu’il jetterait un œil à la voiture un peu plus tard dans l’après-midi, qu’il essaierait de la faire repartir. Le grand-père, le cousin, le petit oncle festif et sa femme se sont mis en tête de chercher le téléphone de la cousine qui avait disparu. Le petit oncle leur disait avec son air narquois qu’on ne le trouverait pas, qu’il allait les aider, mais qu’on ne le trouverait pas. Le grand cousin, qui s’était séché les yeux comme il pouvait, regardait tout le monde, sauf la grand-mère bien sûr, sans savoir quoi penser.


X

La grand-mère a fait comme à l’habitude, presque machinalement, le thé de l’après-midi. Elle est restée sonnée par les accusations de son petit-fils qui n’ont aucun fondement, bien sûr, mais est-ce qu’on sait répondre à ce genre d’attaques-là qui sont inattendues et qui défient toutes les logiques. C’était il y a quelques années, peut-être bien dix ans, cet accident de voiture. Ils se retrouvaient tous, déjà, pour les vacances. Elle se souvient, alors, comme une orange était un orage ; comme le ciel d’orage avait cette teinte rouge et lourde, orangée et salie, ça formait des fissures ou des brèches entre les nuages. Le ciel s’éclaircissait, comme il coule, au Nord-Est, comme il s’en va. Après les jours chauds de l’été la grosse pluie tombait. L’odeur de l’eau sur la pierre piquait, elle était même encore chaude. Au matin le ciel du Nord-Est était à nouveau clair ; il s’y levait un soleil plus léger, plus mince. Au Nord-Est, au Nord-Est. Ils avaient à la place de l’olivier tout frêle un immense poirier noir qui leur donnait des fruits et qui faisait un trou dans la pierre de la terrasse, en plein milieu. Ensuite il leur amenait des bêtes qui couraient s’enfoncer dans la terre. Ils pouvaient tourner tout autour, les bras tordus, le nez en l’air ou bas. Il n’est plus resté qu’une souche qu’ils ont ensuite déracinée, tirée hors de la terre. Le branle-bas de combat parmi la vermine et les artisons s’est apaisé lentement ; c’est après ça qu’ils ont mis l’olivier. La pompe à main pouvait encore faire couler de l’eau dans l’abreuvoir ; ça faisait un bruit de couinement, il finissait par couler de l’eau froide qui était d’abord chargée de terre. Le mur de pierre devant le fossé avait une odeur de tuile sèche, chaude, et de lichen. La terre avait cette odeur de paille et de bois chaud, l’odeur désagréable de l’herbe amère qui sèche au soleil. C’est l’odeur du bétail et des abreuvoirs, de l’eau presque croupie.
Ils étaient déjà bien tous là, ils posaient les valises, le grand cousin était encore un tout petit garçon, la grande cousine se laissait habiller et coiffer par ses deux parents. Avec les lilas désormais en fleurs, l’arrière-grand-mère avait des bouquets dans sa chambre, elle faisait tourner une branche entre ses doigts, comme une très grande dame, quand elle parlait longtemps et qu’elle tenait des discours sur la vie. Il ne manquait plus que leurs parents à eux, celui du grand cousin et du petit grassouillet ; ils arrivaient seuls, en voiture, parce que la mère n’avait pas pu poser ses jours comme elle voulait. Le père, qui conduisait, on ne sait pas trop comment a dû s’endormir ou bien faire autre chose, comme on fait quelquefois ; la voiture a frotté contre la barrière centrale ; à cette vitesse-là, lancé sur l’autoroute, ça ne pardonne pas. Ils sont morts sur le coup. C’était le mois d’avril, le mois le plus cruel qui fait pousser sur les corps morts les bouquets des lilas. La grand-mère, qui n’a rien vu parce qu’elle n’était pas là, s’est ensuite imaginé des flammes autour de la grosse voiture noire ; avec la chaleur qu’il faisait ça n’est pas impossible.
Elle ne peut plus les regarder, ces deux gamins-là, sans qu’ils lui rappellent le visage de son fils, et lui, le petit gros, le visage de sa mère. Les deux autres gamins, le chevelu, la cousine, elle ne leur a plus prêté tellement d’attention ; la cousine était imbécile de toute façon, le chevelu qui est né quelque temps après n’a jamais pu, d’une quelconque manière, trouver grâce à ses yeux ; c’était trop tard, elle s’en fichait.


XI

Ils ont cherché longtemps le téléphone portable de la grande cousine mais ils n’ont rien trouvé ; ils ont fouillé partout, ils ont tout retourné mais il n’était nulle part. Le petit oncle festif se tapait sur les cuisses et levait haut le doigt comme un prédicateur ; disant je vous l’avais bien dit ! Après qu’ils ont tourné toute la soirée et le lendemain matin (personne évidemment n’avait pu fermer l’œil, ils s’étaient tous couchés parce que c’est la coutume mais ils avaient tourné, pleuré, enragé dans leurs draps), la femme du petit oncle a fait remarquer que c’était étrange, la disposition des trophées sur le mur du petit salon, qu’il avait l’air de manquer quelque chose. Ce qu’il manquait, c’était le pistolet à barillet incrusté en argent de l’arrière-grand-père. Une arme de collection qui n’a pas servi depuis peut-être deux ou trois cents ans ; qui sait si le coup partirait encore. Ils sont même censés être mis hors service, on les plombe, c’est la loi ; mais les brocanteurs savent bien qu’ils les vendraient moins cher s’ils le faisaient vraiment. Les vrais collectionneurs les veulent en état de marche.
C’est à ce moment-là qu’ils n’ont plus douté, ni les uns ni les autres. L’arrière-grand-mère a dit qu’alors c’était bien l’un d’entre eux, qu’il les avait tués, ces pauvres gamins qui n’avaient rien demandé, qu’on essayait maintenant de les terroriser, de leur faire peur, allez savoir pourquoi. Eh bien moi, sachez bien que je n’ai pas peur, j’ai connu trop de choses dans ma vie, et je vous connais trop, chacun d’entre vous. S’en prendre à des enfants ; je vous retrouve bien là tous lâches que vous êtes. Ma sœur l’avait bien dit que j’avais donné naissance à une lignée de couilles molles. C’est l’heure du thé, je vais l’attendre sur la terrasse et vous n’avez qu’à me l’apporter. Voilà jusqu’à quel point ça m’impressionne, vos scénographies de détraqués.
_Tu crois pas que c’est pas le moment ? Que tu pourrais éventuellement te le foutre où je pense, ton thé, pour une fois ; que ma fille…
_Ta fille, comme les autres de toute façon, je ne l’aimais pas. Ces gamins sont tous inconscients, tous mal élevés et c’est de votre faute. C’est vous qu’il aurait fallu tous exterminer avant qu’on en arrive-là. Jamais, vous m’entendez, jamais je n’aurais donné naissance à une famille pareille si j’avais su qu’on en arriverait là. Maintenant je veux mon thé et qu’on ne m’adresse plus la parole, plus aucun d’entre vous, vous n’êtes pas mes enfants.


XII

Elle s’est installée à la table de la terrasse, l’arrière-grand-mère, après avoir lutté, avec ses bras fébriles, pour entrouvrir la petite porte bancale qui donne sur le carré d’arbustes et les champs derrière et la digue. Elle s’est assise à l’ombre du parasol ; il fait encore si chaud, à l’ombre. Elle se passe quelquefois son mouchoir sur le front mais au moins, puisqu’elle est très vieille, elle ne transpire plus autant. C’est un avantage certain, selon son humble avis. Elle se rappelle en regardant la digue comme ils ont peu à peu fait disparaître la petite foire de printemps. Ils nous montaient des jours durant des chapiteaux et des baraques qui faisaient un boucan du diable ; ils gueulaient les uns sur les autres et ça donnait de loin en loin, sans trêve, des coups de klaxon pour dire qu’on gêne ou bien pour dire bonjour.
Il en passait toute la journée qui venaient mettre leur nez jusque dans la cuisine voir ce qu’on y faisait ; c’étaient des gueuleries et des harangues de fromagers, de charcutiers, de vendeurs de chiffons – et vous, madame, comment c’est que vous l’aimez, plutôt dure ou plutôt molle ? plutôt dure hein… hein… plutôt dure ! ben tiens, vous avez bien raison ! Cinq cents grammes pour madame – ; c’étaient encore en fin d’après-midi, puis à la nuit tombée, des empoignades de types ivres morts depuis midi qui finissaient avec un œil poché.
Ça faisait des odeurs de vin, d’oignon, qui cuisaient tout le matin dans les poêlons. La cousine germaine faisait soixante kilomètres à vélo pour venir ; elle repartait dans l’après-midi avec un cabas plein sur chaque poignée du guidon et un sandow noué sur le porte bagage pour tenir du barda.
Il passait dans le ciel des ballons pleins d’hélium qu’on avait échappés.


XIII

Le petit cousin festif, qui sortait prendre l’air et discuter un peu – la grand-mère qui s’occupe d’elle depuis toutes ces années, vexée comme un pou, ne voulait plus entendre parler de l’arrière-grand-mère ; avec tout ce qu’on a fait pour elle, et le temps que je passe à lui faire la tambouille et la conversation, à lui torcher les fesses ! – s’est approché de l’arrière-grand-mère pour reprendre la tasse vide. Elle somnolait, l’arrière-grand-mère, mais quand il l’a poussée du bout de doigts contre l’épaule pour l’avertir que le soleil avait tourné et qu’elle devrait rentrer se mettre un peu au frais, son corps a basculé, à l'arrière-grand-mère. Il l’a trouvée raide morte.
Il a voulu jouer aux plus fins, le petit oncle festif, en balançant tout haut dans la salle à manger que la grand-mère avait fait un sacré bon thé, qu’il n’en restait pas une seule goutte.
_Ce n’est sûrement pas moi qui lui ai fait son thé avec le tas d’ordures qu’elle nous a déversé dessus tout à l’heure ! J’ai porté de l’eau à ton frère qui bricole encore la voiture mais c’est bien tout.
_Alors qui c’est ?
Evidemment, personne n’a répondu et le petit oncle festif a posé sur la table en la faisant claquer la tasse blanche de l’arrière-grand-mère ; eh bien, il faudrait savoir qui l’a fait parce qu’elle est morte, la vieille, et qu’est-ce qu’elle a bu ? le thé. Personne n’est sorti depuis tout à l’heure, donc qu’est-ce qui l’a tuée ? le thé. Et puisque c’est déjà la quatrième qui meurt en l’espace de deux jours, j’ai le vague sentiment que l’espèce de fumier qui a tué mon fils, c’est celui qui a fait le thé…
Ils n’ont pas fait un bruit pendant plusieurs minutes. Ils n’étaient plus que six. Quand le grand oncle à la chemise ouverte est rentré tout couvert de sueur pour s’essuyer un peu et se servir un verre d’eau, c’est son petit frère qui s’est fait une joie de lui apprendre la nouvelle et toute sa théorie. Il a repris avec beaucoup de rigueur l’effet qu’il avait ménagé et la répétition ; le thé ! Le grand oncle n’a pas décroché la moindre parole ; il est parti comme il était venu, sans prendre son verre d’eau, sans essuyer sa sueur et s’est remis à bricoler sous la voiture, les mains dans le cambouis.
Le petit oncle s’est dit c’est bien simple ; soit la grand-mère nous ment, soit celui des cinq autres qui est le coupable sait très bien que je suis sur la piste et que je vais l’avoir. Il n’a pas encore pensé, le petit oncle, que son frère qui fait mine de réparer la voiture et qui n’arrive à rien pouvait très bien passer par l’ancienne forge qui sert de garage et rejoindre l’arrière-grand-mère qui prenait tranquillement son thé. Il pouvait facilement y glisser quelque chose avec tous les produits qui trainent autour de la voiture et qui sont des poisons. Le grand-père, en revanche, se dit que son fils le plus jeune, le petit oncle, pourrait bien essayer de les berner. C’est lui qui s’est préparé le dernier pour aller se baigner le premier matin, il avait bien le temps de tuer le petit cousin grassouillet, caché derrière le mur, parmi les arbres à baie ; il aurait bien pu noyer la cousine en profitant de l’alarme, personne n’a vérifié s’il n’était pas arrivé une minute en retard ; il avait bien eu le temps, aussi, de négocier l’arrière-grand-mère avant de faire le détective avec sa tasse de thé et l’affaire des poisons.


XIV

Ils étaient cinq dans la cuisine et le grand oncle encore sous la voiture. Le grand-père était à la fenêtre qui suait à grosses gouttes et qui regardait au-dehors la maison des voisins. La chaleur était étouffante.
Il se souvient, chez les voisins, quand ils étaient petits qu’une femme qui était sûrement leur mère leur tendait des pièges à laisser des oranges traîner dans un panier, bien en vue, au milieu de la table de la petite cuisine ; elle les comptait. Ils n’avaient pas le droit d’en prendre ou c’était les voler. Quand au décompte du soir il manquait un fruit, elle attendait la nuit qu’ils soient tous bien couchés pour arracher dans le bas de la haie une botte d’orties dont elle les frappait après avoir soulevé leurs draps. Elle leur faisait avec beaucoup de plaisir circuler tout le sang. On se demandait partout pourquoi la mère avait séparé chez elle ses garçons d’avec ses filles. Ils la prenaient pour une vieille folle ou pour une enragée. L’aîné des trois garçons allait sauter sa sœur dans les bottes de foin du hangar ; il proposait aux autres s’ils voulaient y aller. Ils nous élaboraient comme ça des sortes d'états civils parallèles qu'on devinait dans des traits de visage ou dans des airs plus ou moins grimaciers. C’était aussi leur père qu’allait souvent traîner du côté des maisons dans la rue du docteur qu'il en était sorti une drôle de jeune fille toute blonde comme lui avec aussi ce même air de se moquer quand elle vous souriait. C’était officiellement la fille de quelqu’un d’autre, d'un type avec un nom du coin, mais elle a toujours eu, et plus encore à force de vieillir, le même air au père des voisins. Et puis un peu plus tard, pendant que sa femme était partie pour l'hôpital se faire opérer de quelque chose qui allait de travers, comme elle était toujours en mauvaise santé, comme il ne pouvait pas, non plus, la supporter, il allait traîner plus loin, dans le village à côté, sauter la femme à quelqu'un d'autre. Il en sortait toujours des naissances drôlement chroniques et sûrement que le père des voisins répandait des gamins comme on fait un semis, un peu aux quatre vents, sans trop penser qu'on y verra pousser.
Ils étaient tous fermés, tous les voisins, depuis leur arrivée, derrière leurs portes closes, fermés de la chaleur et de l’air qui étouffe. Les chiens noirs qu’on n’entendait pas devaient être écrasés par le soleil derrière les grillages des basse-cours ; les chiens devaient avoir l’air de mourir. Les mêmes mouches énervées venaient du champ, près de la digue, où les vaches avaient disparu du soleil ; elles harcelaient tout, les mouches ; les insectes, eux-mêmes noirs, volaient aveuglément comme des idiots. La vigne commence à peine à regarnir le grillage d’en face, mais les feuilles ont séché et les grappes et les fleurs avec. La maison est restée vide pendant plusieurs années après la mort de l’ancienne voisine qui lui donnait aussi quelquefois des bonbons ou des parts de gâteau. L’ancienne voisine est morte un jour de pluie à cause d’une voiture. Elle tenait un parapluie. Désormais le plein soleil de midi cogne dur sur les tôles qu’on a laissées par terre et sur les rares arbres fruitiers qu’ils n’ont pas abattus.
Derrière, à la table de la cuisine, ils s’engueulaient encore pour trouver des coupables ; la mort de l’arrière-grand-mère leur prouvait bien qu’ils étaient tous visés, que ça n’était pas seulement les enfants. Ils n’avaient plus seulement de la colère, c’était aussi la peur.
Il n’y a plus personne, s’est dit le grand-père tout à coup. Encore l’année dernière il y avait des voisins, même à noël dernier. Cette fois c’est tout fermé, en face, à côté, de partout ; on n’a que le clocher qui sonne mais c’est la mécanique. Il n’y a plus personne et c’est un piège à rat. On nous a coupé tous les téléphones, déglingué la voiture, supprimé les voisins qu’on soit faits comme des rats, ou comme des cons, pareil. Le grand-père s’est dit qu’ils n’en sortiraient pas et qu’il fallait ruser, que c’était un plan bien pensé, qu’on avait mis du temps. Il s’est dit qu’il faudrait filouter, comme quand on était enfant ; qu’il fallait être attentif aux détails, aux clins d’œil, aux messes basses. Après tout qui ça peut bien être, à part ceux qui sont morts il n’y a pas d’innocent dont on puisse être sûr. Tout de même, la grand-mère… quoiqu’elle serait capable, elle est assez sournoise. Il faut faire attention à tout et ne pas se faire voir, qui sait s’ils ne sont pas deux ou peut-être trois, s’ils n’ont pas un complice, caché à l’extérieur dans une des maisons ou dans un des hangars.


XV

Après un peu de temps, le soir, il s’est installé un drôle de climat de suspicion secrète sans qu’on ose le déclarer trop franchement, entre époux, entre père et fils, même envers le neveu. Ils se regardaient tous en coin, ils se jaugeaient. Il mûrissait lentement sa théorie, le neveu, de la grand-mère qui voulait se venger, qui ne digérait pas la mort de ses parents. Il pourrait en parler aux oncles, il était presque sûr qu’ils seraient convaincus. Le petit oncle en arrivait même à trouver curieux que son frère passe son temps dans de la mécanique à laquelle après tout il ne connaissait pas grand-chose, que sa fille était morte, peut-être, mais qu’avec leurs histoires, ça n’allait pas chez eux, avec aussi le divorce qui s’était fini, c’était peut-être un bon prétexte et une bonne occasion de régler quelque chose de personnel. Ils avaient tous, les uns contre les autres, des suspicions qui venaient à tout va ; ils se connaissent trop bien pour ne pas se trouver des raisons de monter des plans machiavéliques, pour ne pas se croire capable de tout, des choses qu’on n’irait pas penser quand c’est un inconnu.
Ils ne se quittaient plus pour se surveiller mieux. Ils avaient des idées de plus en plus farfelues, de tous partir à pied, en petite troupe, dans le plein soleil et de marcher jusqu’à trouver de l’aide. Marcher, sous ce cagnard, alors qu’on tient à peine dans la maison, la nuit, qu’on transpire comme des boeufs. Ils ont finalement décidé de monter les uns après les autres les corps à l’étage et de les poser sur les lits, couverts comme il convient, avec un drap bien blanc, bien nettoyé. Il faut dire que le corps de l’arrière-grand-mère, bien qu’il soit le dernier, commençait à sentir. Avec toute la chaleur, avec les mouches, on n’y pense jamais mais après tout, c’est comme ça la nature.
Ils ont ainsi vidé tout le salon ; ils ont aussi sermonné le grand-père, toujours avec méfiance, quand il s’est assis sur le canapé comme si de rien n’était. Est-ce qu’on oserait comme ça s’asseoir où on voyait le corps de ses petits-enfants trente minutes plus tôt. La femme du petit oncle l’a trouvé, sans rien dire, un peu trop apathique. D’ailleurs, on n’avait pas trop remarqué ce qu’il faisait le premier matin, lui qui sort toujours faire des tours dehors qui durent quoi ? cinq minutes. Il aurait pu s’en aller, l’air de rien, et tuer le gamin, profiter qu’ils arrivaient tous par la terrasse et faire le tour derrière les arbres, derrière, le long du mur pour noyer la cousine ; c’était lui aussi, le grand-père, qui avait retrouvé son fils, le cousin chevelu avec son grand sourire, il n’avait qu’à le battre à mort et le disposer là, dans sa drôle de posture ; pour l’arrière-grand-mère elle ne savait pas mais il aurait pu trouver un moyen, il avait peut-être d’ailleurs simplement fait le thé comme la grand-mère ne voulait pas. C’était un jeu d’enfant. Et la voiture ! c’était bien le grand-père qui avait fait surchauffer la voiture, qui l’avait déglinguée ; c’était lui, à coup sûr, il l’avait fait exprès.
Le soir tombait, ils ont allumé la télévision et le grand cousin est tombé sur un dessin animé. Ils ont regardé machinalement parce qu’ils le connaissent tous, les oncles et le grand-père lisaient la bande dessinée quand ils étaient plus jeunes. Ils ont regardé les enquêtes du petit reporter qui se fait assommer à tire larigot comme ils ont regardé l’après-midi les vieilles séries policières de la télévision, celles des gens anglais très bourgeois et très lents ; ils résolvaient durant leurs longs après-midis des crimes familiaux qui laissaient imbéciles les journaux et les polices locales. C’étaient toujours des histoires d’héritages dont ils faisaient des complots sordides et meurtriers. C’était toujours celui qu’on ne pouvait pas soupçonner qui était coupable. De temps en temps nous nous laissions avoir. Tantôt qu’une vieille mourait, tantôt qu’un vieux, tantôt des terres à grappiller, des trois fois rien ou même des loteries. Ils poussaient dans le froid des forfaits mieux cachés. C’est fou ce que les belges, entre le petit monsieur moustachu qui porte un nom de légume et qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la mascotte d’une marque de surgelés et le petit joueur de golf journaliste qui porte un nom de rien du tout, ont une fâcheuse tendance à faire des détectives hors pair tout en portant des noms tirés de derrière les fagots.
Ils se sont endormis sur place, dans le salon. L’un d’entre eux a éteint, ils dormaient déjà tous, la télévision qui le dérangeait.


XVI

Dans la nuit, dans le noir du salon, le grand-père s’est levé. Il n’a pas fait de bruit, ou du moins, il a essayé. La femme du petit oncle, un peu plus loin que lui, dormait à poings fermés ; elle ronflait, heureusement. Il a déverrouillé en deux ou trois minutes pour ne pas que ça couine le loquet de la porte fenêtre qui donne sur la terrasse ; ensuite, il est sorti. Il faisait assez clair, dehors, avec la lune, on voyait à peu près où l’on mettait les pieds. Il a fait le tour de la chambre à four, où l’arrière-grand-mère faisait le pain quand elle était très jeune, pour rejoindre le carré d’arbres à baies. Tout au fond, derrière les framboises, la grosse porte en fer est verrouillée, avec l’usure on ne peut plus tourner la poignée mais on peut enjamber le mur juste à côté. Avec le remblai c’est un jeu d’enfant. Pour le grand-père, tout de même, il faut grogner un coup quand on soulève la jambe et qu’on se réceptionne de l’autre côté.
Il a descendu le fossé en laissant faire l’élan. Ce sont des herbes hautes dans lesquelles on patauge. Au moins, c’est déjà ça, il n’y a plus l’eau stagnante dans laquelle on pêchait autrefois les grenouilles.
Il a suivi le fossé, le grand-père, en s’engouffrant sous les arbres du virage ; on ne voit plus si clair devant soi désormais. Le fossé circule à travers le village ; on atterrit, tout au bout, dans les mortes qu’on appelle comme ça parce qu’après les crues il s’y ramasse pendant plusieurs semaines les eaux mortes de la rivière. C’est lui, et même de loin, qui connait le mieux les coins du village et les passages secrets.
Il n’a pas remarqué, le grand-père, que quelqu’un l’avait vu sortir et l’avait même suivi jusqu’au carré d’arbustes.


XVII

Ils ont cherché le grand-père de partout durant la matinée mais ils n’ont rien trouvé. Le petit oncle a dit qu’il était sûrement mort ; il voulait bien chercher, il allait les aider, mais vous verrez qu’on ne le retrouvera pas, ou bien mort, vous verrez. Il se sentait déjà d’agiter haut l’index et de se taper sur les cuisses, de répéter qu’il leur avait bien dit. Sa femme, au contraire, répondait qu’on ne le retrouverait pas parce qu’il s’était planqué, que c’était lui, tout ça, qu’il se faisait passer pour mort pour mieux les prendre par surprise.
Après avoir perdu deux heures à chercher avec les quatre autres, le grand oncle est retourné sans rien dire à personne bricoler dans les fils et dans les pièces de la voiture ; il ne s’en sortait pas. Il réfléchissait, là-dessous, plus qu’il ne travaillait. Il tournait dans son esprit tous les évènements, les allers et venues, les phrases prononcées par chacun. Il n’avait pas mangé, le grand oncle si calme, depuis la mort de sa fille. Seulement la grand-mère lui apportait de l’eau. Il suait, là-dessous, lui aussi, avec la tôle de la voiture qui fermait la chaleur, qui lui coupait tout l’air.
Il a bien l’impression qu’il se retrouve, année après année, toujours dans le même coin. L’année dernière, en arrivant, ils n’ont pas vu, avec le dos tourné, qu’ils avaient arraché, les types de la commune, à grand renfort de machines et de tracteurs, de l’autre côté de la maison, la haie qui fait un gros buisson de mûres et de ronces sauvages ; on la taillait un peu pour qu’elle reste droite.
C’est lui, le grand oncle qui ne parle pas beaucoup mais qui se met toujours au travail sans qu’on lui demande rien, qui a recommencé, petit à petit, à déblayer la terre pour creuser à nouveau le fossé et faire un sous-bassement aux haies. Il a recreusé laborieusement l’ancien fossé qui fait écouler l’eau dans le canal bouché ; ils l’ont condamné désormais. Il a refait, tout beau, l’ancien fossé jusqu’à même retrouver l’herbe, dessous, qui n’avait pas encore séché.
Il a même construit quelques mois plus tard un mur de pierre très droit sur l’ancien lieu de la haie qui ferme entièrement la maison. Il a fermé, comme qui dirait, ou plutôt achevé, après longtemps, la clôture du terrain autour de la maison qui avait été un espace ouvert puis après grillagé d’une manière débile pour que les animaux, dehors, ne rentrent pas, ni les gens, et qu’on ne sorte pas non plus si facilement.


XVIII

Dans les films policiers de l’après-midi, le coupable est toujours celui qu’on ne peut pas soupçonner ; c’est celui qui fait des efforts, qu’on n’entend pas, qui ne pouvait pas être là et parfois qui est mort. Le grand oncle qui bricole la voiture et qui prend par moment des maux de tête terribles à cause de la chaleur se dit, dans cet ordre d’idée, que sa belle-sœur, la femme du petit oncle, a fait beaucoup de zèle quand le petit gros est mort ; c’est elle, encore, la belle-sœur, qui n’est jamais sur aucun coup, qui ne tombe jamais sur les corps, elle est toujours ailleurs, toujours bien occupée. Le grand oncle se dit qu’à la télévision ce serait la belle-sœur.


XIX

Ils sont restés sagement fermés dans le salon. Ils ont regardé la télévision et personne n’a bougé. Après l’épisode du grand-père qui s’est volatilisé, ils ont décidé de se partager les chambres. Ils ont pris une clef chacun, ils ont bien tout fermé. Le petit oncle et sa femme ont dit qu’ils feraient chambre à part pour que tout soit bien équitable et qu’on soit plus tranquille. Au fond, ils se méfiaient, ils n’avaient plus confiance. Ils se sont dit bonne nuit, tout de même, pour que les apparences soient sauves, pour donner l’impression qu’on est une famille.
Dans sa chambre, le grand cousin tremblait de tous ses membres ; il restait fixé sur la porte. Il lui semblait qu’il entendait des bruits, il n’osait plus bouger. Il a même sursauté et poussé un cri de panique quand la chouette est venue se poser sur le bord de la fenêtre. Elle vient souvent se poser-là, ils lui ont même donné un petit nom, comme si c’était quelqu’un. Il ne se rend pas compte, le grand cousin qui sursaute au moindre craquement, qu’il y a toujours eu des bruits la nuit et que c’est une vieille maison, le bois travaille, les rats grattent au-dessus, sous la charpente, ou les oiseaux, qu’importe.
Ce qui n’a pas été normal, par contre, cette nuit-là, c’est le coup de feu qui a retenti et qui a réveillé tout le monde, un deuxième a suivi. Le petit oncle a sauté sur sa montre, il était plus de trois heures du matin. Ils ont tous entendu mais personne n’a bougé ; tout de même, un coup de feu, quelqu’un qui est armé. C’est après un instant quand ils ont entendu la grand-mère hurler qu’ils se sont tous précipités en bas. Le petit oncle a même pris le temps d’attraper un couteau dans la vitrine à côté de son lit, une sorte de poignard, c’est de l’art primitif mais ça peut bien servir.
En bas, la femme du petit oncle avait des taches de sang qui lui couvraient le ventre ; elle était couchée là, avec du sang par terre, entre la table basse et la cheminée. La grand-mère tremblotait, elle sanglotait en pointant nerveusement la porte du salon. Le grand oncle s’est précipité au-dehors mais il n’a vu personne, ils avaient bien trop attendu. Près de la table basse, qui traînait sur le sol, c’était le pistolet qui avait disparu ; celui à barillet, l’arme de collection. Le grand oncle était bien surpris qu’il ait pu fonctionner, qu’on ait même pu tirer deux balles avec. Il aurait plutôt pensé, lui, qu’il serait vide.
Le petit oncle, qui s’est bien rendu compte, à ce moment-là que sa femme était innocente et qu’il était tout seul, désormais, là-dedans, s’est effondré sur elle et l’a prise dans ses bras. Il s’était mis du sang partout, le petit oncle, il la serrait en bavant à moitié devant tout le monde qui regardait en se disant que ça n’était pas lui, et pas elle non plus.


XX

Il n’y avait pourtant pas trente-six solutions. Avec l’histoire de la grand-mère qui avait vu quelqu’un sortir et tout le monde qui avait accouru en descendant par l’escalier ; avec le grand-père disparu dont on n’avait pas retrouvé le corps, ils se disaient bien tous que ça ne pouvait être que lui. Tous mais pas la grand-mère qui ne voulait pas y croire. Elle leur disait que non, que ça n’était pas lui, que c’était quelqu’un d’autre mais sûrement pas lui.
Le grand oncle très calme, qui réfléchit beaucoup, a bien admis qu’on pouvait faire le tour en passant par la grange. Il y a la porte de l’étage qui communique et qui ferme de l’intérieur mais après tout, on avait pu l’ouvrir avant de se coucher, puis descendre au salon, tirer les coups de feu, sortir par la porte fenêtre, repasser par la grange et remonter en fermant bien, cette fois, la porte de l’étage. Tout de même, c’était un peu tiré par les cheveux mais c’était bien possible, il fallait de la chance, ne tomber sur personne, être bien minutieux, mais c’était très possible. Le grand oncle pensait aussi, mais il n’en a rien dit, qu’à la télévision la belle-sœur aurait pu leur jouer un joli tour avec ce pistolet qui, curieusement, fonctionne ; il se souvient d’une drôle d’histoire pareille où des types enfermés disparaissent les uns après les autres ; ils ne sont plus que cinq et à ce moment-là, l’un d’eux meurt d’un coup de feu ; on se rend compte tout à la fin que le coup de feu était un coup monté, un canular dans le dos de tout le monde ; ça pouvait très bien être, comme dans le téléfilm, un arrangement malin pour tous les prendre au piège. Le grand oncle se disait bien que leur affaire ressemblait très franchement à celle du téléfilm, et que c’était peut-être, là, le coup de trop. Il n’a pas enlevé la belle-sœur de la liste.
Le grand cousin n’y croyait pas deux secondes ; c’était un tour de passe-passe, une théorie fumeuse, alors qu’il y avait bien plus simple. Le grand cousin a dit que la bonne solution c’est toujours la plus simple.
Ils ne sont pas allés se recoucher. Ils ont porté le corps dans les chambres, à l’étage, l’oncle l’a nettoyé et l’a couvert d’un drap. Ensuite il n’est plus descendu jusqu’à l’après-midi suivant. Ils n’étaient plus que quatre.


XXI

Le petit oncle qui s’est mis en tête de réfléchir alors qu’il en est incapable est allé plusieurs fois durant la journée s’appuyer près de la fenêtre de l’ancienne chambre dont on a fait un débarras. Il faisait attention de ne pas toucher sur les murs les taches d’enduit brun, on ne sait pas trop ce que c’est. Ils ont arraché le papier peint de ce qu’on appelait, avant, la chambre jaune ; ensuite, ils y ont entassé sans ordre et les uns sur les autres tous les objets qui ne servaient pas. On n’allait pas, quand même, les jeter. Du coup, ça fait une chambre mais avec des objets en vrac, une chambre mais sans lit. Il avait à ses pieds le coussin brodé de crocus qui avait moisi sur le revers. C’était une histoire que racontait souvent l’arrière-grand-mère ; une histoire de mariage et de cadeau empoisonné. Il regardait sous le toit bleu du clocher, là-bas, cette étrange chose qu’il y avait toujours eu, qui n’était pas seulement une ramée d’hirondelles, quelque chose de malsain, aussi de dangereux.
Un jour, il faisait gris, la lumière blanche de l’après-midi entrait par la porte-fenêtre et se posait partout sur le salon, sur la blancheur des murs et sur les poutres, sur les bois bruts et la tomette et les briques et les cadres. Sur la table un café fumait. Il y avait eu ces drôles de conversations, sur son frère et sur lui ; quelque chose qui ne va pas.
Il a descendu les escaliers quatre à quatre, le petit oncle festif qui ne maîtrise pas bien ses nerfs, qui est trop impulsif. Il voulait voir son frère, lui parler de l’histoire, il se rappelait peut-être. Il ne sait pas très bien d’ailleurs, le petit oncle, s’il ne se monte pas le bourrichon, s’il ne finit pas par céder, aussi, à la chaleur, à la situation. Il fait toujours si chaud. Il est sorti par la porte de devant. Les autres, qui l’ont vu, commencent à trouver bizarres ces longs temps qu’il passe seul à l’étage. Ça doit bien être ça, c’est sûr, c’est le grand-père. Il sait même pourquoi. C’est lui qu’on n’a plus vu depuis hier au soir. Il l’a même vu sortir, le petit oncle, il l’a suivi jusqu’au carré des baies ; il dormait d’un seul œil. Il est revenu parce qu’il avait peur, parce qu’il ne voulait pas trop s’éloigner des autres. Il avait cru d’abord qu’il voulait trouver de l’aide, le grand-père, avec sa manie de faire toujours ses coups en douce même s’il est dans son droit. Il a couru dans le gravier, le petit oncle. C’est papa, t’entends, c’est papa ! Je l’ai vu sortir hier soir, j’ai cru qu’il voulait nous aider. Mais c’est bien sûr, c’est lui. C’est pas pour les enfants, c’est une vieille histoire.
Seulement le grand oncle qui est toujours calme, même un peu flegmatique et qui n’est pas du genre à s’emballer comme ça, sur un coup de tête n’est pas sorti de sous la voiture. Le petit oncle lui a secoué le pied mais toujours pas de réponse. Il l’a tiré de là mais il était mort, le grand oncle, les yeux en l’air, la face rouge comme une pivoine, les bras plus haut que la tête. Il n’a pas eu le temps de réfléchir, le petit oncle, ça bougeait à côté derrière la pile de bois, ça s’approchait vers lui. Il a pris ses jambes à son cou, le petit oncle, dans la direction de la grange. Il s’est dit qu’il devait se cacher pour un temps, espérer qu’on ne le trouve pas, jusqu’à ce qu’il puisse rejoindre les autres et tout leur raconter. C’était bientôt le soir, il pourrait se faufiler. Il s’est glissé en toute hâte dans le gros congélateur dont on ne se sert plus ; on y mettait autrefois des cochons entiers, débités en morceaux, étiquetés, en sachets. Il a bien entendu, le petit oncle, des pas qui s’approchaient, il n’a fait aucun bruit. Ils ont dû monter à l’échelle, regarder dans les coins avant de s’éloigner. L’oncle a repris son souffle et il n’a plus bougé jusqu’à ce que le soir tombe.


XXII

La grand-mère et le grand cousin se sont retrouvés seuls. Ils ont trouvé le corps du grand oncle, tout sec, qui brûlait au soleil à côté de la voiture et qu’on avait tiré par les deux pieds. Immédiatement, la grand-mère qui avait pris un air très grave a dit qu’il fallait retrouver l’oncle le plus petit, que ça ne pouvait plus attendre. Ils se sont séparés pour faire le tour de la maison, pour fouiller toutes les pièces.
Le grand cousin qui n’écoute plus que lui a fait en sorte de foncer vers le salon sans qu’on remarque rien. Ils n’ont pas raccroché le pistolet qui doit contenir encore, avec un peu de chance, de quoi tirer quatre coups. Comme il est un peu gauche, qu’il ne sait pas faire et qu’il essaie d’aller très vite, le grand cousin a passé de bonnes grosses minutes à décrocher le barillet, deux ou trois autres encore pour le remettre. Ça fait un cliquetis qui lui dit que ça marche.
C’était le mercredi quand il était gamin qu’on entendait les coups de feu sonner dans la campagne. Il se souvient qu’ils lâchaient le matin, ou la veille, des faisans domestiqués, bien gras, bien fainéants, qui les voyaient venir de loin sans s’inquiéter et même ça les rassurait ; ils devaient être un peu déconcertés de voir les chasseurs se tapir qui piétinaient les brindilles et s’efforçaient du mieux qu’il leur était possible de ne pas faire du trop grand ramdam. A la fin, ils tiraient sur leurs grosses volailles bêtes et immobiles ; certains manquaient leur coup. Les chiens couraient ramasser le gibier ; ils en mâchouillaient la chair ferme sur le chemin du retour. Les chiens plus jeunes voulaient pour s’amuser garder un peu la proie et c’était une lutte grotesque entre l’homme et le chien qui ne voulaient pas lâcher ; l’oiseau, entre les deux, dont le cou désossé pendait et valdinguait d’un côté l’autre et la langue pareille, y laissait beaucoup des plumes.
Il y avait un gamin dans la cour de l’école qui se chiait dessus qu’il fallait toujours le punir ; il venait très tôt le matin puis il montrait son sexe aux filles en leur murmurant des horreurs. C’était aussi le mercredi, quand l’école était terminée, que sa sœur, à ce gamin-là, venait compter les piques de la grille derrière la maison, la mine toujours égratignée d’une manière ou d’une autre ; elle sentait le poulailler. Un reste de brouillard leur gâchait la bordure, les rives et le gaillache.
Il sait très bien ce qui s’est passé, le grand cousin ; il n’est pas si bête qu’il en a l’air. Tu vois, grand-mère, l’explication la plus simple est toujours la meilleure. Tu nous en veux toujours pour l’accident, pas vrai, parce que papa et maman sont morts, parce qu’on n’était pas avec eux et que tu ne veux même plus nous regarder. Tu ne peux plus supporter les autres qui mènent leur vie sans y penser, ou bien pas trop souvent, parce qu’ils s’en sortent, parce qu’ils ont fait leur deuil. On ne retrouvera ni mon oncle ni mon grand-père, pas vrai ? Tu as tout arrangé. C’est toujours toi qui crie au secours, grand-mère, toujours toi la première, toi qui prépares les thés, le déjeuner, toi qui porte l’eau à tonton, toi aussi qu’on a retrouvée tout près du pistolet quand la tante par alliance est morte ; tu avais bien le temps de lui tirer dessus et de jeter le pistolet, d’inventer une histoire, personne n’est entré ni sorti, c’est toi qui a tiré.
Il a pointé le pistolet tout droit sur la grand-mère qui lui répète que c’est n’importe quoi, qu’elle n’a plus de famille et qu’il s’est bourré le mou parce qu’il a peur et qu’il ne comprend pas. Elle lui dit ne fais pas ça, petit canard, je te promets que je n’ai rien fait et que je vous aime, tous, ton frère et toi comme les autres.
Elle a repensé, la grand-mère, à l’histoire des crocus et de l’oreiller. C’est la grand-tante, pas vrai, qui a brodé l’oreiller aux crocus au dos duquel on a fait une grosse tache marron. Elle est morte il y a longtemps la grand-tante et désormais son beau jardin bien droit, bien net, est un joli bazar à l’abandon, tout englouti de mauvaise herbe et d’arbres et de chiendents. Elle nous racontait toujours les mêmes histoires avec des gens qu’on n’avait jamais vus, des aïeuls à tout le monde ; ils cassaient des carreaux de cuisine parce qu’ils perdaient aux cartes, ils se tiraient dessus à grands coups de fusil en se traitant de bande-mou et d’idiots de village. Le grand-oncle allait une fois l’an sur une petite mobylette au tiers crevée vendre les cloches du muguet cueilli dans les fossés et jouer du saxophone jusque dans les rues de Paris, des airs qu’il estropiait avec un grand plaisir comme il avait appris la musique tout seul. Il est mort longtemps avant elle.
On y mangeait des tartes sèches comme la justice, chez la grand-tante ; elle assortissait sa blouse au carrelage de la cuisine. L’après-midi passait ; on entendait par bribes un crépitement de feu quand elle soulevait l’ouverture de la cuisinière à bois qui chauffait du matin au soir ; elle n’avait qu’à poser la bouilloire pour y faire du café.
Il y avait un champ derrière sa maison qui s’appelait les marronniers, avec un petit sentier de travers.
L’été, nous attendions sous les treilles de vigne ou de plantes grimpantes qu’elle nous serve de ces gâteaux secs qu’ils nous gardent tous dans des boîtes en fer avec une vieille bouteille de limonade, tout en verre, et dont le bouchon se décapsule comme un pot de confiture.
Autour ils n’avaient pas encore construit de mur. Tout au bout de l’allée, devant le feuillage clair, la peinture des gros tubes de ferraille blanche cloués de grillage s’était écaillée ; la rouille faisait des taches, des points rugueux et sales qui restaient sur les doigts et sur les vêtements.
Elle nous recevait le matin, la grand-tante, dans sa petite cour de graviers ; on avait peint la porte et les volets d’un bleu très pâle. Le matin nous étions à l’ombre ; il faisait un peu frais.
Nous sommes allés une fois chez la vieille voisine, dans sa cuisine sans porte – c’était seulement un rideau de cellier – et sans rien par terre, du béton. On n’avait jamais vu de mur entièrement vierge et de par terre vierge et de maison si vieille et toujours vierge. Tout y sentait le renfermé.
Ensuite, le cousin a tiré ; une balle, ça suffisait ; et tout était fini.


XXIII

Il a dû rester là, le grand cousin et rassembler les corps, s’en occuper, en attendant qu’on vienne le chercher. Il a passé le temps comme il pouvait. Près des piles de bois sec, les orties et les hauts chardons commençaient à s’affaisser. Sur le mur de la forge, au bas, avec toute la chaleur, un lézard avait même séché. Les bêtes et les insectes cherchaient un peu le frais dans la pile de bois ou bien l’humidité. Au coin, derrière les herbes, les branches des lilas font un passage secret. On s’engouffrait là-bas quand on était petits. Avant le mur de pierre et les espaliers, les graviers et la terre. Autrefois les feuilles vertes brillaient, nous prenions nos vêtements dans les épines et nous nous écorchions la peau. Dans le mur de la chambre à four, ils ont cassé la vitre de la fenêtre mais elle ne s’ouvrait plus de toute façon ; c’était il y a longtemps. Des traces sont toujours restées sur le mur de la chambre à four qui prenait une couleur écrue si le soleil brillait. Il reste un petit établi et la grande cheminée ; il pourrait bien en faire quelque chose comme un atelier. Il n’a qu’à se débarrasser de tout ce bric-à-brac. Il en ferait une petite dépendance, un endroit agréable, très simple et très ouvert. Nous pourrions faire, à nouveau, quelque chose de bien.
Il a retrouvé une sorte de très vieille malle avec des dorures et des fers, des cuivres, de la toile et des menuiseries, mais cachés sous une couche entière de poussière et de crasse, de la saleté, qui faisait une seule teinture, du sale, une seule couleur. Il a frotté longtemps pour poncer, pour enlever les traces et faire partir la rouille, dessus, l’oxydation et puis la moisissure après avoir lavé des grandes vagues d’eau, très froide, de l’eau à grandes rincées.
Ce sont des couches de couleur brune, puis noire, qui s’effacent ; il redécouvre petit à petit des cuivres, des ferrets, qu’il faut gratter longtemps ; à la fin, ils reluisent, mais par endroit seulement. Le reste a fait des traces qui ne veulent pas partir, dans les coins où l’on n’accède pas, ou bien pas assez fort. Ce sont encore des taches dans la toile, des auréoles et des coupures qui sont irréparables. Ça reparaît, ou bien ça se déchire. Il s’est efforcé pendant plusieurs jours de faire moins de dégâts que de réparations. La poussière de la rouille ou du bois qui s’effrite lui faisait dans les narines des drôles d’odeurs piquantes.
Il ne faisait plus si chaud, derrière, sur la terrasse. Nous avons eu, après un peu de temps, un meuble assez joli dont nous ne savions pas, en revanche, tellement quoi faire.
Il est retourné regarder la digue, les vaches qui s’empoisonnent et qu’on ne voit toujours pas. Il mangeait des framboises comme on mange des bonbons en se demandant ce qu’il pourrait bien faire de sa malle. On aperçoit le pont, derrière, et l’ancien champ de foire qui ne sert plus ; il est entièrement vide. Il s’est agenouillé, le grand cousin, et ça n’est plus aussi facile de respirer ; tout l’air lui brûle la gorge. Après un temps qu’il essaie de se redresser, il n’a plus d’autre choix que de rouler par terre, la tête vers le haut et les yeux qui s’enfoncent, comme un qui lentement deviendrait du sommeil. Il a jeté un œil sur sa main, les framboises. Il se rend compte, le grand cousin, que ce n’est pas encore la saison des framboises, que c’est beaucoup trop tôt. Il se rend compte, aussi, que c’est au même endroit qu’on a trouvé son frère. Il se rappelle, enfin, le grand cousin, que sa mère lui défendait bien d’aller manger des baies sans faire très attention. Chez ta grand-mère, il y en a qui sont du poison. Il n’en est plus resté aucun.


XXIV

Maintenant tout est baigné d’un soleil pâle et qui ne chauffe pas, il fait doux ; pourtant le ciel est bleu, très bleu, bleu mais tout aussi pâle, sans nuages. La terrasse et le ciment, le bois, les herbes, les tuiles de l’ancienne chambre à four, c’était tout couvert dans la lumière pâle de la fin d’été. Restent les coloquintes et la grande bassine de fer où les anciennes coquilles d’escargots flottent, vides, dans l’eau stagnante et verte qui croupit.
Dans l’abreuvoir en pierre où la pompe à main ne fonctionne plus, on avait mis des fleurs, toutes petites, comme au bord d’un bassin, de petites fleurs d’un bleu drôle. Les fleurs de roche faisaient dans l’abreuvoir des parterres qui montaient sur les murs et qui dégringolaient le long de la paroi.
Les vitres de la forge étaient toujours cassées. Ne va pas là respirer la poussière.
C’est de la drôle de ferraille inerte et calme et pâle qui servait autrefois de bicyclette, c’est des moellons, des pots, des piles de briques. Ils ont fini par s’enfoncer dans l’herbe et par former, au bas, des sortes de gravats.
Voilà, c’est à peu près ce qui s’est passé au moment où le grand cousin est mort empoisonné.
Son frère, le petit cousin grassouillet qui ne pense qu’à faire du mal et qui envoie les autres le faire à sa place n’est pas devenu gros en suçant des cailloux ; on sait très bien qu’il mange en douce, surtout des choses sucrées, du dessert, des bonbons. Il s’est caché, après le déjeuner, pour aller chaparder les baies qui poussent dans tous les sens tout près de la terrasse, derrière le mur et la porte qui ferme mal. Il s’est goinfré des baies qui sont empoisonnées.
La grand-mère a poussé des cris, comme à son habitude, parce que c’est une grand-mère et qu’elle fait du tapage ; elle a rameuté tout le monde. Le petit cousin chevelu, qui traînait dans la grange sur la soupente, parce que le petit gros l’a mis au défi d’y aller, parce qu’on n’a pas le droit, a roulé sur l’une des poutrelles qui ne sont pas fixées et qui sont simplement des branches de bouleau posées les unes à côté des autres. Il est passé au travers du plancher et tombé la tête la première sur le coin d’un box, au-dessous. Il est mort sur le coup, du sang s’est écoulé longtemps et son corps s’est couvert de bleus. La chute était vertigineuse. Ils n’ont pas fait très attention à la paille, au-dessus, qui pendait du plafond par où le garçon est tombé. Ils l’ont retrouvé bien plus tard mais c’est à ce moment-là qu’il est mort, le petit cousin chevelu et maigrichon qui sourit du soir au matin et du matin au soir, quand la grand-mère a crié pour la première fois.
A force de les voir qui s’alarmaient et qui s’agitaient dans tous les sens sans pour autant se rendre compte de ce qui se passait, la cousine qui lézardait sur son matelas gonflable a bien pu vouloir les rejoindre. Elle a voulu se rapprocher du bord pour ne pas se mouiller mais comme toujours sur les matelas gonflables, plus on lutte plus on verse d’un coup. Avec le soleil qui donnait depuis un bon moment, la chaleur et le déjeuner, la cousine qui s’est retrouvée, avec son corps bouillant, d’un coup plongée dans l’eau de la tête aux pieds a perdu connaissance. Ils ne se sont pas rendu compte, occupés qu’ils étaient à sauver le petit cousin, que la grande cousine était en train de se noyer. Quand ils l’ont retrouvée c’était déjà trop tard.
En l’espace d’une heure, les trois gamins sont morts et c’était le hasard. Dans la panique, le grand-père a noyé, un peu comme la cousine, et surtout comme le grand oncle l’avait dit, le moteur de la voiture. Dans la précipitation, ils ont perdu la conscience du temps qui passait ; le grand-père appuyait souvent sur la pédale, il voulait démarrer, faire le plus vite possible ; c’est simple, il a fini par noyer le moteur. Ensuite, le grand oncle s’est entêté à vouloir réparer la voiture alors qu’il en est incapable, il ne connait rien en mécanique, c’est un informaticien. Il a trouvé, dans cette lubie-là, un moyen de réfléchir, de ne plus penser à sa fille, de ne plus s’énerver.
Après que les trois enfants sont morts, parce que ça fait beaucoup pour être du hasard, les autres ont commencé à penser outre mesure. Le grand oncle a tenu plus longtemps que les autres parce qu’il se focalisait sur sa réparation. Le réseau ne passait pas parce que c’est la campagne, ils le savaient tous bien qu’ils n’avaient pas de réseau quand ils venaient pour les vacances. Le téléphone portable de la cousine passait très bien d’ailleurs, qu’ils n’ont pas retrouvé parce qu’elle l’a bien caché ; c’est une adolescente, elle sait bien qu’il ne faut pas laisser traîner son téléphone quand son père est dans les parages. Elle l’a coincé dans le recoin du lit, entre le bois et le support des lattes. Quand elle est allongée, elle n’a qu’à tendre le bras pour l’avoir dans la main. Il ne suffit pas, en revanche, de soulever le matelas pour s’apercevoir qu’il est là.
Le grand oncle s’est mis à penser lui aussi quand le pistolet de l’arrière-grand-père a disparu et quand l’arrière-grand-mère est morte. Il ne croyait pas, avant ça, aux délires de son petit-frère qui est un impulsif, qui ne voit jamais plus loin que le bout de son nez et qui se met toujours en tête des histoires de bonne femme. Elle avait beau faire mine de rien, l’arrière-grand-mère, elle avait bien fait un premier malaise ce matin-là quand ils sont tous venus la réveiller. Elle a fait de l’humour mais elle n’allait pas bien. Quand les enfants sont morts, ça lui a mis un coup, à cette pauvre vieille dame ; elle n’a rien dit, bien sûr, parce qu’il fut un temps où les gens étaient encore dignes et surtout très pudiques, mais elle était très affectée. Ensuite, avec toute la chaleur, avec toute la méfiance et les accusations, elle est rentrée, elle aussi, dans le jeu, l’arrière-grand-mère, elle s’est persuadée qu’elle avait une famille d’assassins, qu’elle les avaient nourris et faits comme ils étaient, que c’était de sa faute. Elle n’a pas supporté, la vieille arrière-grand-mère, c’était trop d’émotions d’un coup, trop de nervosité. Elle est morte tout doucement, juste en fermant les yeux, de sa mort naturelle, de vieillesse, et d’épuisement. Ils l’ont seulement aidée avec leurs idioties et leur paranoïa. Ensuite le petit oncle a cru qu’elle était morte parce qu’on avait empoisonné le thé. Il devait bien savoir, cet imbécile, que la grand-mère n’avait pas fait le thé et qu’on ne l’avait pas non plus empoisonné puisqu’il l’a fait lui-même, en mettant un sachet dans une tasse, en versant de l’eau par-dessus. Elle ne l’a même pas bu jusqu’à la dernière goutte, l’arrière-grand-mère, elle ne finit jamais son thé. Elle l’a jeté par-dessus la table au pied de l’olivier parce qu’il était dégueulasse, qu’il y avait trop de lait et trop de sucre aussi, ça ne sentait plus rien.
Le grand-père qui, comme ils ont dit, a toujours fait ses coups en douce, dans le dos de la grand-mère et de tout le monde, qui ne parle pas beaucoup non plus, il faut bien dire, et qui se verse surtout des grandes rasades d’alcool quand personne ne regarde, a trouvé très étrange, pendant l’après-midi, qu’il n’y ait aucun voisin et que tout soit fermé. Il a mûri, pendant l’après-midi tout une théorie du complot, du plan prémédité, un truc à grande échelle avec tout le village, les chiens, les vaches qu’ont disparu. Ça n’était pourtant rien qui soit très merveilleux ; il n’y a plus de voisins dans la maison d’en face depuis presque deux ans, les enfants de l’ancienne voisine se disputent l’héritage et personne n’habite plus la propriété ; les voisins d’à côté sont partis en vacances, comme eux, ils vont revenir d’ici dix jours et trouver le corps du grand oncle devant le portail d’entrée ; pour les autres c’est même encore un peu plus simple, ils sont fermés chez eux parce qu’il fait dehors une chaleur à crever. Il a bien attendu que la nuit soit tombée, le grand-père, pour se glisser hors de la maison, il voulait vérifier qu’il n’y avait plus personne, que tout le village était vide. Il voulait aussi passer un coup de fil depuis la vieille cabine qui marche encore à pièces, ça fonctionnerait peut-être. Il a beau ne rien dire et faire ses coups en douce, il n’est pas très discret, le vieux grand-père, avec son dos qui lui fait mal et son genou qui ne plie pas bien. Le petit oncle qui ne dormait que d’un œil et qui sentait bien qu’il se passerait quelque chose pendant la nuit a fait très attention et l’a suivi jusqu’à ce qu’il enjambe le mur. Ensuite, il est rentré parce qu’il a beau dire, le petit oncle, il n’est pas bien courageux, c’est même un trouillard de la plus belle eau. Il aura poursuivi son chemin sur deux ou trois cents mètres, le grand-père, jusqu’à s’enfoncer sous les arbres et jusqu’à s’empiger les pieds dans un câble en ferraille. Il ne peut pas le deviner, ça, le grand cousin, mais c’est le rapport de police qui l’indique ; le grand-père se sera pris les pieds dans un câble qu’on a retrouvé sorti des herbes, il est tombé vers l’avant et s’est perforé la trachée sur une tige en métal. Ils l’ont retrouvé là, dans l’herbe, et les vêtements mouillés par la rosée.
Ils ont tout de suite désigné le grand-père parce qu’ils ne l’ont pas retrouvé, à ne pas vouloir sortir de l’enceinte de la maison, et parce que cet imbécile d’oncle n’a pas voulu leur dire que le grand-père était passé par-dessus le muret. Il leur a fait un coupable parfait quand, le lendemain soir, la femme de cet abruti d’oncle a pris deux balles dans le coffre à trois heures du matin. Avec toute cette panique, ils n’osaient plus descendre de leur chambre de sorte que la femme de l’oncle, qui avait beaucoup bu à cause de la chaleur, s’est retenue deux ou trois heures durant d’une envie très pressante. Elle s’est bien efforcée de tenir toute la nuit mais elle a dû se résoudre après une lutte acharnée. Elle n’allait pas, tout de même, pisser par la fenêtre. Elle a fait peu de bruit et s’est si bien soulagé la vessie qu’elle en avait les larmes aux yeux. Quand elle est repassée par le salon, en marchant droit, toutes lumières éteintes, elle savait bien que le grand-père rôdait, elle a seulement vu la lumière du coup de feu et celle du second. Quand la lumière s’est rallumée, elle a vu la grand-mère, le pistolet en main qui lisait dans ses yeux qu’elle n’était pas coupable. C’est à ce moment-là que la grand-mère a paniqué. Elle avait bien cru voir quelqu’un qui lui courait dessus, elle a tiré sans même se rendre compte, dans la panique. Elle n’a pas trop pris le temps de réfléchir, elle a jeté le pistolet loin d’elle, elle a poussé un cri comme elle a toujours fait ; ensuite, elle a seulement pointé la porte-fenêtre du doigt quand les autres sont descendus. Elle en tremblait encore, elle sanglotait d’avoir tué quelqu’un sans l’avoir fait exprès, sans même être bien sûre que c’était une erreur. Elle n’a pas pu pousser le mensonge jusqu’à dire que c’était son mari, le grand-père, que c’était sûrement lui puisqu’il a disparu. La grand-mère a décroché le pistolet du mur, seulement pour se protéger, quand elle a commencé à sentir le roussi ; elle est descendue à la nuit tombée quand elle a entendu des bruits qui provenaient des escaliers, elle s’est dit que peut-être s’était le grand-père, elle voulait avoir le cœur net, comme on dit à peu près. Ensuite, elle a tiré en pensant se défendre. Ils n’étaient plus que quatre quand ils ont commencé à s’entretuer, en proie à la panique.
Le grand oncle qui réfléchit mieux mais qui avait tout de même cédé à l’angoisse générale leur a sorti de l’arrière de sa tête une théorie étrange d’itinéraire entre la porte, l’étage, la grange et le salon. Ça n’était pas si farfelu mais il ne s’est rien passé de tout ça. Quand son frère l’a retrouvé raide, à même le gravier, il n’avait rien mangé et rien bu depuis deux jours, le grand oncle. Méfiant comme il était, il avait des soupçons contre sa mère qui servait depuis le départ le thé de l’arrière-grand-mère, les déjeuners des enfants, les boissons de tout le monde. Avec son air d’être toujours dans la lune, il avait tout de même écouté les histoires du petit oncle et celle du grand cousin. A chaque fois que la grand-mère lui apportait de l’eau, qu’elle avait simplement tirée du robinet, il disait bien merci, débouchait la bouteille et la laissait doucement s’évaporer à côté de la voiture. A passer des journées entières dans le cambouis, la tôle, à la chaleur, à transpirer en ne buvant pas trois gouttes, à ne plus rien manger depuis la mort de sa fille, il a fini par se laisser partir, le grand oncle ; comme il avait déjà perdu plusieurs kilos pendant les premières années de son divorce ; comme il dormait très mal quand sa fille ne lui parlait plus. Il s’est senti partir, allongé sur le sol, il n’avait plus tellement la force de bouger les membres, la tête lui tournait, il avait des migraines depuis la nuit dernière. Il est mort comme on meurt, un peu de chagrin, de négligence, un peu à croire les autres aussi et surtout d’un coup de chaud.
Quand le petit oncle l’a trouvé, il paniquait déjà ; il s’était monté tout une histoire avec le grand-père, d’un souvenir construit d’un bout à l’autre avec des bouts de ci et de ça, des réminiscences vieilles de bien trente ans. Comme c’est un crétin, l’oncle le plus petit, doublé d’un trouillard, triplé d’un naïf et d’une triple buse, il s’est enfoncé seul dans son propre délire en croyant tout à coup qu’il était poursuivi par le grand-père enragé pris de frénésie meurtrière ; c’était le petit chien de l’arrière-grand-mère qui gratouillait dans le bois mort pour chasser des vermines et qui l’a poursuivi gaiement jusqu’à la grange. Il s’est enfermé là-dedans, le petit oncle, tout fier de sa trouvaille, assuré de sa force et s’est laissé lentement asphyxier dans un congélateur en croyant qu’il laissait finement passer du temps. Avec l’oxygène qui baissait, les aimants et la porte qui doivent tenir bon, avec la posture impropre à faire le moindre effort, il n’a jamais pu s’extirper de sa cachette, le petit oncle, il est mort asphyxié, à taper contre les parois. Il est mort comme un con, le petit oncle, il n’y a pas d’autre mot.
La suite, on la connait ; le grand cousin qui croyait avoir tout compris avec ses histoires de vengeance qui ne tiennent pas debout a tué la grand-mère en étant fier de lui. Elle les adorait, la grand-mère, et c’était justement tout ce qui lui rappelait sa fille. Elle n’aurait pas touché un seul de leurs cheveux. Ensuite le grand cousin qui errait comme une âme en peine a grignoté des baies qui sont empoisonnées. Il est mort à son tour.
A quelques suppositions près et quelques éléments qu’on ne peut pas savoir quand on ne fait pas partie de la famille, c’est ce qui est inscrit sur le rapport que l’ancien lieutenant de police qui a été promu a tenu à taper lui-même, et à peu de choses près, à des tournures surtout, ce que le grand cousin s’est résumé tout seul juste avant de mourir.


XXV

Evidemment, puisque ce sont les déductions de l’officier de police qui était autrefois lieutenant dans l’affaire de la vieille dame, du gamin et du garde-champêtre, puisque ce sont aussi les déductions d’un gamin de dix-sept ans qui s’est laissé berné et qui est, sans exagérer trop, une brute épaisse et mal dégrossie, des choses se sont passées qui leur ont échappé. Les policiers n’ont, une fois de plus, pas prêté la moindre attention au petit chien de l’arrière-grand-mère ; ils n’apprendront jamais ; ce sont des policiers. Dans l’affaire du gamin, du garde champêtre et de la vieille dame, personne n’avait, non plus, prêté trop attention au chien de la petite fille qui est morte et qui faisait du bruit, il aboyait tout le temps ; le meurtrier s’était donné du mal pour le faire disparaître. Il l’avait attiré très loin de sa maison.
Sans que personne y fasse attention, le petit chien de l’arrière-grand-mère qu’on a vu vadrouiller deux ou trois fois sans faire beaucoup de mal a été retrouvé mort, lui aussi, derrière le tas de bois qui grouille de cafards et de bêtes. C’est le meurtrier qui l’a trouvé là, qui ne faisait rien de mal, pas même du bruit, mais qui était seul à manquer pour compléter la liste de la dernière fois. Il n’a rien eu à faire, seulement serrer le cou du petit chien qui ne peut pas se débattre, il n’en a pas la force, il n’était pas non plus assez craintif, jusqu’à ce qu’il s’éteigne. C’est à ce moment-là qu’il est rentré chez lui, que c’était terminé.
Il a constaté quelques jours plus tôt qu’ils étaient arrivés. Ils faisaient du tapage et surtout le petit oncle avec ses éclaboussures et ses cris dans l’eau. Comme il faisait le tour de la maison pour trouver un moyen de mettre fin au bruit, il aperçoit le cousin grassouillet qui se goinfre de baies mais qui, lui, plus malin, plus connaisseur aussi, choisit soigneusement celles qui sont comestibles. Il s’est approché gentiment du mur en faisant mine de vouloir attraper pour lui celles qui étaient plus loin. Le gamin n’a pas eu tellement le temps de comprendre que le type qui est un meurtrier lui serrait toute la gorge avec excitation, avec délice aussi. Il est reparti en sautant par-dessus le muret quand la grand-mère est arrivée. L’enfant n’était pas encore tout à fait mort mais il était trop tard. Le petit cousin grassouillet s’est fait étrangler par le tueur comme le gamin qu’on a retrouvé quelques mois plus tôt jeté dans un fossé.
Une ou deux nuits plus tard, le grand-père s’est sauvé pour appeler à l’aide. Il a descendu le fossé et suivi le long des jardins pour essayer d’apercevoir de la lumière, des gens, des signes de vie. Il était tout soulagé, le grand-père, de voir qu’il y avait en fait encore du monde quand il s’est approché de la maison du tueur ; il gueulait en riant pour lui dire de venir et pour demander s’il pouvait enjamber les fils de fer barbelés. Il était fin heureux, le grand-père, de tomber sans savoir sur le type qui est un meurtrier. Le tueur qui passe entre les gouttes depuis plus d’un an a sauté de l’autre côté des pieux en disant qu’il allait l’aider ; il a ramassé la tige de métal qui traînait dans les herbes hautes et l’a enfoncée dans la gorge du grand-père. Le câble est ressorti des herbes comme il se débattait. Franchement, s’empiger dans les herbes et tomber en avant, le cou tendu, sur un morceau tranchant, vous parlez d’une malchance ! Evidemment que c’est le meurtrier qui habite juste à côté qui a tué le grand-père, exactement comme il a tué la vieille dame de l’appartement.
Pour finir, le type qui est un meurtrier est revenu pour le chien, il a dû se cacher derrière le tas de bois quand il a entendu le petit oncle qui s’approchait. Il est peut-être bête, cet oncle-là, mais pas au point de confondre un chien de dix kilos qui court dans du gravier avec un homme qui marche en sachant où il va. C’est lui, le meurtrier, qui a suivi le petit oncle jusque dans la grange. Il aurait préféré lui mettre une balle juste sous la mâchoire pour bien tout terminer, pour bien reproduire comme il faut la mort du garde-champêtre, mais le coup aurait fait du bruit, c’était trop dangereux, il a dû se résoudre. Il a jeté un œil de chaque côté de la grange et a vite repéré le vieux congélateur. Il s’est assis dessus pour un petit moment, sans faire le moindre bruit, le temps que l’air à l’intérieur soit entièrement consommé, le temps qu’on n’entende plus taper sur les parois. Ensuite, il est parti. Ça n’était pas si mal. L’oncle s’est débattu pour sortir de là-dedans mais avec le manque d’air, les aimants, la posture, on a déjà tout dit, il n’a pas eu suffisamment de force ; il est mort asphyxié, pas comme un con, mais presque. Il n’est plus resté que le meurtrier dans une maison voisine.
L’officier de police, en ville, dans son bureau, qui a bien mis en évidence le concours de circonstances, était très fier de ne pas être tombé dans le piège, d’avoir su démêler la suite des accidents où quelqu’un de plus bête et de moins attentif aurait vu un massacre, une boucherie sanglante.
Il n’est plus resté que la maison vide.


XXVI

La campagne derrière était jaune et très vive. On n’aperçoit qu’à peine la maison. Devant, c’est encore l’étendue d’herbe verte, très verte, et grasse et feue luxuriante qui désormais s’orange et sèche, décline, en fait ça s’étiole mais comme à l’été avec les vagues de chaleur successives qu’écrasent, qu’émiettent tout. Ça fait des bouquets de paille en touffes très inégales qui peuplent partout de la terre grise, de la terre dure et qui craquèle un peu plus tous les jours. Après, c’est le grand hêtre, le très grand hêtre, et vieux, qu’est vert et, là, tout en feuillage ; ça fait un gros arbre massif et qui résiste bien à la chaleur avec derrière des bosquets, des lignes ou des sortes d’allées d’arbres pareils, mais fins, mais gringalets. Derrière encore, il n’y a plus que les chemins droits, les graviers, la digue.

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