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Sang du lapin

« longue secousse de la mémoire surpeuplée

mots soustraits au chaos – à la pâte – surgis du dépôt de l’inarticulé – pression insoutenable – explosion »

Danielle Collobert


I

Il y avait un vieux type en pardessus qui tournait autour du cadavre depuis un bon moment. Ils ne savaient pas trop qui c’était que ce bonhomme, ni le lieutenant ni les autres, qui faisait le professionnel avec ses vêtements, ses mines et sa tête d’inspecteur.
_Vous le connaissez, celui-là ? C’est un consultant ?
_Aucune idée, lieutenant. Il était là quand on est arrivé.
_C’est peut-être un témoin ou un type du coin ?
_Aucune idée, lieutenant. Il n’a rien dit du tout et on ne l’a pas interrogé.
_Il a l’air d’être de la partie. Ça doit être un consultant ou quelque-chose comme ça. A tous les coups, c’est le préfet ou le commissaire qui nous l’a collé dans les pattes pour nous faire avancer.
_Peut-être bien. Aucune idée, lieutenant.
C’est lui qui s’était approché le premier, le vieux, pour dire que ça lui rappelait les dimanches de lapin. C’était un truc à lui, dans son enfance. Son père ramenait des fois un lapin ou un lièvre qu’on allait manger. C’était le dimanche, toujours. Soit on lui tordait le cou, au lièvre ou au lapin, à mains nues quand on voulait jouer au sauvage, soit on l’assommait d’un grand coup de gourdin derrière les étiquettes qui lui brisait la nuque. C’était un peu, disait-il, l’arroseur arrosé, de tuer le lapin d’un coup du lapin. Ensuite, on le pendait par les pieds dans la chambre à four et on sectionnait de chaque côté des pattes sa jolie fourrure douce et ses jolis tendons. Il avait la tête et les oreilles qui pendouillaient, le lapin, et les yeux grand ouverts. C’était un fameux spectacle. On attrapait fermement la peau des pattes et hop, en tirant vers le bas, on déculottait entièrement le lapin avec naturellement des membranes blanches qui résistaient et qui s’étiraient de partout. A la toute fin, on retrouvait la tête du lapin, écorchée vive avec du sang autour, sur la planche à découper de la cuisine. Vraiment, ça n’était pas joyeux. Ça répandait du sang partout.
Ils ne savaient pas trop, les policiers autour, pourquoi le vieux type leur racontait ça. L’homme était mort pendu normalement, par le cou, pas du tout par les pieds, il avait toute sa peau et pas la moindre entaille. En somme, ça n’était pas du tout pareil. Le lieutenant avait même quelques soupçons parce qu’il avait vu récemment, dans une série du soir, que les tueurs essaient parfois de se mêler à l’enquête ; c’est un moyen de se disculper et de contrôler tout. Ce serait bien pratique mais malheureusement le vieux n’a rien à voir avec le type qui s’est pendu. Il n’a rien fait du tout, ni maintenant ni avant, et c’est juste un vieux qui passait ; il s’est arrêté pour tâter le cadavre et voir ce que c’est qu’un corps mort, la texture et l’odeur surtout ; il voulait palper, voir comme ça résiste, comme c’est rigide, ou mol.
Ils ne sont pas tranquilles, les policiers, c’est déjà le troisième cadavre qu’on retrouve et qui a l’air de s’être suicidé. Ils ont déjà retrouvé deux hommes d’une petite quarantaine d’années qui se sont pendus, tout pareil. Ça ne les avait pas trop alarmés. C’est l’âge qui veut ça, on ne sait pas trop pourquoi ; il y a des gens qui ne passent pas le cap. Ils se rendent compte qu’ils ont vieilli et qu’ils n’ont pas réussi grand-chose, ou bien qu’ils ont fait des conneries, manqué à leur devoir, déshonoré des proches ou des aïeux, peu importe le prétexte. Ils tombent dans une dépression qui n’en finit pas et du jour au lendemain, ils se font sauter le caisson. Ceux-là se sont pendus mais ça revient au même. Ils ne cherchaient pas trop, jusqu’ici, les policiers, mais cette fois c’est l’un des leurs qu’ils ont retrouvé pendant, un collègue, un du commissariat qu’ils voyaient tous les jours alors ça les embête. Ça n’est plus un type inconnu qui ne les concerne pas. C’est quelqu’un qui s’habille comme eux, qui fait le même métier, il empruntait les voitures de fonction, il avait une arme de service. D’ailleurs, ils l’ont retrouvé pendu dans son uniforme bleu marine, tiré à quatre épingles, il n’y avait que la casquette qui était tombée par terre.
Le corps lourd et rigide pendait en oscillant doucement ; il tirait de tout son poids sur le câble. Les deux autres s’étaient pendus l’un avec de la ficelle bleue, l’autre avec une lanière en plastique ; ça n’avait pas semblé tellement prémédité. Ils n’avaient pas laissé même une lettre ou un mot, rien du tout qui serait utile. Le lieutenant avait vu que les gens qui se suicident laissent souvent un mot. Il répétait à qui voulait l’entendre qu’elle commençait à être louche, cette affaire, et ça faisait en un seul coup beaucoup trop de cadavres.
Tout le monde se regardait en chien de faïence, on faisait semblant de rien, on faisait son travail mais à l’arrière du crâne ils avaient tous l’idée que ça n’était pas normal ; il faudrait bientôt qu’on en parle et qu’on rompe le silence, qu’on dise que cette fois quelque chose clochait, ça n’était plus possible. Ils espéraient encore plus secrètement que ça s’arrêterait là, il était encore temps, qu’on enterre le dernier cadavre et qu’on n’en parle plus. Evidemment, ça n’était pas possible ; c’était déjà trop tard.
C’était la fin de matinée ou le début de l’après-midi ; l’un ou l’autre, on ne savait plus très bien si tout le monde était assoupi d’avoir le ventre plein ou affaibli d’avoir l’estomac creux. Le vieux type qui rôdait là autour avec son pardessus s’est approché du lieutenant :
_Alors ? Il y a quelque chose de louche pas vrai, quelque chose qui n’est pas normal ? Les gars m’ont dit que c’était déjà le troisième qu’on retrouvait comme ça, pendu, en l’espace de quinze jours. Ça commence à faire beaucoup pour une coïncidence. Il faut qu’on discute, j’ai des choses à vous dire. Venez, je dois d’abord m’acheter un chapeau. Il y a une petite boutique, un chapelier dans le centre-ville, que j’aime beaucoup. Je ne suis jamais rentré mais je passe devant le matin quand je vais chercher le journal. Ils ont des tas de modèles dans la vitrine et des lumières très jaunes ; ils font tout à la main. J’ai toujours voulu entrer regarder mais je n’avais pas tellement de raison d’acheter un chapeau. Désormais, j’en ai une. On papotera sur le chemin, ce sera l’occasion de faire connaissance. Je vais vous emmener. Ensuite, on abordera les sujets plus sérieux, les cadavres et tout ça. Je cracherais bien par terre en même temps que je vous dis ça, « cadavre », histoire d’exprimer mon dégoût. Je l’aurais fait si j’avais mon chapeau.
Le lieutenant qui ne savait pas trop quoi penser avait juste fait oui de la tête. Le vieux bonhomme lui coupait le sifflet. Il ne savait pas trop, le lieutenant, si c’était que l’autre l’impressionnait par sa stature et son air de vieux briscard ou si c’était au contraire qu’il en perdait son latin de voir ce vieux type à la retraite, un badaud, un empêcheur de tourner en rond, jouer les spécialistes et les professionnels.


II

Ce qu’il pouvait faire gris depuis quelques semaines. Un gris de brouillard ou de neige, presque blanc, un gris froid et qui monte en vapeur des champs, des herbes, des terres grosses et stagnantes. Tout le monde en avait pris un coup. Après l’été indien qui s’était prolongé sur une bonne partie de l’automne, l’hiver avait frappé net, comme ça, sans prévenir, du jour au lendemain. Ça leur mettait à tous le moral dans les chaussettes et ça ne leur donnait pas du tout l’envie de se lever le matin. Pour ne voir que de la nuit et du brouillard autant rester couché. A la maison, les gens commençaient à tirer la tronche, à s’engueuler à cause de la fatigue, du mauvais temps, des impôts qui arrivent et les dépenses des fêtes, les jours qui raccourcissent. Il faut la supprimer, cette portion-là de l’année.
Ils étaient tous les deux montés dans la voiture du vieux et le voyage n’en finissait pas. Il avait pourtant dit que ça n’était pas loin. Au lieu de ça, la route était interminable et le vieux commentait à tous vents les panneaux des villages et les informations de la chaîne de radio.
_Voyez, tous les petits villages, comme ça, qui s’appellent Castel quelque chose, c’est toujours qu’au départ il y avait un château. Castelnau, Châteauneuf, ça veut tout dire la même chose. Vous voyez, là, sur la hauteur, l’amas de rocaille qui ressemble à une petite voile de bateau gonflée, plus ou moins, eh bien c’est un vestige de château. Il y avait un mur, au départ.
Le lieutenant n’en avait rien à faire des histoires de châteaux. Il faisait mine d’écouter en regardant par la fenêtre. Il n’aimait pas trop la voiture, le lieutenant. Il attrape des haut-le-cœur quand il ne conduit pas. Comme l’autre, en plus, n’arrête pas de donner des coups de volant quand il fait des écarts, ça n’aide pas tellement le lieutenant à se sentir bien. Il se concentre sur la route, il serre les dents, il répond le moins possible mais ça n’empêche pas la salive de lui monter dans le fond de la bouche.
_Alors, racontez-moi, mon vieux ; où en est le dossier ? Qu’est-ce qu’elles ont comme informations, les forces de police ?
Il sent bien qu’il ne va pas y couper, le lieutenant qui s’enfonce dans le siège et qui sert la poignée de l’accoudoir.
_Des choses factuelles, comme toujours, des dates, des données administratives. On sait que les trois victimes ont été retrouvées pendues. Les deux premières étaient célibataires, et l’une d’entre elle venait d’essuyer un échec sentimental avec une collègue de bureau. La femme du troisième venait de le quitter parce qu’elle couchait avec un autre collègue à nous. Ça, la victime ne devait pas le savoir. Le pauvre vieux, quand j’y repense, c’est peut-être encore mieux qu’il n’ait rien su du tout. En somme ce sont des suicides tout ce qu’il y a de plus classiques, à part qu’on n’a pas retrouvé de lettres. La dernière victime était un policier, on le connaissait tous bien, c’était un gars timide qui ne parlait pas beaucoup. La deuxième un gérant de supérette de proximité ; on a déduit que ça ne devait pas marcher fort au niveau des affaires. C’est un quartier plutôt sordide d’étudiants et de clochards, il y a souvent des problèmes avec des types saouls passé une certaine heure. La première victime travaillait dans les bureaux des allocations, un employé comme un autre, vieux garçon, pas tellement de famille. Une collègue venait de se plaindre au patron qu’il insistait beaucoup alors qu’elle venait de le rembarrer. Il la dévisageait, soi-disant, quand elle passait devant lui. On a plutôt compris qu’il lui matait le cul et qu’il jetait des regards pas trop discrets dans le creux de son décolleté. Non vraiment, rien de bien extraordinaire si ce n’est que ça fait trois en l’espace de quinze jours et que ça nous explose les statistiques, apparemment. Après, avec l’hiver, la grisaille et le brouillard, les fêtes, c’est la saison. Qu’est-ce que vous voulez. Les gens ne voient plus le soleil et ça leur fout le cafard. On en a toujours un peu plus à cette période-là. Pas autant mais tout de même.
Ils sont arrivés devant la boutique ; le lieutenant vérifiait machinalement qu’il avait bien à la ceinture son arme de service. Le vieux a poussé la porte de la chapellerie qui sonne un petit coup chaque fois que quelqu’un entre.
_Bonjour, on est de la police, mon collègue et moi. On enquête sur une série de suicides qui ont eu lieu dans le coin récemment. J’aurais quelques questions à vous poser aux sujets de vos chapeaux avant d’aller plus loin.
Le type du comptoir ne savait pas trop sur quel pied danser.


III

Une fois couvert de son chapeau le vieux n’a plus rien dit. Le lieutenant avait un rendez-vous prévu de longue date avec madame le maire concernant la logistique de la foire régionale ; il y aurait sûrement un addendum au sujet du cirque miteux qui devait s’installer le soir-même sur l’aire des gens du voyage, derrière les stades et l’université.
Madame le maire n’aimait pas beaucoup ces histoires de suicide. Ça lui faisait froid dans le dos. On avait dû lui raconter des histoires, quand elle était petite, d’untel ou untel qui se serait brûlé la cervelle, des gamins tristounets ou des pères de famille. Non, ça ne lui plaisait pas du tout et ça n’était pas bon pour l’image de la ville. Les deux premiers passe encore, c’est la saison, mais enfin cette fois-ci c’est un membre des équipes de police. Il faut faire quelque chose, passer le mot aux hommes, leur dire d’être attentifs, d’être prévenants. On ne peut pas laisser comme ça les gens se donner la mort tous les quinze jours. Ce serait comme d’habitude, madame le maire partirait dans une réflexion philosophique sur le suicide qui s’enflammerait en glissant sur la vie tout court, ensuite elle reviendrait sur sa famille, à elle, bon, en tournant la photo qui est sur le bureau et en se retirant dans le fond de son siège, elle repartirait de plus belle sur le cas de la ville, parce que tout de même, elle, ce sont les citoyens qui l’ont plébiscitée, c’est un mandat, qu’elle a, il faut bien le comprendre, ça n’est pas son métier, on lui a demandé, par la voie des urnes, de tenir les clefs de la ville et de faire en sorte qu’elle se porte bien ; sur le cas des forces de polices elle placerait au départ qu’elle ne veut pas avoir l’air agressive et qu’elle sait bien qu’on ne peut pas avoir l’œil partout, que le métier est difficile, elle le sait bien tout ça, mais ça serait quand même leur faute, bon sang, c’est tout de même pas la mer à boire de patrouiller un peu ici ou là, dans les zones sensibles, ou de se relever la nuit quand il y a un cas de force majeure ; ça n’est pas comme si elle rechignait à verser des primes, elle est généreuse, sur les primes, elle n’a jamais tellement refusé ; bon, quelquefois quand il y a des restrictions budgétaires qui viennent de l’Etat on ne peut pas faire autrement mais quand même, elle essaie, elle, elle juge que c’est important, de rémunérer le travail, les heures supplémentaires, elle veut qu’on s’investisse, c’est tout.
Madame le maire est une femme qui parle beaucoup. Il faut croire qu’elle aime bien s’écouter parler. Ça doit être quelque chose les repas de famille quand elle préside, au bout de la table, l’assemblée de ses enfants, des conjoints, et de ses petits-enfants. Elle n’a plus de mari, madame le maire, et c’est tant mieux pour lui, le pauvre. Plus les années passaient, moins il pouvait la supporter. Il faut dire aussi que l’âge avançant, elle prenait de l’embonpoint, de la graisse au niveau du cou et des joues, avec des coiffures de gâteaux ou de pâtisseries à la crème, et des bijoux terribles. Ça n’arrangeait pas tellement les choses. Il n’aimait pas trop les desserts, feu le mari de madame le maire, il était plutôt salé, comme on dit, c’était un viandard friand de rôtis et de poêlées, friand aussi de poissons de rivière qui aimait manger tout avec le bout des doigts comme un homme des cavernes. Au repas, il mangeait, le plus souvent comme un affamé sans écouter personne. Le reste du temps, il faut bien dire que sa femme lui cassait les couilles avec ses histoires politiques et ses considérations plus ou moins sociales. Le reste du temps, donc, il attendait les repas. Il n’était même pas tellement gros quand il est mort. Il était en forêt pour ramasser des champignons, il s’est senti un peu mal, essoufflé, puis le cœur a lâché. On l’a retrouvé presque bleu de froid, couvert de bestioles dégoûtantes, des bestioles de forêt, qui n’avaient encore rien attaqué. Il n’était pas encore en train de faire de l’humus. Il n’avait même pas pris la peine de fermer sa petite voiture rouge, à l’entrée du bois, convaincu qu’il n’en avait que pour un quart d’heure. Les clefs étaient sur le contact.


IV

Ensuite, au bord des champs, les tas de fumier commençaient à fumer, le matin, avec le froid. Ils répandaient dans l’air une odeur pas possible qui vous piquait le nez. Une odeur de merde et d’herbe pourrie. Le lieutenant avait pris l’habitude de ne pas déjeuner pour ne pas rendre toute sa gorge à chaque fois qu’il voyait des scènes à vous secouer le cœur. Ça lui sauvait aussi le trajet de ne pas déjeuner quand le fumier sentait ; les voyages en voiture l’avaient toujours rendu malade, on l’a bien vu.
C’était le dimanche après-midi, les voyages en voiture, quand il était petit. Il fallait qu’on aille se promener soit sur les routes ou bien marcher un coup. Il faisait gris. On voyait au bord de la route des restaurants fermés ou des vieux panneaux d’Antiquaires. Il n’y avait plus l’air d’y avoir grand monde nulle part. Le lieutenant était déjà malade à cause de l’odeur de plastique et de feutre de la voiture, avec aussi l’odeur du petit sapin qui pendait au rétroviseur. Un jour, il a même rendu ses spaghettis par la fenêtre sur un pauvre cycliste qui suait tout ce qu’il pouvait, la tête dans le guidon. Ils ne se sont pas arrêtés, bien sûr. Ils ont foncé tout droit comme si de rien n’était.
On dévissait à tout moment vers le bas-côté rouge en feuilles d’automne ou vers le vide à travers la rambarde, de l’autre côté de la route. Elle était noire, la route, avec la pluie restée ou la mauvaise saison. La voiture n’aimait pas beaucoup les écarts qu’on faisait ; ça ronflait des grands coups dans le volant et sous les pédales.


V

Les choses se sont aggravées dans l’après-midi quand les agents et le lieutenant ont reçu les uns après les autres le même coup de fil du commissariat. Plusieurs locataires d’un immeuble avaient entendu un coup de feu dans la cage d’escalier ; ils n’osaient pas sortir et, dans le doute, on leur avait conseillé de se barricader chez eux sans faire le moindre bruit. C’est à ce moment-là que le lieutenant s’est dit, cette fois, c’est la galère. Avec un trois fois rien, deux ou trois suicides un peu rapprochés qui sont bien malheureux mais après tout pas si extraordinaires, les gens vont nous péter entre les doigts ; ça va nous rendre la vie impossible. Ils vont croire au complot, à je ne sais pas quoi de prémédité ou de secret ; ça sera reparti pour un tour.
Dans les rues de la ville, on a vu partir comme des balles et coup sur coup des voitures de police qui déboitaient dans la circulation, qui grillaient les feux rouges et qui coulaient les stops, grands hurlements de sirènes, grands manèges de gyrophares, grand tintouin dans tous les domaines. Ça se précipitait vers le quartier de la supérette, le quartier plutôt glauque de la deuxième victime. Quand le lieutenant est arrivé, un agent tenait le portail d’entrée, un autre la porte de l’immeuble.
_C’est que tout est sécurisé, lieutenant, on a dû faire trois fois l’aller-retour pour ouvrir le portail à ceux qui arrivaient et trois fois encore pour ouvrir la porte qui est sécurisée aussi. On avait mis le tapis pour bloquer, un peu replié au coin, mais la vieille du dessus ne supporte pas qu’on dérange les affaires. Il a fallu revenir une quatrième fois. Du coup, je tiens le portail et il tient la porte, comme ça tout le monde peut rentrer et sortir.
Le lieutenant se dit quelquefois que ça n’est pas un hasard si les policiers passent de partout pour des imbéciles dangereusement sous diplômés ; avec une équipe de crétins pareils ça n’est pas évident d’avoir l’air à peu près compétent. Ils s’entassent à plus de quinze dans le couloir d’entrée qu’ils se marchent dessus et qu’on n’arrive même plus à se frayer un chemin. On se demande bien pourquoi il fallait dépêcher tout ce monde-là dans un couloir d’un mètre de large et dans un appartement de trente mètres carré. C’était encore un type qui s’était suicidé. Un type d’une cinquantaine d’années, célibataire et vieux garçon, lui aussi, qui s’était brûlé la cervelle d’un coup de fusil. Ça n’avait pas dû être très pratique étant donné la longueur du canon. L’arme n’était pas du tout bien choisie, trop grande et trop puissante ; les agents disaient qu’il s’était brûlé la cervelle parce que c’est l’expression mais elle était moins brûlée que réduite en bouillie. Il y en avait des bouts qui tombaient du plafond. C’était un spectacle de tous les diables. Le lieutenant faisait le tour de l’appartement, il soulevait les couvercles des casseroles dans la cuisine sans trop savoir pourquoi pendant que l’un des agents lui faisait un rapport rapide. Aux étages, les policiers avaient toutes les peines du monde à rassurer les gens qui ne voulaient même pas ouvrir leur porte, terrorisés par les coups de feu et par les correspondants du commissariats, au téléphone, qui en avaient rajouté des couches et des couches sur les mesures à prendre et sur le confinement. Il n’y avait que la vieille du dessus qui faisait régulièrement des passages en bas, en guettant d’un œil louche si l’on ne dérangeait pas à nouveau le tapis.
Les voisins de palier avaient entendu le matin que le concierge s’engueulait, sans doute au téléphone, avec quelqu’un qui devait être sa sœur, une femme de sa famille. Un peu plus tard, il s’était engueulé une deuxième fois mais on était bien sûr ce coup-ci que c’était sa mère. Il l’avait insultée beaucoup et on avait clairement entendu qu’il disait « maman ». Les agents notaient avec beaucoup d’application la liste des insultes et des grossièretés que le concierge avait hurlées dans le combiné. C’était monnaie courante, à peu près tous les week-ends il appelait sa mère pour s’engueuler avec. Il criait des insultes pendant trente minutes et puis il raccrochait. Il en criait aussi régulièrement dans le couloir sans qu’on sache trop quel locataire était visé. On avait parfois des indices mais c’était suffisamment vague pour qu’on ne puisse pas se mêler d’aller lui faire des procès d’intention.
Ils étaient bien tranquilles à mener leur petite enquête, les policiers ; les gens, pour certains, leur avait même offert le café et des petits gâteaux ; quand le vieux est sorti de nulle part, une nouvelle fois, faisant une entrée fracassante dans le couloir. Il marchait d’un pas décidé, toujours en pardessus, son chapeau sur la tête, qui s’adressait fermement aux agents en s’accompagnant de l’index.
_Dites-moi tout, qu’il disait, je veux un rapport complet sur la victime, la scène, les témoins, tout. Est-ce que le lieutenant est là ? Qu’il vienne me voir dès qu’il en aura le temps ; les choses deviennent sérieuse et on ne peut plus se permettre de faire du tricotin.
Il faisait montre d’une assurance médusante, le vieux, pour dire qu’il n’avait rien à voir avec les forces de police. Le lieutenant se disait, quand même, il est gonflé ; les nerfs qu’il doit avoir, ce type, pour débouler de partout comme en terrain conquis, on dirait bien que c’est lui le chef et qu’il commande à toute l’équipe. Il était résolu, le lieutenant, à lui faire une remarque parce que tout de même, il avait son concours, lui, et ses années de service, son grade ne lui sortait pas d’une pochette surprise mais il n’avait pas eu le temps d’en placer une que le vieux l’avait déjà fait taire, le chapeau à la main, l’œil aux aguets.
_Mon vieux, ça n’est pas temps de chômer. D’ici quelques heures on aura le commissaire et le maire qui vont commencer à nous tomber sur râble pour savoir le pourquoi du comment ; il faudra qu’on ait des réponses. Autant dire qu’on ferait mieux d’en avoir des bonnes.
Il avait beau n’être pas de la partie, il n’avait pas tort sur ce coup-là, le vieux type au chapeau. Le lieutenant cherchait désespérément un moyen de lui clouer le bec et de le remettre à sa place quand deux nouveaux coups de feu, séparés d’une dizaine de secondes firent sursauter coup sur coup toute la troupe. Il fallait voir leurs yeux exorbités et leurs visages tout blancs sur le premier coup de feu ; ils sont restés figés. Ils commençaient à se consulter les uns les autres, oh, rien qu’avec les yeux quand le second coup est parti. En un rien de temps tous les voisins ont refermé leur porte et les policiers qui prenaient le café furent remis prestement sur le palier, avec tous nos remerciements. Le bruit venait de l’autre côté du couloir, un petit appartement d’étudiants qui changeaient tous les ans. Les policiers se jetaient des coups d’œil en coin, ne sachant pas trop s’il fallait y aller. Ce fut le vieux type au chapeau qui lança l’assaut tactique d’un coup de menton vers la troupe et d’un coup de tempe vers la porte. Ils se serraient contre le mur, l’arme dégainée, prête à faire feu. Il y en eut un à droite de la porte pour toquer, un à gauche pour sonner, un troisième pour sommer d’ouvrir comme ils savent si bien faire mais personne à l’intérieur n’avait l’air de répondre. Comme les agents se regardaient encore sans parvenir à prendre une décision, le vieux fit signe de forcer la porte.
Tout droit dans l’alignement du couloir, il y avait deux corps de gamins à peine sortis de l’adolescence qui baignaient dans leur sang avec un peu de lumière bleue, derrière, qui donnait une couleur bizarre à toute la scène. Ils avaient des touffes de cheveux épaisses, brunes, décoiffées, des cheveux longs qui frisaient ; ils avaient l’air d’avoir encore des touffes de poil peu fournies sous les bras et des lisérés très fins de toison sur le ventre. Ils étaient torse nu.


VI

_Alors voilà ce qu’on a ! Rien de plus ? Deux étudiants plutôt moyens qui s’en sortent honorablement sans crever le plafond ni suer plus que ça ; petits boulots de serveur et de caissier à côté pour gagner un peu de sous ; défoncés jusqu’à l’os à la fumette ; album live de rock psychédélique téléchargé illégalement qui tourne en fond ; préservatifs plein la poubelle, trace de rapports sur les deux ; réputation de débauché avec les gamines de première année ; une balle dans le crâne chacun avec la même arme achetée dieu sait comment ; non homologuée, petit calibre juste suffisant pour faire ce qu’ils en ont fait, c’est presque un miracle qu’aucun des deux ne se soit loupé… Si je résume, l’idée c’est que les deux gamins complètement raides ont eu un rapport homosexuel alors que ça n’était pas tellement leur truc ; ensuite ils se sont tiré chacun leur tour une balle dans le crâne avec le petit revolver, encouragés ou non par le passage à l’acte du concierge, c’est ça ?
_C’est à peu près ça.
_Et comment ça se fait qu’on ne les a pas interrogés, ces deux-là ? Ils auraient dû figurer parmi les premiers puisque c’était le rez-de-chaussée.
_Peut-être qu’ils n’ont pas répondu quand on a toqué et qu’on a cru qu’il n’y avait personne.
_Et la musique ? On aurait bien dû entendre la musique !
_Je ne sais pas, peut-être que c’est bien isolé.
_Bien isolé ? Il va falloir nous trouver plus solide que du « bien isolé » si on ne veut pas passer pour des guignols. Ça fait quand même six victimes en quinze jours, trois dans la même journée, trois dans le même immeuble. Le coup de l’hiver, je veux bien, mais il faudrait voir à ne pas trop tirer sur la corde. Regardez. Vous voyez, ça ? Trois unes, deux titres sur le massacre de la rue Pasteur, un titre sur l’explosion du taux de suicide. Je vous laisse lire les articles, vous verrez qu’on ne passe pas vraiment pour des flèches. Alors voilà ce qu’on va faire : payé ou pas, on va redistribuer des heures supplémentaires et augmenter les patrouilles, il faut que les gens nous voient et qu’on les rassure, qu’on soit prévenant, qu’on leur remonte le moral et qu’ils voient qu’on est là pour eux ; dans le même temps, vous allez me faire le tour des associations de bénévoles et des machins du cœur de la ville ; je veux qu’on mette les bouchées doubles sur la solidarité et les activités de groupe, que les gens se sentent entourés, surtout ceux qui vivent seuls ou qui ne vont pas trop bien. Je vais voir avec le maire pour faire installer les lumières de noël et les marchés, la patinoire, tout le tintouin, un peu plus tôt que d’habitude, que ça nous remonte le moral des troupes. C’est ma première affaire, il est hors de question qu’elle me pète dans les doigts, vous entendez. Je veux tout le monde au contact de la population, sourire aux lèvres, tape sur l’épaule, à votre service et tout le tralala.


VII

Le lieutenant n’a bientôt plus quitté les routes de brouillard. Trois autres types sont morts dans les villages alentours, suicidés comme les autres. Il y avait parfois des odeurs de sucre ou de caramel chaud comme celui qu’on coule sur le pop-corn. On ne savait pas tellement d’où ça sortait ; peut-être des maisons, peut-être du matin. Le vieux disait que ça n’était pas un hasard en voyant les patelins sordides par lesquels ils passaient. Il se serait donné la mort, lui aussi, dans une merde pareille. Regardez-moi ça, ils ne doivent jamais voir le soleil, les gens d’ici. C’est tout juste si l’on voit les arbres qui sortent de la grisaille et qui font le commencement de la forêt. C’était aussi curieux comme les couleurs changeaient, tantôt vert, tantôt bleu, tantôt rose ou bien rouge avec la lumière qui passait au travers.
Ils suivaient quelquefois des véhicules de police ou de gendarmerie. On ne peut pas décemment rouler dans vos utilitaires qui ressemblent à des blocs de gros bonbon tout bleu avec un ruban sur le dessus. Je ne veux pas qu’on me voit me trimballer là-dedans. C’est pour ça, aussi, que vous passez pour des gros mollassons. Est-ce qu’on n’est pas mieux dans ma petite voiture ? On a moins de place, c’est sûr, mais elle a de la gueule. Je vous laisserai conduire, un jour que le brouillard sera levé et qu’on verra loin devant. Ça n’est pas que je n’aie pas confiance, mais je ne voudrais pas non plus que vous me la foutiez dans le décor. Vous verrez comme c’est agréable. Non mais regardez-moi ça. On ne peut pas enquêter dans des voitures pareilles, ça n’est pas compatible avec la réflexion.
Le vieux pointait du doigt les buses et les rapaces posés sur les panneaux ou sur les pylônes des fils électriques. Regardez celle-là qui va fondre sur le mulot ou sur la musaraigne du champ. La bestiole, là, qui court. Ah non, elle l’a ratée. Le vieux faisait encore de temps à autre ses remarques de toponymie. Voyez, tous ces patelins qui comportent un « lès » au milieu de leur nom ; c’est un petit mot qui veut dire « près de ». On les localisait par le biais d’un patelin plus gros ou plus connu qui n’était pas trop loin.
Il y avait deux agriculteurs parmi les trois nouvelles victimes. Le vieux type n’était pas surpris.
_Il paraît qu’ils ont un taux de suicide qui crève le plafond depuis quelques années. C’est pire dans les autres pays. Je crois que c’est une histoire de précarité et de conjoncture économique ; peut-être aussi une histoire de statut social. Je n’ai pas écouté l’émission jusqu’au bout.
Le premier s’est pendu dans sa chambre à coucher. Le second dans la grange qui lui servait aussi plus ou moins de hangar, parmi les engins agricoles, les tracteurs, les remorques et tout le bataclan.
_Ça doit avoir un sens. Il faudra que je contacte un ami à moi qui est professeur de psychologie à l’université de la ville. C’est un vieux dégueulasse qui devrait être à la retraite depuis dix ans déjà mais ça lui permet de mettre la main de temps à autre sur une cuisse d’étudiante. C’est pour ça qu’il s’accroche. Ça va rarement plus loin parce qu’il est répugnant mais c’est déjà une sacrée conquête, pour lui.
_Il n’a jamais eu de problème ? Je veux dire, de plainte ou quelque chose comme ça ?
_Pensez-vous ; ce sont des gamins. Ils font les adultes parce qu’ils ont vingt ans mais il n’y a pas plus influençable. On les retourne comme des crêpes rien qu’à leur donner de l’importance et leur dire ce qu’ils veulent entendre. Il s’en sort très bien, lui. C’est un fin psychologue. Pour ce qui nous intéresse, c’est tant mieux. C’est une affaire qui manque cruellement de psychologie.
La troisième victime était un postier dans la force de l’âge. Un de ceux qui font les tournées à bicyclette et qui vendent les calendriers quand c’est l’heure des étrennes. Il avait une petite salle à manger où il recevait des amis, il s’est assis à sa place habituelle et s’est fait sauter la caisse avec un petit pistolet noir. Tout petit. On eût dit un jouet. Il ne laissait personne, le postier, mais dans le village on l’aimait beaucoup. La crème des facteurs. Les gens faisaient le planton devant la maison qui discutaient beaucoup, qui lâchaient des alors ? qui poussaient des soupirs et disaient des proverbes. C’était un sacré bon facteur ; on lui payait le café, des fois ; tu verras qu’ils nous le remplaceront par une feignasse dans un berlingo.
Le lieutenant se disait que bon sang de bonsoir, ils ne peuvent pas tous se coller des balles dans le cigare ; ils les trouvent où, les armes ? On n’en vend pas comme ça dans toutes les épiceries de quartier ! Il faut bien un permis, il faut homologuer. Naturellement, les victimes étaient passées par-dessus la loi, pas une arme connue, pas un tireur confirmé ; que des guignols tristes jusqu’au trognon qui s’étaient dégotté des engins de mort dieu sait comment, sans savoir ni ce qu’ils faisaient ni rien du tout. C’était bien un miracle que dans le lot personne ne se soit raté. Le seul qui s’y connaissait un peu, d’ailleurs, le policier, s’était pendu ; il ne s’était pas servi de son arme de service. Non, il fallait tâcher de savoir d’où venaient toutes ces armes. On trouverait peut-être quelque-chose, un revendeur ou n’importe quoi qui fasse l’ombre d’une piste. Au lieu qu’on suivait un semis de cadavres disséminés dans tout le canton qu’on ramassait ou qu’on décrochait du plafond ; qu’est-ce qu’on pouvait faire d’autre ?


VIII

A partir du neuvième cadavre, les journaux de la ville ont commencé à s’intéresser d’un peu près à l’affaire. Ils titraient « taux de suicide record » ou « une étrange vague de suicide frappe la ville et ses environs » ; les plus provocateurs titraient même « à quand le dixième ? ». Le lieutenant, qui n’était pas promu depuis très longtemps, avait vu quelquefois les ravages que peut faire la presse dans les affaires les plus complexes ; il devait avoir dans le fond de la gorge une angoisse de se ridiculiser pour sa première enquête. C’est qu’ils ne vous lâchent plus, quand ils vous tiennent ; on devient la risée du département, les gens ne vous serrent plus la main sans avoir une arrière-pensée, un bon mot, un sourire, et les gratte-papier qui n’ont rien à raconter s’en donnent à cœur joie dès qu’on lève le petit doigt. Il a laissé faire, le lieutenant, quand madame le maire a proposé de verser des pots de vin aux presses locales afin de ne pas ébruiter l’affaire. Il était même soulagé. L’argent destiné à la construction du stade, qu’on avait retranché du budget de réfection de la chaussée, lui-même largement bâti sur la spoliation des écoles et des établissements culturels, avait finalement servi à graisser le moule des journaux du coin. On était doublement tranquille, encore qu’ils étaient bien capables d’aller pondre des articles sur le fait qu’on avait complètement ratiboisé les subventions du musée pour, eh bien, les leur reverser.
Par acquit de conscience et pour être bien sûr que chacun honore sa part de l’accord, le lieutenant feuilletait tout de même, chaque matin, les journaux les plus importants. Le vieux type qui le rejoignait parfois pour prendre son café et faire des commentaires sur les paris sportifs se réservait souvent la page des jeux. Il complétait ensuite les grilles pendant toute la journée.
« C’était couru d’avance, il était bien trop gras, ce cheval-là, pour gagner. Regardez-moi la panse qu’il a. Il faut être imbécile pour le mettre dans le tiercé de tête. Il n’y a qu’à voir la cote. »
Ils passaient ensuite les journées dans la ville et les alentours ; ils retournaient sur les lieux où l’on avait retrouvé les cadavres, ils interrogeaient des gens qui ne savaient rien, des voisins, de la famille, quelquefois des quidams qui n’avaient pas grand-chose à voir avec quoique ce soit. Le vieux type qui conduisait toujours n’était pas très loquace, étrangement. Il faisait seulement deux ou trois commentaires et mine de réfléchir. Il ne se réveillait qu’au moment des repas de midi, le déjeuner, qu’ils prenaient tous les jours dans un bistro, ou une auberge, dans des routiers, des endroits pas très propres qui servaient des plats gras, plutôt bons, mais très gras où tout baignait dans de la sauce et des jus opaques. Le vieux se faisait un régal de manger des plats du terroir, des purée-saucisse, des ragoûts, des tourtes à la viande ou des plats en cocotte. Ensuite, il sauçait longtemps, des grands bouts de pains qui lui dégouttaient dans les doigts.
« Voyez, avec ma femme, à table, je ne peux jamais m’en mettre partout ; elle hurle que je suis répugnant, que je mâche la bouche ouverte, que je pourris la nappe. Avec vous, au moins, je peux manger. »
Le lieutenant, toutefois, n’en pensait pas moins. Ça ne l’aurait pas dérangé tant que ça de voir le vieux piaffer pendant tout le repas de midi s’il avait dû les mettre sur une piste ou quelque chose d’un peu concret, une idée, une démonstration. Mais c’était toujours des discours très plats, des digressions, des histoires personnelles qu’il avait l’air d’avoir apprises par cœur ou piqué à des tiers. Non, c’était dans la voiture que le vieux au chapeau avait ses idées les meilleures. L’après-midi passait sans qu’on avance d’un pouce ; ensuite la nuit tombait qui sonnait à peu près l’heure de repartir.


IX

La nuit, le lieutenant n’était pas tranquille avec le vieux qui filait droit comme une balle de fusil sur les routes en lacets. Il serrait des fesses, le lieutenant, quand on frôlait le bas-côté et que la carlingue touchait l’herbe un peu longue. Le vieux vous faisait parfois des six-cents mètres sans rien voir du chemin avec les pleins phares des voitures qui venaient en face. Il s’engouffrait à l’aveuglette sans freiner le moins du monde dans l’espace laissé libre. C’est dans ces moments-là, se disait le lieutenant, qu’on ne se demande plus pourquoi les gens se font sauter le caisson. C’est un temps pour mourir.
_Est-ce que vous avez remarqué comme ce ne sont jamais des femmes, dans notre affaire ? Il y a quelque chose là-dessous auquel il nous faut réfléchir.
A vrai dire, le lieutenant n’avait que trop de sujets auxquels il fallait réfléchir. Il avait déjà mis un agent sur le coup qui collectait des statistiques et des informations. Pour le moment, tout était assez cohérent, les trois quarts des suicides concernent des hommes ; les femmes sont beaucoup moins touchées, c’est un état de fait. Le vieux type ne peut pas tout savoir. Ils ont des cours et des formations dans les commissariats. Ils ont vu les courbes et les tableaux.
_Les trois quarts, ça veut dire qu’on devrait déjà avoir une femme ou deux, pas vrai ? Statistiquement.


X

Ils ont bien dû se rendre à l’évidence quand on a retrouvé d’autres cadavres. Tout le monde savait, dans sa petite tête à lui, que ça n’était pas normal un taux de suicide pareil ; tout le monde savait bien que ça n’allait pas s’arrêter, qu’on en trouverait encore. On attendait le coup de feu qui sonnerait le départ, un cas qui les obligerait à sortir des sentiers battus. On espérait surtout, très fort, qu’il n’arriverait jamais, que ça se calmerait de soi-même.
Le même jour ils ont retrouvé, je vous le donne en mille, une femme, propriétaire d’une petite boutique, pour qui tout allait bien – elle venait de rencontrer un genre de jeune premier qui lui faisait la cour, le lieutenant s’est dit qu’il voulait surtout s’envoyer une vieille mais elle ne pouvait pas le savoir – ainsi qu’un type, gazé dans sa voiture, père de deux enfants, une femme, un chien, un job tout ce qu’il y a de plus ordinaire et qui parait-il allait à la pêche avec son beau-père. Ils ont retrouvé la première très bien habillée, elle portait ses bijoux, une jupe, un tailleur, qui s’était enfilé tout un flacon de pilules. La mousse au coin de la bouche avait un peu défait le rouge à lèvre de sorte que le vieux avait cru spirituel de faire un commentaire : « c’est bien la peine de se mettre en frais pour ce genre de projets ! Les gens croient qu’on meurt comme on fait la sieste. Ils oublient que quand on dort on salive de la bouche, qu’on a de la merde plein les yeux et qu’on laisse volontiers des taches sur l’oreiller. » Le type, quant à lui, s’est gazé dans son garage avec la fumée de plusieurs moteurs et de sa voiture entre autres. Il a verrouillé toutes les portes, a bu un grand coup d’un alcool bien fort, et s’est tranquillement assoupi en attendant que ça fasse effet. Cette fois le vieux type au chapeau n’a pas fait de commentaire. Il mettait des coups dans les pneus de la voiture, comme on fait pour tester s’ils sont gonflés suffisamment, il passait son doigt sur la carrosserie comme on vérifie la poussière. Il n’avait pas l’air plus intéressé.
Le soir, le lieutenant n’a pas voulu rentrer dans la petite voiture du vieux, il voulait être seul. Au volant, dans la nuit, avec les phares des voitures, les lumières de la ville, les feux, les tableaux de bord qui éclairent des visages bizarres, le lieutenant regardait autour de lui les gens qui conduisaient, des gens tout seuls pour la plupart, qui rentraient du travail. Là-dedans, parmi ces gens tous normaux, il y en aurait pendant la nuit, c’était sûr désormais, qu’ils soient heureux ou pas, qui se foutraient en l’air d’une manière ou d’une autre. Il y en aurait peut-être un qui prendrait sa voiture pour s’encastrer de plein fouet dans un arbre, ou dans un poteau d’électricité.
Il venait au lieutenant des idées désastreuses. On avait réfléchi. Il y avait quelque chose qui pouvait pousser des gens parfaitement satisfaits à mettre fin à leurs jours, quelque chose qui faisait qu’un bonhomme, une bonne femme, tout à fait bien l’après-midi, pouvaient rentrer chez eux sans plus penser ni à leur famille ni à leurs amis, à leurs enfants, des tout petits qui n’auraient plus personne. Il avait bien vu, le lieutenant, que parmi tous les autres, les agents et l’équipe, certains avaient eu peur qui se disaient qu’après tout, puisque c’était aussi aléatoire, ils pourraient bien être les prochains. Il fallait surtout ne pas être seul, s’éviter tous les coups de déprime, les coups de blues, s’épargner les soucis, les préoccupations, surtout se rapprocher le plus possible des siens, jouer sur l’affectif. Le lieutenant, qui n’avait pas grand monde se demandait s’il n’irait pas, un de ces quatre matins qu’il ne serait pas luné comme d’habitude, se foutre à l’eau dans un coin ou un autre. Il avait peur, lui aussi, le lieutenant.
Le dossier qu’il avait demandé sur le vieux type au chapeau ne devait plus tarder. Ça n’était pas normal, un type de cet âge-là qui sort de nulle part, qui s’y connaît autant en matière de police et qui se mêle de l’enquête, gracieusement, sans rien demander. Il se disait bien qu’à coup sûr, le vieux était dans le coup, que c’était un pervers, un malade, un genre de détraqué qui monte des massacres pas possibles parce que ça lui donne des frissons. Il ne pouvait pas savoir, le lieutenant, que le vieux n’y était pour rien. A sa place, il faut l’avouer, on en serait peut-être venu à penser la même chose et à lancer toutes nos forces, tous nos soupçons, sur cet individu bizarre qui n’avait en fait rien à voir là-dedans.
C’était le seul vrai suspect qu’on avait pour le moment. Il devait être fou s’il ne s’en doutait pas, le vieux, mais ça n’avait pas l’air de l’inquiéter tellement. Ils avaient deux ou trois idées, les membres de l’équipe, que le lieutenant s’était appropriées. Il y avait quelque chose dans l’air, dans l’eau, ou quelque part, des ondes, peu importe qui déclenchait chez les uns ou les autres, des gens plus exposés, plus fragiles ou réceptifs peut-être, des pulsions suicidaires. Ça pouvait très bien être, aussi, une maladie, un virus, une pathologie qui touchait le cerveau ; l’un des agents était bien sûr que ça pouvait se produire, dans des cas rares, peut-être, il l’avait vu dans un film ou peut-être bien dans un jeu. On avait émis, d’un autre côté, une thèse criminelle, soit terroriste, soit un tueur en série ; on serait vite fixé si quelqu’un revendiquait l’attaque. Il ou ils auraient fait comme on avait dit juste avant, des menaces ou un gaz, des ondes, quelque chose qui s’inocule peut-être. En fait, autant le dire, tout le monde y allait de sa petite hypothèse parce qu’il fallait taper large, on ne savait pas du tout ce qui se produisait, on n’avait pas la moindre idée du pourquoi du comment. C’étaient seulement des gens qui tombaient comme des mouches dans un périmètre très resserré et qui faisaient exploser les statistiques de tout poil.
En arrivant, le soir, le lieutenant aurait bien pris une douche pour se remettre les idées en place, pour réfléchir, pour se rassurer aussi, avec un peu de chaleur. Il l’avait déjà fait et c’était inutile. On ne peut pas prendre comme ça des douches à tire-larigot sans une raison valable, on ne prend pas deux fois le repas de midi.


XI

Naviguant dans les nappes, le lieutenant s’est résolu à mettre des spécialistes sur le coup. On devait bien avoir des spécialistes des virus et des infections, entre le centre hospitalier, l’université, les labos biologiques ; on trouverait bien quelqu’un. Le vieil enquêteur au chapeau disait qu’on allait trouver des gamins, des étudiants convaincus d’être des internes, des internes convaincus d’être des médecins spécialistes, des cardiologues, des neurologues, des épidémiologistes, et des médecins spécialistes convaincus d’être Pasteur. Mais ça vaut le coup d’essayer ; dans le lot, il y aura peut-être un vieux scientifique dégarni capable de faire des séquençages et des manipulations quelconques ; bref, un type qui trouvera.
_A côté de chez moi, figurez-vous, j’ai une petite église de secteur ; c’est attenant à la maison. Le dimanche on entend les chants de messe, l’orgue et tout le tralala ; pas trop fort, c’est à peu près supportable. Eh ben l’autre matin que je passais devant à la sortie de la messe, je devais aller chercher du pain où je ne sais quoi qui manquait… du café peut-être bien. C’est ça, je n’avais plus de café ! Donc je passe devant l’église à la sortie de la messe, avec tous les curetons en costume, là, ou en habit du dimanche, comme on dit, chaussures vernies, chapeaux, etc. et j’en entends plusieurs, dans un petit groupe que je n’ai pas regardé directement pour ne pas éveiller les soupçons, qui parlaient de notre affaire. Je pense qu’ils ne savaient pas grand-chose mais ils discutaient quand même des suicides et des articles parus dans les journaux. Vous avez bien fait d’arrêter le tir avant que ça ne devienne une affaire publique. On n’aurait plus touché terre avec les rumeurs, les curieux, les gens qui veulent faire notre boulot à notre place… C’était une bonne idée, ça nous facilitera la vie. J’ai contacté mon ami qui est psychologue, vous vous souvenez ? Je vous en ai un peu parlé l’autre jour. Il est d’accord pour nous filer un coup de main et surtout pour garder ça pour lui. Je lui ai fait promettre de n’en parler à personne. Vous pouvez lui faire confiance. Je me porte garant pour lui. Par contre, il faudrait qu’on lui communique les rapports et les dossiers qu’on a montés pour le moment. C’est un travail particulier et il risque d’en avoir pour un petit moment. Il est plutôt versé dans la communication orale et les entretiens traditionnels, là, vous savez, le sofa, le fauteuil, allongez-vous, mettez-vous à l’aise… Tout le pataquès.
Ils se sont rendus, en périphérie de la ville, entre des stations essence et des supermarchés, dans un laboratoire scientifique sordide qui ressemblait à moitié à une pharmacie, à moitié à une usine d’abattage ou à je ne sais quoi qui serait en rapport avec la boucherie. On en voit quelquefois, de ces repaires de savants-fous, dans les cartoons ou les bandes dessinées. Il y avait un type en lunettes, évidemment, en blouse aussi, qui ne pouvait les aider qu’en auscultant les corps. Voyez, c’est comme ça que je travaille, c’est une sorte d’autopsie, j’ouvre, je regarde, je vous passe les détails techniques, et je trouve ce qui ne va pas. Les rapports du légiste officiel n’étaient pas suffisants, bien entendu, il fallait qu’il aille tripatouiller dans le corps avec les doigts, des pinces et des appareils impossibles. Le lieutenant ne le trouvait pas du tout sain, ce type. Il répétait beaucoup trop son jargon, et puis il n’arrêtait pas de dire qu’il devait voir les corps ; c’en devenait suspect. Il serait sans doute reparti en jurant de ne jamais remettre les pieds là-dedans si le vieux au chapeau ne l’avait pas poussé du coude pour lui signifier qu’on n’avait pas le choix. On n’avait pas de vraie piste, il fallait bien chercher dans toutes les directions. Après l’épidémiologiste du matin qui les avait assurés que c’était un virus, quelque chose de nouveau qui changerait à coup sûr notre manière d’envisager les infections virales, et qui avait demandé tout un tas d’échantillons, le généticien de l’après-midi ne les changeait pas beaucoup qui, sans qu’on sache trop pourquoi, voyait bien là-derrière une évolution génétique peu commune. Ce serait quelque chose d’inédit, on n’aurait jamais tellement vu ça, mais après tout c’était envisageable, il n’y avait rien de farfelu. Ça peut ! ça peut ! répétait-il. Le lieutenant, qui faisait mine de rien, se disait qu’on n’était pas près de trouver quelque chose avec des frappadingues pareils qui pratiquaient des drôles de médecines dans leur cave et qui tenaient des discours peu nets. Il faut dire aussi que l’état des locaux jouait pour beaucoup dans l’avis du lieutenant qui ne s’imaginait pas qu’on puisse être chercheur en médecine et se voir attribuer en guise de bureau de recherches un entrepôt de banlieue.
Le vieux type au chapeau qui se mêlait de l’enquête répétait à tue-tête que les médecins, de toute façon, n’étaient tous que des charlatans. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, de toute évidence, ils avaient deux ou trois connaissances empiriques, apprises sur le tas, parmi une somme de fantaisies inefficaces et toutes plus fantasques les unes que les autres ; mais à savoir les raisons et les causes, pourquoi le cœur s’arrête, repart, fait des pirouettes, comment le cerveau fonctionne, les sensations, l’âme et tutti quanti, ça n’était que des bluffeurs. Ils faisaient semblant de savoir, semblant d’être des professionnels. Ils avaient dans les mains la vie et les organes des gens comme on bricole des fils et comme on fait des nœuds quand on reprise une chaussette.
On eut bientôt mis deux médecins sur le coup, un psychologue non rattaché, après vérification et différenciation avec l’appellation de psychiatre, à l’ordre des médecins et l’ensemble des forces de police à disposition parmi lesquelles le lieutenant qui s’était lancé à parcourir toute une somme d’ouvrages sur le terrorisme pendant que le vieux type au chapeau avait bien promis de s’occuper des tueurs en série. Il disait « serial killer », le vieux type au chapeau comme on prononce des céréales pour le petit déjeuner de sorte qu’il venait au lieutenant, bien malgré lui, d’étranges images de meurtre grandguignolesque et de boîte de corn flakes qu’il s’efforçait, en vain, de s’interdire. Vraiment, ça n’était pas permis d’avoir le souvenir du bruit que fait le plastique, de la main qu’on plonge dans le paquet pour attraper le jouet qui est caché au fond, ou du tigre qui, curieusement, fait du basket-ball, dans une situation pareille. Il avait besoin de rester tranquille, le lieutenant, pour réfléchir et pour se reposer, pour se vider la tête de tout ce bazar d’images inconscientes et de guignols qui s’entassaient de jour en jour depuis le début de l’affaire.
Quand on retrouva, le lendemain matin, cinq autres cadavres disséminés dans un quartier de la banlieue nord, tous suicidés a priori, ce fut le moment de faire une pause. Le lieutenant fit imprimer l’ensemble des dossiers ; les pochettes étaient joliment jaunes, rose ou violettes ; et il ramena tout chez lui. La brigade avait ordre de lui faire parvenir immédiatement tous les nouveaux rapports, toutes les informations. On enverrait tout par fax ou par mail ; le lieutenant ne voulait voir personne.


XII

Le lieutenant n’habitait pas la ville mais un village aux alentours dont le vieux au chapeau aurait sûrement dit quelque chose. Voyez, tous les patelins dont le nom se termine comme ça, c’est qu’ils ont gardé la racine barbare des invasions de l’Est : ça veut dire tout bêtement village. Vous trouvez quasiment la même, avec l’évolution phonologique et tout ce jargon-là que je vous passe, mais écrite un peu différemment parce que c’est la racine qu’on a conservée des invasions romaines : ça veut dire village aussi. D’un certain point de vue seulement ça n’est pas la même.
Le lieutenant se levait la nuit, désormais ; pas tous les soirs mais quelquefois. Il se mettait à la fenêtre de la chambre, contre le mur, à regarder au loin ce qui passait de lumière à travers le brouillard. Avec la purée de pois que c’était de partout, avec la crue qui tapissait les champs, les rubans de route et qui, la nuit, ondulait de lumière avec le brouillard, ça n’arrangerait pas les affaires de la police. C’était un spectacle à vous foutre à l’eau, en vêtements, à vous immerger comme on prend son bain dans une baignoire, l’eau juste au ras du cou ; on se laisse un peu flotter, voir comme ça résiste, comme on gonfle, et puis on s’immerge à peine plus haut que le front, histoire d’avoir la tête sous l’eau et les cheveux qui nagent en surface. Ensuite, on retrouve un corps tout pâle, en habit, tranquillement assoupi dans l’eau et qui est glauque ; mais glauque ! à donner des cauchemars, même à faire des légendes.
Il était dépassé, le lieutenant, de ne pas trouver la moindre piste, de s’enliser comme ça, comme le dernier des cons. Il ramassait des cadavres en forme de petits cailloux qu’on avait semés sur le chemin, des fois des petites poignées, et puis c’était bien tout ; le type qui les jetait, les cailloux, il avait trop d’avance, il s’amusait beaucoup ; le type ou la chose ou bien le phénomène.
Il y serait bien allé, le lieutenant, s’immerger tranquillement dans l’eau, tout habillé. Ça ferait un froid qui vous tremble la mâchoire, qui la fait serrer et grincer des dents tellement ça vous saisit. D’abord juste du froid, et puis l’eau, qui s’imbibe dans le tissu, dans l’uniforme ; à partir de là c’est toute la chaleur du corps qu’est drainée par l’eau stagnante autour, avec la lumière, le brouillard et seulement des ondulations, en surface, très régulières. Il sait que l’eau fait chuter la température du corps beaucoup plus vite que l’air parce qu’il l’avait entendu au cours d’une formation. Un gros type militaire, un feu spécialiste de la survie, moustachu et ventripotent, qui n’aurait pas tenu deux heures en situation.
Ce serait un bon moyen de mettre fin à l’affaire, au moins pour lui. Les autres, ils n’auraient qu’à s’en sortir par eux-mêmes, trouver le responsable ou tenir bon ; ma foi, resteraient les plus coriaces, les vivants à tout prix : génétiquement, ça donnerait une race de types inflexibles, immunisés contre le suicide et qui fuiraient la mort comme la peste. Pas forcément d’ailleurs mais qui ne se laisseraient pas abattre.


XIII

Les cinq derniers cadavres avaient été retrouvés dans la banlieue nord donc. Les renseignements arrivaient au fur et à mesure. C’était sûrement, là-bas, comme d’habitude : des brassées de policiers en uniformes, en sirènes, qui débarquaient le pistolet à la ceinture et le carnet à la main pour interroger les gens. La situation était relativement complexe, entre les gens curieux, les méfiants, les hostiles, ceux qui s’efforçaient de ne pas attirer l’attention sur leurs propres délits ; il fallait obtenir tous les renseignements possibles sans alarmer personne, sans répondre aux questions, sans avoir l’air, non plus, de les éluder. C’était trop demander à des types qui ne peuvent déjà pas taper le moindre rapport sans faire une faute par ligne. Il imaginait le carnage, le lieutenant. Il les voyait tous débouler comme des lourdauds, avec leur air de patrouilleur et leur sourire de détective. Ils ne seraient pas sitôt débarqués que tout le quartier serait sur le qui-vive.
Dans le bureau, le lieutenant se crevait les yeux à éplucher la petite écriture du fax et de l’imprimante. Ça n’était que du jour gris qui entrait par la fenêtre et c’est vrai qu’on n’y voyait pas grand-chose. Cinq cadavres dans le quartier nord, ça faisait quand même beaucoup. Dans un coin très restreint puisqu’on résumait par « le quartier nord ». On avait eu déjà la salve de trois bonshommes dans la campagne autour. Les deux jeunes gens aussi et le concierge dans le même immeuble. Ça frappait par quartiers, des groupes de deux ou trois, maintenant de quatre ou cinq. Il y avait bien une ou deux exceptions, des types qui mouraient dans leur coin mais globalement, ça marchait assez bien. C’était un bon angle pour réfléchir. Du moins, c’est ce que le lieutenant pensait. Il était sur la piste d’une cause environnementale, comme on dit dans les séries télévisées, avec les salves par secteur, quand il s’est rendu compte que ça ne l’avançait pas beaucoup. Ça pouvait être un phénomène plus ou moins naturel, un truc dans l’air, dans l’eau, qui se mettait à déconner ponctuellement çà et là et qui faisait trois victimes un peu plus sensibles que les autres. Ça pouvait tout aussi bien être leur idée d’un tueur qui ciblait des victimes par grappes en se déplaçant pour ne pas être pris, ça pouvait encore être leur groupe terroriste qui faisait des essais de plus en plus importants. Ça n’aidait pas beaucoup. Tout ce qu’on faisait, c’était identifier un peu plus précisément des critères, des caractéristiques, on avait l’ébauche d’une définition mais rien encore qui ait vraiment du sens.
En milieu de matinée, les membres de l’équipe ont envoyé une théorie semblable ; ils avaient remarqué la même chose, des salves de cadavres dans des lieux très resserrés. On se prononçait en faveur de la thèse meurtrière, comme on dit, là encore. Une heure plus tard, à peu de choses près, un second message annulait le premier : un petit groupe d’agents s’était rendu compte qu’après tout, ça pouvait tout aussi bien être un phénomène qui se déclenchait dans des environnements précis. Les autres ne voulaient pas l’entendre et vraisemblablement, sur place, les esprits commençaient un peu à s’échauffer. Il y eut des insultes et des engueulades dont on ne rapporta rien au lieutenant ni aux supérieurs. Les gens du quartier, en revanche, n’avaient pas besoin de tendre beaucoup l’oreille pour les entendre s’écharper et se traiter de tous les noms comme des chiffonniers. Les vieux disaient quand même qu’ils pourraient se tenir et les jeunes rigolaient beaucoup. C’était tout juste s’ils ne prenaient pas les paris.
Dans son peu de jour et sa tasse de café, dans son confort à lui, le lieutenant s’est bientôt rendu compte à mesure que les papiers arrivaient de certaines redondances et presque d’un schéma. Sur les cinq cadavres de la banlieue nord, plusieurs avaient un air de déjà-vu. On avait retrouvé un type dans sa voiture, difficilement gazé mais on ne savait pas encore de quoi il était mort, peut-être des médicaments ou d’un empoisonnement ; on n’avait pas retrouvé de trace ni d’arme. Il y avait deux adolescents gisant morts dans une chambre qui s’étaient étranglés comme au jeu du foulard selon toute vraisemblance. Un gérant de supérette enfin qui s’était pendu au bout d’un ruban de plastique, l’un des agents jurait que c’était du ruban dont on se sert pour bien tenir les cartons d’emballage quand on ne veut pas que ça s’ouvre ou que ça bouge à l’intérieur ; il commandait un tas de machines de jardinage, des tondeuses, des sécateurs, enfin bref, dont les paquets étaient toujours fermés avec ce ruban-là. Ça nous faisait une belle jambe, l’historique des divers emplois du ruban de plastique. En tout cas, cette fois-ci, on tenait quelque chose : si les profils se répétaient, si l’on pouvait dessiner des schémas, c’est qu’une intelligence avait tout orchestré. La nature et l’environnement, ça tapait au hasard dans tous ceux qui passaient par là, selon la constitution, la fatigue, les prédispositions, mais ça n’aurait pas fait mourir les types dans leur voiture, les jeunes dans leur chambre et par deux, ni pendu les gérants de supérette. Le type dans sa voiture, je vous le donne en mille, était père de famille.
Un peu avant midi, le lieutenant a pris son téléphone pour faire part de son hypothèse à monsieur le commissaire puis à madame le maire. Le commissaire avait pourtant bien dit de ne pas la déranger. Ils déjeunaient ensemble, justement, d’un ragoût de bœuf qui sentait jusque loin et qui faisait beaucoup saliver le commissaire.
_Le commissaire m’a recommandé de ne pas vous contacter tout de suite mais j’ai aussi pensé à votre ordre de bien vous tenir au courant.
_Vous avez très bien fait. Je ferai semblant de rien.
Les odeurs de sauce et de viande avait endormi tout l’instinct du commissaire qui ne se rendit compte de rien. Aussi parla-t-il de l’affaire pendant l’essentiel du repas, expliquant une seconde fois tout ce qu’on vient de dire à madame le maire qui acquiesçait en feignant la surprise. Elle écarquillait bien les yeux, madame le maire, en gonflant les sourcils ; c’est comme ça qu’on fait semblant d’être intéressé ou d’apprendre quelque chose. Elle coupa court quand on emmena les assiettes ; c’était très bien comme ça, il fallait seulement penser à bien féliciter les officiers de police pour les progrès de l’enquête. Le commissaire n’aurait pas boudé un petit dessert qui rendit sa serviette et lui serra la main.


XIV

Il y eut un moment court d’éclaircie ; peut-être un des derniers. On n’avait vu que de la grisaille depuis plusieurs semaines. C’était pour tout le monde un peu de baume au cœur de voir du ciel bleu, du soleil, même si ça ne chauffait pas c’était toujours ça de pris. Les gens avaient le sourire aux lèvres de voir qu’on en sortait, que ça ne durerait pas cent-sept ans.
Le lieutenant, lui, téléphonait de partout pour joindre le vieux type au chapeau qui ne voulait pas répondre. Pour être plus exact, personne n’avait son numéro de téléphone, on ne savait pas où le joindre et pas plus où le trouver. C’était quand même un monde de ne pas pouvoir mettre la main dessus, ce vieil emmerdeur, pour une fois qu’on avait besoin de lui. Il nous était tombé dessus sans qu’on demande rien, à s’imposer dans les moindres moments de l’enquête, à donner son avis sur tout, à rajouter sans arrêt son grain de sel. Ça n’était plus possible de s’en défaire qu’il fallait se le coltiner pendant tous les trajets, faire la route avec lui, l’entendre déblatérer sur les noms des villages et la toponymie, tirer ses maximes et ses leçons de morale, raconter son enfance et sa jeunesse par épisodes sans qu’on puisse jamais en aligner deux et les mettre bout à bout afin de se figurer un peu ses origines ; et tout d’un coup qu’il pouvait être utile à quelque chose, qu’on aurait à lui toucher deux mots sans qu’il ait rien à dire, pour une fois qu’il aurait seulement à faire silence et à s’exécuter, voilà qu’il avait disparu. Il l’avait fait exprès, c’est sûr. Il avait bien senti que c’était à lui à la boucler, à lui d’entendre un peu les simagrées des autres, là, leurs états d’âmes et leurs lubies. Clac ! Envolé. Il s’était terré dans un coin en attendant que ça passe.
Fort de sa nouvelle théorie, le lieutenant voulait qu’on rende visite au vieux professeur de psychologie de l’université, le vieux salaud qui tentait à tout va de s’envoyer des étudiantes. Puisqu’on pensait bien désormais que l’ensemble des suicides n’étaient pas le fruit du hasard, qu’il y avait quelqu’un, derrière tout ça, qui faisait en sorte de tout orchestrer, on le mettrait à contribution pour essayer de dresser une espèce de profil. Il avait vu ça dans un feuilleton, le lieutenant, une série policière où des américains réduisaient les champs d’investigation à partir de traits de caractères, d’habitudes ou de détails qui renvoyaient à tel ou tel type d’assassin. Il devait bien avoir deux trois notions, le psychologue, puisqu’il était si doué. Avec le nombre de cadavres qu’on avait sur les bras, il n’aurait qu’à laisser marcher un peu son imagination ; ça ne serait pas trop dur de trouver quelque chose. Les américains de la série, ils trouvaient avec trois fois rien. Même s’il n’avait pas le talent d’un américain, le vieux professeur de psychologie, il les mettrait peut-être sur une piste.


XV

Vraiment, l’éclaircie fut courte. Il se mit à tomber des pluies torrentielles pendant des jours entiers. C’était à ne plus voir devant soi que des embrouillaminis de phares de voitures, de lumières et de reflets passant partout et dans tous les sens à travers des rideaux de flotte graisseuse, une huile, qui vous laissait sur la peau comme de la saleté. Le vieux type au chapeau, qu’on avait retrouvé depuis peu, il était revenu avec la pluie, comme une sorte d’escargot, disait que ça n’était pas possible de pleuvoir comme ça, comme vache qui pisse ; il était emmerdé, lui, avec sa petite voiture, pas tant avec les pneus et la route qui glissait qu’avec les essuie-glaces. Il se rappelait, le vieux type au chapeau, qu’on avait vu des pluies semblables, interminables, de sortes de déluges, quand il était petit. C’était tout gris, pareil, on ne voyait rien pendant des jours, ni le ciel, l’horizon, rien. C’était des pluies d’avant, d’antan, comme disent les vieux, à l’époque où tout avait plus de cran, plus de vigueur aussi, les gens, les bêtes, les reliefs et le climat.
Il tombait de la pluie si lourde que la petite voiture était presque enfoncée dans le sol, ça l’écrasait, ou ça la plaquait contre le goudron peut-être, mais on avait bien l’impression que la route résistait, que ça n’avançait pas et que le moteur peinait. Ce n’est pas cette semaine-là qu’ils ont vadrouillé dans toute la campagne, avec un temps pareil ! Le vieux voulait à peine sortir qui ramassait sa tête dans ses épaules et qui craignait d’imprégner son chapeau.
_On vous verserait des seaux d’eau sur la tête que ça ne serait pas pire. Je n’ai pas envie de dégorger à chaque pas des pieds jusqu’aux oreilles ; regardez-moi ça, je sens déjà mes chaussettes qui rendent l’eau que ça va me friper toute la peau des orteils.
Il faut bien dire que ça faisait un bruit de succion terrible à chaque fois qu’il faisait un pas. Heureusement qu’on n’allait pas loin. Le chercheur en psychologie avait accepté de les recevoir chez lui ; on serait plus au sec. L’université n’était pas toujours salubre quand il s’agissait de loger ou d’accueillir tout ce qui s’apparentait un peu à des humanités. Ce sont des gens qui supportent bien le moisi et les plafonds qui fuient, sans doute. Et puis le vieux avait insisté pour qu’on soit reçu dans un endroit où il y aurait à boire, quelque chose de remontant, du cognac ou quelque chose de brun qu’on servirait dans des verres plats et qu’on boirait cul sec. Il n’était pas gêné, le vieux au chapeau, d’enlever ses chaussettes et de les mettre à sécher devant la cheminée comme s’il était chez lui. Il montrait ses arpions à qui voulait les voir pour bien montrer comme ils étaient fripés, comme il avait raison.
_Si je comprends bien, vous voulez que je vous trouve des éléments qui pourraient être des indices sur le caractère du tueur et sur ses habitudes ?
_C’est ça. C’est ce qu’on appelle entre nous un profil psychologique. Ils en ont fait des séries qui passent sur la 1. Vous savez ? C’est un peu romancé mais le fond est cohérent.
_Moi, je veux bien vous aider mais ça n’est pas tellement ma spécialité, je travaille surtout autour de la sphère familiale et des relations de couple ; ce qui fait toujours beaucoup rire votre ami d’ailleurs puisque j’ai divorcé trois fois et notamment d’une de ses sœurs à qui je verse une pension alimentaire indécente. Tu m’entends : indécente ! Comme si je roulais sur l’or.
_On vous demande juste de jeter un œil aux dossiers et de voir si quelque chose vous frappe ; on veut seulement votre point de vue. Il y a sûrement des choses que vous pourrez isoler et qui nous échappent, à nous ; on n’a pas le même regard.
_Vous n’avez pas des experts, dans la police, que vous êtes obligés de venir me chercher, moi ? Tout ce que j’ai c’est un petit poste que j’ai encore parce qu’on ne peut pas me l’enlever. Je n’ai même plus de réputation, ni comme chercheur ni comme quoique ce soit d’autre… Parce que ce qu’il faut savoir aussi, c’est que sa salope de sœur, tu m’excuseras mais enfin, le mot est choisi, m’a fait passer pour un bande-mou devant tout le tribunal, à dire que je remplissais pas mon devoir conjugal et qu’elle avait beau faire, rien ne venait… Ils ont dû sacrément rigoler, les juges ! J’aurais voulu les voir, à ma place, qu’on aurait dit un acte de contrition. J’aimerais bien savoir comment ils vous ont élevés, vos parents, pour accoucher d’une pète-sec pareille.
Il y en avait eu pour un petit moment, des histoires de mariage et de coucheries du chercheur qui revenait régulièrement sur le cas de sa pension. Il trouvait curieux, en revanche, qu’on veuille absolument mettre l’ensemble des morts sur le compte d’un seul tueur. Ça faisait quand même un paquet de monde et parfois dans des circonstances tordues. Comment voulez-vous qu’il ait fait, votre type ? Il voulait bien, à la limite, que ce soit un groupe de plusieurs détraqués, un groupe organisé tout de même, avec des plans ; mais un type seul. Pour être franc, ça n’avait pas tellement l’air, selon lui, d’autre chose que des suicides, en nombre peut-être, mais des suicides quand même. Le lieutenant n’était pas satisfait ; il ne lui demandait pas son avis, de toute façon, il voulait un profil de tueur, des éléments concrets, deux ou trois, auxquels on pourrait se fier, et qui pourraient orienter un peu la recherche si l’on avait besoin. Il aurait repris les dossiers, le lieutenant, s’il avait eu quelqu’un d’autre sous la main. Il savait bien qu’il y en aurait pour des semaines de procédures et de papiers administratifs avant qu’on dépêche une équipe de spécialistes ; pour les grosses affaires de la capitale, les affaires à tintouin, tout le monde se bousculait au portillon pour tirer son épingle du jeu et faire en sorte d’être cité dans les journaux ou de poser un peu à la télévision ; aller s’escrimer sur les petites affaires de provinces, en revanche, ça n’excitait personne. On n’avait rien à gagner que des emmerdements.


XVI

Un ou deux jours plus tard ils les ont appelés dans un coin de campagne recouvert de forêt pour une affaire de corps retrouvés dans les bois. A l’aller, le temps n’était pas si terrible ; un peu de grisaille, un peu de brouillard au loin, mais on voyait devant soi. Ils passaient par des coins peu nets, des îlots de logements sociaux, des fermes à l’abandon, des stabules en tôle et des foins bâchés. Le vieux disait, voyez, les villages comme ça qui s’appellent quelque chose « le moustier » ou « le moutier », c’est toujours qu’il y a eu un moment donné une histoire de monastère. « Moustier », c’est un vieux mot qui veut dire monastère. Naturellement, la plupart du temps, il n’y a plus qu’une ruine, tout a été rasé par l’histoire ou par l’érosion. S’il reste un bout de caillou c’est déjà le bout du monde ; mais la trace reste dans les noms. Evidemment, comme peu de gens s’y intéressent, personne n’est au courant. Vous avez bien de la chance, disait le vieux type au chapeau, d’avoir quelqu’un comme moi pour vous faire profiter de toutes ses connaissances, pas vrai ? C’est tout de même intéressant de savoir ces choses-là.
Le lieutenant n’avait pas répondu. A peine avait-il fait un petit signe de tête. Comme le chemin promettait d’être long, le vieux avait allumé la radio. Il écoutait régulièrement les rencontres sportives. On se figurait étrangement bien tout ce qu’il se passait. L’excitation montait régulièrement avec les voix des commentaires. On se disait, ça y est, c’est arrivé ; et puis non, tout retombait pour un petit moment. Le vieux type au chapeau s’était mis à parler juste au moment critique de sorte que le lieutenant n’avait même pas pu entendre le résultat. Il avait le don, le vieux type au chapeau.
« Vous savez, chez les anglo-saxons, c’est bien pire que chez nous. Ils en ont de partout de ces survivances de vieux noms qui veulent dire quelque chose. Tenez, prenez Aberdeen, ça veut dire que c’est une vallée où deux bras de rivière se rejoignent. Portsmouth, c’est un port qui se trouve dans une baie. Stratford-upon-Avon, c’est une route qui traverse un cours d’eau, un genre de pont. J’en passe et des meilleures. Le problème par chez nous, c’est qu’entre toutes les invasions, les influences romaines, celtes ou germaniques et tout ce qui s’ensuit, ça n’est pas évident de démêler le vrai du faux. Ça fait des embranchements et des potentiels qui n’en finissent pas. Tout est lissé et patiné par des années d’intempérie et de déformation. Au fond, c’est très beau, c’est terrestre. Ça vous donne une autre allure à tout le paysage. »
Il neigeait un peu quand ils sont arrivés. Le ciel avait tourné tout blanc.
Dans la forêt, c’était, éparpillées, deux ou trois grappes de bûcherons tous morts, chacun dans leur lot, chacun surpris dans leur travail. Au total, les agents de police avaient compté une petite dizaine de morts ; ils parcouraient encore la forêt de façon plus ou moins méthodique pour être sûrs d’avoir tout quadrillé. Il faut bien dire aussi que tous les agents n’étaient pas dégourdis et qu’ils n’étaient pas nombreux ceux qui savaient à peu près progresser dans la forêt sans se tordre les chevilles et sans faire des zigzags. Les plus consciencieux allaient s’empiger tout droit dans les ronces pour ne pas rompre la ligne ; ils sortaient énervés, des griffures plein le pantalon et plein les jambes aussi, en retard sur tout le monde, les larmes aux yeux, les membres agacés ; c’était joyeux à voir.
Ils avaient retrouvé, juste à l’entrée de la forêt, deux types raide morts dans un fourgon à remorque. Ils avaient rangé leurs affaires, les coins, les tronçonneuses, leurs habits étaient pleins de sciure ; ensuite, dans l’habitacle, tranquillement assis, ils s’étaient tour à tour fait sauter le caisson à grand coup de fusil de chasse, comme on trinque à coup de digestif. Un peu plus loin, dans le bois, on avait une jolie brochette de pendus sur trois générations, bien rangés par ordre de taille, du petit-fils au grand-père ; ils avaient même le chien, au bas, qu’avait dû se laisser mourir après avoir hurlé longtemps. Il parait qu’ils se laissent dépérir, des fois, à la suite de leur maître quand ils sont un peu vieux. Ailleurs, dans sa voiture aussi, un type s’était tronçonné le pied qui avait sectionné l’artère tout net et même un bout de l’os ; du sang dégouttait plein la botte parmi les morceaux de feuilles et la merde en humus. Il y avait encore un groupe de promeneurs, cueilleurs de champignons, qui avaient tout l’air de s’être gavés d’amanites mais l’un des agents de police, un type du coin, grand amateur de girolles, disait que ça n’était pas possible, qu’il fallait une semaine au moins pour mourir d’un empoisonnement. Ils ne seraient pas restés, ces gens-là, pendant huit jours couchés dans la forêt en attendant la mort ; ils seraient morts de froid ou de soif avant que le champignon ait eu le temps de faire son œuvre. Vraiment, ça n’était pas possible.
Le vieux type au chapeau avait l’air à son aise ; il vadrouillait dans la forêt en racontant des histoires de poêlées de champignons, des recettes, des anecdotes sur les cèpes et sur les bolets. Le petit agent de police spécialiste en mycologie devisait avec lui devant les rondins de bois sur la manière dont on plaçait les coins pour faire éclater le tronc, ensuite, il suffisait de bien suivre la fissure jusqu’à disloquer le rondin complètement. C’est un travail de force mais il faut surtout être méthodique, autrement on s’esquinte ; il ne suffit pas de taper comme un sourd et d’envoyer des grands coups de masse n’importe comment. Au bout de quelques heures, on avait toute une compagnie de gendarmes et de policiers clairsemés dans les bois qui à grimper aux arbres et qui à cueillir des fougères. Ils avaient l’air parfaitement épanouis à batifoler parmi les lots de bois et à jouer les gardes forestiers. Ce fut un moment très joyeux. La neige tombait un peu qui passait entre les branches d’arbres, on avait dans le nez des odeurs de forêt. Les policiers ne songeaient plus tellement aux cadavres.
Personne ne s’était rendu compte qu’à l’orée de la forêt tout était déjà blanc. La neige était tombée franchement qui avait tout recouvert et qu’on ne distinguait pas toujours parce que le soir commençait à tomber aussi.
Ce fut un retour des plus calamiteux. Il fallut faire la route à deux, dans la petite voiture branlante du vieux type au chapeau, sur la neige et le verglas dans une file ininterrompue de voitures, toutes au petit trot, et qui n’avançaient presque plus chaque fois que la route montait. Il fallait voir comme ça grognait, comme ça menaçait de partir à droite, à gauche, ou de s’arrêter quand on passait sur une plaque de glace étendue. Le lieutenant serrait mine de rien la poignée de la portière à s’en blanchir les doigts et à se donner des crampes. Le vieux, lui, disait que ça passerait bien, qu’il en avait vu d’autres, qu’au pire on s’arrêterait sur le bord de la route en attendant que ça passe. Il n’avait pas tellement l’air, pourtant, de vouloir s’arrêter. Il avait même fallu qu’on les pousse au cul dans une pente un peu plus raide que les autres ; ils faisaient du sur place, la voiture oscillait de droite à gauche en restant clouée sur un axe ; un type en gros camion qui les suivait derrière leur était rentré dedans, soit qu’il n’avait pas eu le temps de s’arrêter, soit qu’il n’avait pas eu l’envie, et les avait fait repartir tout dru. Le vieux type au chapeau faisait merci de la main. C’était un joyeux bazar de voitures réparties sur cinq files, deux stagnantes, deux mouvantes, une au milieu qui n’avait plus trop de sens, le tout sur les routes en lacet qui ne présentaient au-delà des rambardes que du dévers et de la forêt. Le vieux type au chapeau montrait bien le contrebas et l’horizon au loin qui trouvait ça joli : « c’est tout de même peu commun de ne plus distinguer l’horizon du tout ; regardez, entre la neige au sol, le ciel tout blanc, on se verrait presque flotter dans le vide.
Au final, le trajet avait duré quatre heures. Le visage du lieutenant ne souriait plus du tout qui avait l’air d’être mort en dedans ou de vouloir pleurer.
_Il faut que vous vous reposiez. Vous êtes pâle à faire peur. Voilà bien trente minutes que vous n’avez plus décroché un mot. Ça ne vous réussit pas, la neige, mon pauvre ami.


XVII

Tout semblait s'aggraver. La neige sur les routes avait empêché les gens de rentrer chez eux. Il y avait dans tous les coins de route, sur le bas-côté, des gens arrêtés à la file qui avaient renoncé et qui passeraient la nuit dans leur voiture. On craignait le pire au commissariat mais le vieux type au chapeau disait que ça ne risquait rien : « Vous comprenez, le suicide, c'est avant tout affaire de solitude. La neige, c'est un évènement parfait pour resserrer les liens ; les gens vont bien sentir qu'ils sont tous dans la merde, ils s'entraideront d'autant plus. C'est quand tout a l'air d'aller bien que les gens se foutent en l'air ; c'est le bonheur des autres qui leur fait voir leur propre misère. » Il n'avait pas l'air d'avoir bien compris, le vieux type au chapeau, qu'on n'était plus du tout sur la piste du suicide et que, même, ça n'avait aucun sens. Déjà qu'il n'avait rien d'un flic assermenté, il aurait pu, au moins, faire l'effort de suivre.
Il était devenu presque impossible, d'ailleurs, de tenir les média. Ils avaient bien senti, les journalistes, avec leur flaire aiguisé de fouille-merde, qu'il y avait du changement ; les policiers n'allaient plus aux mêmes lieux, ils ne patrouillaient plus tout à fait avec le même air. Il y avait peut-être bien aussi une taupe dans l'équipe qui se laissait graisser la patte en échange d'informations inédites. Le journal de la ville et la chaîne de télé locale avaient publié le compte des cadavres et s'étaient mis d'eux-mêmes sur la piste du crime. Il faut bien dire aussi qu'on n'avait pas grand-chose à se mettre sous la dent. La petite dizaine de corps qu'on venait de retrouver dans la forêt risquait fort de les encourager mais ça ne gênait pas outre mesure les forces de police. On s'était attendu à quelque chose d'énorme et c'était se tromper. Une petite brochette de retraités achetait le journal de la ville dont ils ne consultaient que la page des sports, l'horoscope et les petites annonces ; la chaîne locale diffusait en boucle des reportages tantôt sur les kermesses, l'ouverture de la pêche ou les inaugurations de madame le maire... personne n'irait tomber là-dessus. Il n'y avait que madame le maire pour s'affoler de gênes et d'émeutes qui ne viendraient jamais. Heureusement son profil la contentait un peu. Dans tous les cas, les journalistes qui s’étaient tenus tranquilles regrettaient fort d’avoir accepté le marché de la mairie ; ils étaient convaincus d’avoir fait empirer les choses à ne rien dire du tout. C’était la dernière fois qu’ils acceptaient ces arrangements minables sous prétexte d’aider les forces de police.
En fait, rien ne s'aggravait tellement. Le vieux type au chapeau haussait seulement les épaules. Il se rendait bien compte que le lieutenant enquêtait sur son cas. Il faisait mine de rien mais il le faisait mal. Il fallait admettre qu’après tout c’était légitime : on ne le connaissait pas, il débarquait seulement, pas même membre de l'équipe ; c'aurait été parfaitement inconscient de ne pas le surveiller.
Il était rentré chez lui tout doucement, le vieux type au chapeau, à cause de la neige qui fondait au sol et qui faisait un gruau très dangereux. On avait les pieds qui glissaient sans prévenir et ça n'était pas conseillé, à son âge, de s'écraser les os contre le bitume. Il avait une amie, comme ça, qui s'était rompu tout le coccyx et dévié le bassin rien qu'à riper sur une plaque d'égouts. Elle avait déchanté. En lieu d'une soirée confortable à préparer tout un tas d'anecdotes pour le plaisir du petit lieutenant, il s'était retrouvé bouche-bée devant les portes de l'église. Il faisait bien le tour, comme il faut faire pour retourner chez lui, quand il avait vu la porte entrouverte. Avec un temps pareil, on ne laissait pas bâiller sa porte. Le curé avait même laissé sa fenêtre ouverte, grand ouverte, ce coup-ci ; et c'était un type tout ce qu'il y a de plus frileux, le curé, toujours enseveli sous des couches à n'en plus finir, chasuble, aube, étole, tout l'ensemble et manteau par-dessus s'il fallait mettre le nez dehors. C'est qu'il avait toujours le nez humide, aussi, un genre de rhume interminable qui ne le lâchait jamais, et des éternuements encore.
Il avait toqué trois petits coups à la porte de l'église, le vieux type au chapeau. Ensuite, il est entré parce que ça n'est pas tellement le genre d'endroits où l'on vient vous ouvrir. Alors, au-dessus des bancs, sur toute la longueur, de chaque côté de la nef centrale, il avait vu pendouiller des hommes et des femmes, par dizaines, la nuque fendue, les pieds ballants, tout raides, dans les lumières colorées des vitraux.
_Je ne saurais pas vous dire, mais c'était un spectacle étonnamment beau. Entendons-nous bien, j'étais affolé, je n’en ai pas cru mes yeux et ça m'a terrifié, j'étais abasourdi à ne pas savoir quoi faire ; j'ai dû rester planté-là comme un gland à ne pas pouvoir fermer la bouche pendant un temps très long ; mais avec les vitraux, vous savez, les couleurs bien vives, les rayons au travers et puis la pluie tapante... Je crois bien que j'ai regardé tout de même autour de moi, j'épiais la salle pour m'assurer qu'il n'y avait personne.
_Vous avez senti qu'il y avait quelqu'un ?
_Je ne saurais pas tout à fait dire ; c'est une église alors avec Dieu, l'esprit saint, ce genre de choses, on n'est jamais bien sûr. Et puis j'avais les jetons, quand même ! C'est bien trente ou quarante types morts qui pendaient du plafond !
C'était exactement quarante et une personnes, des hommes, des femmes, des vieux, des jeunes et des enfants, parmi lesquelles figurait le curé et qui ne pendaient pas strictement du plafond. Ça n'était pas possible. Ils pendaient des supports métalliques qui traversaient en large et qui tenaient les lustres. En lieu des bougies de célébration, il y avait des paires de chaussures. Les policiers les ont tous décrochés les uns après les autres.
_A tous les coups, on les a pendus là-dessus, ils étaient déjà morts. C'est un appareillage qui se baisse automatiquement et qui remonte ensuite ; le curé s'en servait pour faire allumer les chandelles. Il suffit de lancer le mécanisme, voyez, ça se baisse, et quand on appuie là, ça remonte.
Quarante et un corps de toutes les tailles et de toutes les corpulences, ça n'était pas banal. On se demandait déjà comment les ramener tous, comment les déplacer, quarante et un d'un coup ! Ils n'avaient jamais vu ça, les membres de l'équipe, c'était un scénario de catastrophe naturelle ou bien d'attentat terroriste ; rien qu'on n’avait jamais préparé par chez eux.


XVIII

Le légiste hurlait au scandale. D'abord huit d'un seul coup, cette fois quarante et un. Comment voulaient-ils qu'il s'en sorte, tout seul dans son gourbi, avec quarante et un cadavres d'un seul coup qu'il fallait autopsier ; déjà qu'à l'ordinaire on n'en voyait pas le bout. Quarante et un d'un coup ! Ils n'allaient pas, bien sûr, lui envoyer quelqu'un, une infirmière, un toubib, quoique ce soit ; non, c'était lui tout seul, qu'il se démerde avec ses macchabées. Ça, pour demander de l'aide et pour donner des ordres, ils étaient beaux, les flics, mais à venir se retrousser les manches et filer un coup de main, il n'y avait plus personne.
Il faut dire qu'au commissariat, personne ne rigolait. Ils étaient tous sonnés ; écrasés tout d'abord par l'image de l'église, des corps et des vitraux, de la tension des cordes et des poids lourds, au bout, figés par l'attraction et cherchant à descendre, à tomber sur le sol ; assommés dans un deuxième temps, par les remontrances des chefs, du commissaire et de madame le maire qui n'en finissaient plus de pousser des gueulantes en veux-tu en voilà.
Cette fois, tout était vraiment grave, tout semblait échapper. Les médias faisaient profil bas qui ne savaient plus ni ce qu'il fallait dire ni ce qu'il fallait taire. Les ordres et les contre-ordres arrivaient en bataille à mesure que les heures passaient. Les policiers faisaient chacun dans leur coin des semblants de boulot qu'ils avortaient la demi-heure suivante parce que ça ne menait à rien, parce qu'ils n'y croyaient pas, non plus, parce qu'enfin quelqu'un, un supérieur, les convoquait ailleurs.
Le lieutenant tournait en rond ; il faisait les cent pas. Le vieux type au chapeau lui avait piqué sa chaise de bureau qui s'enfonçait négligemment en jetant une mandarine en l'air comme on fait d'une balle de tennis. Il faisait la moue, le vieux type au chapeau. Sans doute qu'il essayait de toucher légèrement le plafond sans toutefois taler le fruit qui n'était pas à lui.
_Il faut pourtant bien qu'il y ait quelque chose ! On ne peut pas décemment tuer soixante personnes sans qu'on ne remarque rien, sans qu'il y ait le moindre indice. Il y a forcément des choses qu'on ne voit pas, des trucs qui nous échappent.
_Vous allez dire que je me répète mais tout de même, aller pendre quarante personnes d'un coup, même avec le monte-charge, tout seul, les uns après les autres, ça relève du miracle. Vous avez bien vu le temps que les hommes ont mis. Tout seul. C'est impossible. Impossible à la fois de les tuer avant et de les pendre un par un comme de les faire s'harnacher tous alors qu'ils sont vivants. Non, c'est plus qu'improbable. Il faut se rendre à l'évidence.
Le lieutenant ne répondait rien qui ne voulait pas entendre. Il s'enferrait dans des pensées sans ordre qui ne le menaient nulle part. Il fallait peut-être qu'ils soient plusieurs, qu'on ait affaire à tout un groupe, ou bien qu'un type tout seul ait un moyen de pression. Ils ne pouvaient pas s'être tous pendus, quand même, sans laisser un courrier, un mot, quoique ce soit de justification. Puis il y avait les autres, ceux des jours précédents. Il se demandait par moment, le petit lieutenant, si tous ces types ne se suicidaient pas pour le tourner en dérision, pour le faire enrager, ou les forces de police, pour qu'on se casse les dents à chercher une explication qui ne serait jamais la bonne. L'autre, dans le fauteuil de bureau, alors qu'il épluchait lentement sa mandarine en tirant bien du bout des doigts tout le blanc des quartiers, disait que ça n'avait pas de sens ; que c'était un coup à virer paranoïaque, des idées comme celles-là. Il mâchait à plaisir des gros quartiers pleins de sucre qui le désaltéraient, le vieux type au chapeau, en faisant des commentaires juteux sur l'ensemble de l'affaire et sur le comportement du lieutenant qui ne donnerait rien de bon.


XIX

Il avait fait blanc pendant quelques jours. La neige n’avait pas encore tout à fait fini de fondre que le brouillard est reparti de plus belle ; du brouillard blanc, qui rappelait au vieux le linge de table que sa grand-mère avait monogrammé. Elle mettait ses initiales de partout, sur les draps, sur les nappes. Pendant qu’avec mon père on faisait dégoutter tout le sang du lapin, voyez, avec la gravité ça le vidait entièrement, la grand-mère s’occupait de la table et de la cuisine. Ça fumait beaucoup depuis tôt, il y avait des odeurs, de l’oignon qui gratte au fond de la gamelle, des vapeurs, des légumes. Ensuite elle s’arrangeait pour cuisiner la totalité du lapin, les pattes, le civet, tout, en même temps qu’elle mettait la table. Il fallait déployer la grande nappe blanche de la salle à manger, d’un coup, comme ça, dans un grand mouvement et ça se gonflait dans l’air, ça recouvrait bien tout. Ensuite, on lissait bien pour que ça soit joli. Il avait une odeur particulière, le linge ; ça ne sentait pas comme maintenant la lessive, il avait passé longtemps dans les armoires avec le bois, la naphtaline, c’était un tas d’odeurs un peu désagréables, et fortes, mais qui accompagnaient bien le civet de lapin.
Autant dire qu’elles n’intéressaient personne, les histoires de famille du vieux type au chapeau, attendu que madame le maire n’en finissait pas de harceler tout le monde parce qu’elle ne pouvait pas se permettre de laisser diffuser partout qu’on négociait les habitants de sa ville par bordées de quarante. Suicide, meurtre ou sanction divine, elle s’en fichait pas mal mais il fallait que ça cesse. Ça n’était pas parti pour s’arrêter, de toute évidence, et à ce rythme-là, c’est tout l’électorat qui serait chamboulé ; parce qu’il y en aurait moins, des électeurs, d’abord, et puis parce que les restants seraient bouleversés, on le serait à moins. Un maire, enfin, devait prendre soin de ses concitoyens. Elle avait donc tranché tout net et pris la seule décision qu’on puisse prendre : cette fois, il faut que ça cesse !
Le commissaire avait bien vu que derrière l’apparente concision de la formule se cachait un ensemble complexe de mesures à prendre, de réflexions à tenir, de hasards à tenter de sorte qu’il avait préféré mettre des hommes sur le coup. Au bas de la hiérarchie, le lieutenant ressassait toute l’affaire en essuyant les assauts de tout le monde et en s’efforçant de ne pas écouter les histoires du vieil emmerdeur.
Il fallait désormais repartir de zéro. La piste des meurtres en série, tout de même, devenait douteuse. Quarante personnes d’un coup, même une petite dizaine, ça demandait une force, une chance, des précautions… et puis les gens mouraient de façons trop différentes, il y avait des pendus, des fusils, des poisons, des asphyxiés aussi. La seule chose qui revenait, c’était cette drôle d’apparence de suicide qui défiait la logique et toutes les statistiques. On en avait bien vu des cas de suicide collectif mais à se pendre dans une église… en plus, ça n’était pas commode. Il fallait bien que quelqu’un ait remonté le mécanisme après qu’ils se soient tous noué la corde autour du cou. On aurait pu, peut-être, faire pression, les contraindre par la menace, comme les autres d’ailleurs. Ça non plus, ça ne tenait pas debout : à quarante, il y aurait bien eu quelqu’un de courageux qui se serait révolté, qui se serait sacrifié pour sauver les enfants. Il ne voyait pas, le lieutenant, comment mettre tout ça dans l’ordre. Rien n’allait avec rien.
Le vieux type au chapeau disait avec l’air sentencieux, il trouvait le moyen d’éplucher désormais ses mandarines de façon solennelle, que si l’on cherche à deviner le contenu d’un paquet cadeau et que la forme de la boîte nous force à éliminer la totalité des objets qu’elle pourrait contenir, alors il faut bien se dire que la boîte est un piège et qu’on essaie de nous empêcher de trouver. C’était encore une histoire à dormir debout avec sa femme qui mettait les cadeaux dans des grosses boîtes informes pour ne pas qu’il devine ; ça n’était d’aucune aide. Le lieutenant avait essayé d’en tirer quelque chose comme une leçon pour prendre du recul et reconsidérer l’affaire mais ça n’était encore qu’un de ces propos lancés dans le vague, pas même à l’emporte-pièce, pour se donner des airs de philosophe et de type qui réfléchit. Il avait ça pour lui d’avoir les cheveux blancs et le visage marqué, le vieux type au chapeau ; ça lui permettait de faire illusion quand il disait des choses qu’on aurait, autrement, tournées en dérision.


XX

A la fin, les agents de police n’arrivaient plus à tenir les comptes. La neige qui fondait au plus clair de la journée figeait pendant la nuit et les routes du canton devenaient impraticables pour un temps plus ou moins long, sans que personne ne soit prévenu. On a repêché un nombre incalculable de voitures tombées dans les fossés ou parties dans le décor. Dans les cas les plus graves, il y avait eu des morts, des gens encastrés dans les arbres ou dans les pylônes électriques, des gens aussi qui s’étaient rentrés dedans. Le lieutenant de police était à peu près sûr que toutes les collisions et toutes les embardées n’étaient pas le fait d’accidents. Il y avait des cas plutôt louches où l’on soupçonnait des endormissements, des passages de chevreuils mais rien n’était moins sûr. Il ne fallait pas se creuser beaucoup pour se dire que certains s’étaient foutus en l’air en précipitant leur voiture dans le vide ou dans un platane. Le vieux avait dit qu’on pouvait toujours faire des estimations ; deux ou trois policiers avaient lancé des chiffres qui leur venaient naturellement, bien sûr, pas deux fois le même, et il s’en était fallu de peu qu’on n’en vienne aux mains. A supposer toutefois que certains se soient suicidés, la thèse du tueur en série tombait presque entièrement à l’eau. A pleine bourre, en voiture, ça n’était pas possible.
Il pleuvinait encore quand ils ont reçu le dossier du vieux professeur de psychologie. Un dossier d’une trentaine de pages, tapé sur le bloc note, qu’on eût dit droit sorti d’une machine à écrire dans un téléfilm du dimanche. C’était un baragouin terrible de jargon scientifique et philosophique qui se référait régulièrement à tel ou tel théoricien allemand par un système de notes élaboré. Le professeur avait développé de longues descriptions dont il expliquait le fonctionnement par des confères eux-mêmes interminables ; il tirait ensuite, sur quatre ou cinq pages, diverses conclusions, toutes contradictoires, qui proposaient des pistes impossibles à suivre. Il s’était fait plaisir, le vieux professeur de psychologie, à développer des théories fumeuses, empruntées à droite ou à gauche, caviardées, perverties, reformulées de manière alambiquée, mais en somme il n’avait rien trouvé de concret.
Le vieux type au chapeau trouvait l’ensemble très intéressant ; il disait : « non, non, non, c’est bien plus fin qu’il n’y paraît. Avec un peu de travail et un peu de détachement par rapport à la théorie, on devrait pouvoir en faire quelque-chose. Le passage sur le suicide est très beau, je ne sais pas ce que vous en pensez ? »
Le lieutenant se foutait pas mal de savoir si l’éventuel meurtrier avait un complexe de Napoléon ou un syndrome d’autre chose ; ce dont il avait besoin, c’était d’une piste tangible qui prouverait au commissaire et à madame le maire que l’enquête avançait, qu’on ne se faisait pas mener par le bout du nez en ramassant les morts aux quatre coins du pays. Il avait espéré, le lieutenant de police, une sorte de profil psychologique à l’américaine, un âge, une corpulence, peut-être même un métier. Il pensait qu’on pouvait, le lieutenant de police, obtenir des réponses et trouver de temps en temps quelqu’un qui sache faire son boulot, pas seulement pour fanfaronner.


XXI

Alors quelle pluie s'est remise à tomber ! Des quantités d'eau pas croyables qui s'écrasaient par terre, qui couvraient tout en sucs, les visages, les doigts ; les sols étaient gras avec l'eau. Le lieutenant voyait derrière ses vitres toute l'eau qui tombait, il imaginait bien la terre se gorger tout doucement, les égouts se remplir ; ça devait être, là-dessous, des courants à faire peur, des mouvements d'eau fuyants, le trop plein d'eau cherchait à se déverser quelque part mais il faudrait qu'il coule encore longtemps.
On était vendredi. Le vieux type au chapeau préparait en esprit ses plans pour le weekend, son programme de feuilletons et de révisions toponymiques ; il se demandait longtemps s'il prendrait la tisane, après, avant, ou bien ensemble, s'il serait agréable, s'il donnerait des leçons.
Alors le téléphone sonna. C'était le drôle de laborantin ou de savant-fou qui travaillait dans son local tout blanc, carrelé comme une boucherie, entre les magasins de concessionnaires et les vendeurs de pneus. Il voulait à tout prix avoir le lieutenant. C'était de toute urgence.
_J'ai trouvé, disait-il, il faut que vous veniez ! J'ai fait une découverte absolument extraordinaire. C'est moi. J'ai entièrement compris tout ce qui se produisait. Si vous venez maintenant, je pourrai vous montrer. Dites à votre ami, le vieux monsieur, de venir aussi ; c'est une avancée qui vaut absolument le détour. Vous n'imaginez pas les retombées.
Il n'avait pas voulu dire plus, le type du laboratoire, qui décidément se faisait mousser. Il répétait à tout va que c'était sa trouvaille, qu'elle changeait ci ou ça, que c'était une révolution, un pas de géant pour la recherche. Tout le reste était de la même eau. Il avait résolu d'en faire tout un petit spectacle ; c'était son moment de gloire, il entendait qu'on se déplace pour être courant, pour apprendre, observer, pour écouter surtout ses longues explications. Il tournait dans sa tête, d'ailleurs, l'ensemble du laïus qu'il ferait mine d'improviser. Il ménageait ses moments et ses pauses, ses effets. Il les emmènerait voir tel ou tel plan de travail ; il faudrait bien penser à placer des formules, à montrer les schémas. Ce serait l'occasion, d'ailleurs, de revenir sur ses années d'études et sur ses travaux de jeunesse. Les gens seraient heureux d'en savoir un peu plus sur l'homme, sur son parcours ; il faut bien toujours mettre un moment, comme ça, pour présenter l'individu, l'humain, celui qui fait sourire, dans lequel on se reconnait ; c'était le bon moment, aussi, pour mettre une petite blague, une photographie qui serait compromettante, une histoire de famille...
Le vieux type au chapeau n'avait pas l'air ravi de se déplacer si tard dans la matinée. Il pensait au repas. Il ne voyait pas bien, non plus, comment on pourrait résoudre toute une affaire à coups de découvertes scientifiques. Il sentait venir l'escroquerie, voyez, l'arnaque :
_A tous les coups, il nous fait déplacer pour rien. Je le vois venir gros comme une maison. C'est un faiseur, ce type, un charlatan ; je n'y crois pas une minute.
Le lieutenant ne savait pas quoi répondre. Il avait de l'espoir. Les doutes du vieux type au chapeau le faisaient douter lui-même de sorte qu'il en concevait une sorte de rancœur ; ça n'était pas possible qu'on lui laisse rien qu'une heure de répit ; il fallait à tout prix que rien ne puisse fonctionner, qu'on soit pris à la gorge. C'était ce vieil emmerdeur aussi, qui ne supportait pas qu'on lui vole la vedette ; un type avait une piste alors il n'était pas content, voilà. Ça n'allait pas plus loin. Avec un peu de chance tout serait bientôt fini ; on pourrait passer le weekend bien tranquille, au chaud, sans souci de la pluie, du froid, du mauvais temps ; on n'aurait plus à courir le département sur toutes les routes possibles pour relever les cadavres et les mettre en sachets.
Midi devait sonner quand ils sont arrivés. Le vieux type au chapeau regardait sans arrêt sa montre qui sentait approcher l'heure du repas. Il avait l'intention d'expédier vite l'affaire pour se faire un bistro. Ça ne devait pas traîner. Déjà qu'il était bien gentil d'accompagner le lieutenant pour des clopinettes, il n'allait pas non plus sauter le repas de midi.
La voix de l'interphone leur a dit de descendre à l'étage des laboratoires. Il n'y avait qu'à pousser la porte. Le lieutenant de police n'était pas tranquille qui se sentait happé dans une sorte de traquenard. Il regardait autour de lui, au plafond, dans les coins, il était sur ses gardes. Le vieux, lui, pressait le pas pour ne pas s'attarder. Vraiment, quelque-chose ne tournait pas rond, il n'y avait pas âme qui vive là-dedans, pas même une secrétaire, pas un laveur de vitres.
Pas de piège, au final, le scientifique les attendait en bas, penché sur sa paillasse. Il ne les avait pas entendus arriver. C'est quand ils ont poussé la porte battante qu'il a relevé la tête. Il s'est enfoncé calmement dans le dossier de sa chaise, a tiré je ne sais quoi de sous le plateau, s'est fourré le canon jusqu'à la luette en ouvrant grand la bouche et s'est fait sauter tout l'arrière du crâne. Les deux autres étaient interdits, incapables de rien dire ou de bouger le petit doigt. Il y en avait de partout, du rouge et des morceaux qui coulaient le long du mur.


XXII

Il fallait cette fois que la cause soit environnementale, peut-être génétique. Un chercheur en médecine devait avoir trouvé une raison médicale, c’était purement logique. Le lieutenant de police a fait emporter tous les dossiers de recherche, les rapports et les notes, tout ce que le type du laboratoire avait pu toucher de près ou de loin. Les agents de police qui s’étaient d’abord mis sur le coup ne parvenaient à pas déchiffrer une ligne sur deux de ce qui était écrit. Les formules étaient abrégées, les termes trop techniques, ils n’y comprenaient rien. Le légiste habituel, qu’on voulait mettre sur le coup, a répondu que ça commençait à faire, qu’on lui amenait déjà des cadavres par brassées, qu’il n’allait pas en plus vérifier les papiers des morts, fussent-ils de ses collègues. Les agents faisaient de leur mieux, ils étaient à l’affût du plus petit croquis ou du plus petit mot qui pourrait avoir une allure de découverte.
_Si c’est une cause environnementale, il faut prévenir madame le Maire, disait le vieux type au chapeau. C’est elle qui doit prendre des mesures, prévenir les autorités sanitaires, alerter la population. Ça dépasse de loin vos compétences et les miennes. Il faudra mettre aussi des équipes médicales sur le coup d’un vaccin…
_Il faudrait déjà prouver que c’est une maladie. Environnemental, ça peut vouloir dire n’importe quoi. Il a ouvert des corps, ausculté des organes, des cœurs et des cerveaux, peut-être qu’il a trouvé une trace, un symptôme, quelque-chose, sans pour autant résoudre l’ensemble du problème.
_Peut-être aussi qu’il nous a menti pour se faire mousser. Il avait prévu de se donner la mort, de toute évidence. Admettons qu’il voulait un peu de reconnaissance ; il nous appelle en faisant mine d’avoir trouvé, on rapplique, tout le monde étudie ses travaux, son nom circule. Si ça se trouve il n’a rien du tout ; c’était juste un coup de bluff.
_Il a pourtant bien dit qu’il avait tout compris…
Que le vieux ait eu raison ou tort, les agents de police qui feuilletaient les dossiers n’ont rien trouvé de précis. Le lieutenant se disait tantôt qu’ils avaient raté quelque-chose, tantôt qu’il n’y avait rien. Il ne savait pas de toute façon et madame le maire refusait qu’on alerte l’Etat. A plus de soixante morts, de toute façon, ils finiraient tous par être au courant.
Il avait beau tout regarder lui-même, le lieutenant, il ne trouvait pas plus. Il fallait admettre que le système de note était déjà complexe, le contenu plus encore. Il avait de vagues souvenirs de cours de collège sur le corps humain, les virus et les bactéries, des cours de sciences naturelles qu’il n’avait écoutés que d’une oreille. Ça ne l’aidait pas vraiment. Tout était en pagaille et rien n’avait l’air de sortir du lot. Il faudrait demander un autre consultant, professeur ou médecin, quelqu’un qui serait formel et qui pourrait trancher définitivement.
Le vieux, lui, est rentré chez lui. Il en avait marre de l’affaire, marre de ne pas avancer, de ne pas avoir d’idées. Il a dit : « écoutez, mon vieux, je vais vous laisser finir. Moi, je ne suis même pas flic, cette affaire me dépasse et ça ne m’amuse plus de passer tout mon temps libre à courir la campagne. Ma femme aussi commence à gueuler que ça n’en finira jamais. Je vais rentrer chez moi, reprendre mes petites occupations et ça sera très bien. Dites-moi quand vous aurez trouvé ce qu’il se passe. Je serai heureux de savoir que vous avez trouvé. » Ensuite il est parti.
Le lieutenant qui ne le supportait pas tellement s’est senti comme abandonné. Il était presque triste. Il se retrouvait tout seul avec son affaire sur les bras, pas le moindre indice, plus de collègue pour l’aider, plus de vieux type au chapeau qui ait l’air sûr de son fait ; les consultants avaient failli les uns après les autres, soit qu’ils ne trouvaient rien, soit qu’ils se suicidaient, ce qui revenait au même. Il n’y avait que les gens pour rester dans les clous, qui continuaient à mourir très régulièrement, par groupes fort nombreux désormais ; ils mettaient fin à leurs jours et vogue la galère.
Le téléphone ne s’est plus arrêté de sonner. Le standard du commissariat était saturé de tous les côtés et tous les policiers étaient sur le pied de guerre. Les agents ronchonnaient qui devaient rester assis pendant tout le weekend à prendre les appels au lieu de rentrer chez eux ; les autres allaient prendre la pluie aux quatre coins de la ville. Bien sûr, on n’allait pas toucher le moindre centime, madame le maire faisait toujours des économies de bouts de chandelle, ce qui ne l’empêchait pas de mettre tout le monde au boulot. Les syndicats hurlaient.
Le commissaire avait choisi de partir qui ne supportait plus d’entendre les sonneries. Il avait juste dit qu’il allait faire un tour, qu’il devait prendre l’air ; on n’en savait pas plus. Le lieutenant commençait à perdre ses nerfs. Il pleuvait des cadavres, les gens se faisaient sauter le caisson de partout, à tour de bras. On envoyait des hommes les ramasser, prendre les renseignements, mais il fallait faire vite, un peu par-dessus la jambe. Les formulaires n’étaient pas bien remplis et les corps étaient malmenés. Les pompiers, les médecins, essayaient comme ils pouvaient de donner un coup de main mais on était malgré tout débordé. On ne pouvait pas prendre le temps de réfléchir, de s’asseoir tranquillement pour souffler un bon coup et discuter de la situation. Le lieutenant se disait bien qu’en une demi-heure on aurait pu trouver la solution, qu’il fallait seulement prendre un peu de recul, s’observer calmement. Avec un peu de silence, on aurait pu comprendre mais on n’avait pas le temps de sortir la tête du guidon.
Le compte des morts s’est définitivement perdu et le médecin légiste leur a dit d’aller se faire foutre, qu’il reviendrait lundi et qu’il ferait seulement ce qu’il pourrait. On pouvait faire l’effort de comprendre qu’il n’était pas humainement possible, tout seul, de faire face à des évènements d’une telle ampleur. Les policiers, les pompiers, le SAMU, ils n’étaient pas tout seuls à se coltiner tous les cadavres. Le travail avancerait plus vite quand on viendrait l’aider, en attendant, il faudrait prendre son mal en patience.
On était encore une fois dimanche. Le lieutenant ne pouvait plus rester au poste. Déjà, les téléphones lui donnaient la migraine ; ensuite, il fallait que tout le monde mette la main à la pâte et les hommes de terrain finissaient par n’en plus pouvoir. Il s’est déplacé seul, le lieutenant de police, dans sa voiture à lui. La règle c’est qu’ils aillent toujours au moins par deux, dans les véhicules de fonction. Mais il a dit au diable, le lieutenant de police, c’est un cas de force majeure.
Sur les routes, ce n’étaient plus que des voitures en sirènes, des fourgons, des types en uniforme qui forçaient le passage. Des passants rares faisaient mine de ne rien craindre et de ne pas comprendre qui regardaient les forces de l’ordre s’agiter. C’était pour la galerie, bien sûr, et le plaisir de faire sa promenade comme si de rien n’était. Ils ne bougeaient pas trop, tout de même, tous ces types-là qui faisaient les malins. Les autres guettaient à peu près tous à leur fenêtre, derrière les rideaux, pour entrevoir quelque chose qui serait un indice. Ils avaient bien entendu les nouvelles, les morts, tout le tintouin, mais cette fois, c’était sûr, l’alerte était donnée : on n’aurait pas dépêché toutes les troupes à moins que ça ne devienne grave. Mieux valait rester bien chez soi. On menaçait peut-être de faire sauter la ville, de les intoxiquer. Les gens s’appelaient les uns les autres, ils débattaient dans leur salon de savoir si ce serait une bombe, un gaz, des fusillades.
Le lieutenant avait quitté la ville. Sous couvert de participer, il voulait s’enfuir quelques heures, s’arrêter pour penser. Il a pris les routes de campagne, entre les chemins rouges de feuilles et d’herbe, avec l’eau, le noir de la route et les lueurs parfois. Il fallait monter très haut dans les alentours pour avoir du surplomb, sortir la tête de l’eau. La ville, au loin, s’étendait entre les collines ; on devinait les sirènes bleues ou rouges qui naviguaient partout. Avec les pluies récentes, la campagne alentour était entièrement en proie aux crues ; derrière les digues, les eaux continuaient à monter lentement, par-dessous, la terre dégorgeait. Les champs étaient parfois des nappes énormes où les arbres trempaient du pied, les clôtures étaient englouties ou les têtes des pieux dépassaient à peine. On avait encore des routes qui disparaissaient avec des voitures au plein milieu de l’eau dont les conducteurs s’étaient vus passer tranquillement à gué. Ils avaient noyé leur moteur, ensuite plus moyen d’en sortir.
Il cherchait une idée le lieutenant. Pour expliquer l’affaire. Il a pris presque une heure et cette idée-là, malheureusement, s’est contentée de ne pas venir. C’est comme ça quelquefois, simplement rien n’arrive, le temps se perd, on s’escrime, et puis finalement rien. Bien pire, dans la toute fin de l’après-midi, il savait que le soir allait bientôt tomber, le lieutenant s’est mis à distinguer des corps qui flottaient en surface, qui remontaient comme des bulles, sans exploser seulement, dans toutes les flaques d’eau qui peuplaient le paysage. Des gens remontaient, des morts, des types noyés, qui s’étaient jetés dans les eaux de la crue. Ils avaient dû s’y jeter à la file. Autour de lui, partout, en contrebas, les cadavres poussaient comme des boutons ou comme un exéma en surface des eaux stagnantes ; on voyait leurs dos noirs, bombés, presque inertes qui ondulaient à peine d’avant en arrière. Ils étaient des dizaines. La terre avait l’air de pousser des corps dans les coins trop humides comme elle fait des roseaux ou bien des nénuphars. Elle les rejetait, comme ça déborde, comme il y a du trop-plein ; ensuite ils devaient venir buller avec un joli bruit quand ils atteignaient l’air. Il pleuvinait. Le lieutenant les a regardés longtemps qui germaient comme des fleurs ou des herbes de jardin. Avec le soir tombant, les lumières de la ville devenaient plus flagrantes. Les sirènes bleues ou rouges continuaient à tourner.
Le vieux type au chapeau qui n’était pas un policier et qui les avait rejoints sans rien demander à personne, simplement parce qu’il s’ennuyait, aurait fait une plaisanterie douteuse sur le chant des sirènes et les marins morts recrachés des eaux. Il avait seulement dû vouloir jouer aux flics après avoir regardé les feuilletons de l’après-midi ; ça n’était pas si différent du lieutenant qui avait pris la même décision quand il était petit. Ça devait être un genre d’acteur, le vieux type au chapeau, qui endossait des rôles simplement par plaisir. Il avait seulement dû s’inviter autre part pour être quelqu’un d’autre, un jardinier anglais ou un dresseur de cirque.


XXIII

Le lieutenant n’est rentré qu’à la nuit tombée. C’était à peu près l’heure de pointe et les carrefours étaient bouchés depuis l’entrée de la ville. Les bus bloquaient les voies comme ils font à chaque fois quand ils forcent le passage. Il avait peur, le lieutenant ; une peur désormais terrible qui le décidait presque à tout abandonner, à partir, dès demain. Il donnerait sa lettre de démission, il la poserait sur le bureau du commissaire et adieu Berthe, comme on dit.
Il fallait se rendre à l’évidence : on ne trouverait pas de sitôt. Une particule dans l’air, un ver dans les esprits, poussait les gens du coin à se donner la mort les uns après les autres sans qu’il y ait de raison. C’était en vain qu’on avait cherché à créer des liens, à faire des analyses. Il n’y avait rien à faire. Aucun tueur n’aurait pu faire à ce point le ménage. Le chercheur du laboratoire avait dû mettre le doigt sur quelque chose. Il avait dû trouver et puis se rendre compte de la gravité de la situation. Il avait pris peur, lui aussi, jusqu’à préférer mettre fin à ses jours. Ou bien la maladie qui touchait tous les autres, qui tournait dans les corps, la nuée de corruption qui pénétrait partout sans qu’on s’en rende compte l’avait lentement gagné au cours de ses études. Elle s’était peut-être étendue jusqu’à lui, le lieutenant, et jusqu’au vieux type au chapeau qui étaient entrés dans la pièce sans se soucier de rien ; ils avaient respiré tout l’air, touché le monde autour avec leurs doigts. A leur tour ils étaient comme gagnés par la maladie. Le lieutenant sentait d’ailleurs un point dans l’estomac, ou peut-être à la rate, un serrement, comme un contracture, ou quand un muscle saute par réaction nerveuse. Il se disait que peut-être le vieux type au chapeau avait lâché l’affaire pour aller se pendre chez lui, ou se noyer dans un coin.
Il fallait qu’il s’en aille. On dirait ce qu’on voudrait, tant pis, mais il jetait l’éponge. Il voulait simplement, pour l’heure, rentrer chez lui ; tout ce qui l’en empêchait, c’était les gens devant lui qui n’avançaient pas. Les feux passaient au vert sans que rien ne se débloque. Klaxonner ne changeait rien. C’est interdit, d’ailleurs, de klaxonner ; c’est comme pisser dans un violon. En sortant de sa voiture, et comme il était résolu à faire une dernière fois l’agent de circulation pour laisser passer le bus et décoincer la voie, le lieutenant s’est rendu compte qu’il n’y avait plus nulle part la moindre réaction. Les gens étaient inertes, au volant de leur voiture ; les rares, qui klaxonnaient, avaient le corps écrasé en plein sur le volant et la tête rompue. Ils étaient morts. Tous morts. Des files entières qui gênaient le carrefour. Il n’y en avait pas un, là-dedans, qui soit vivant. Le lieutenant vérifiait très consciencieusement l’intérieur de toutes les voitures, il toquait de l’index à toutes les vitres pour réveiller les automobilistes. Depuis le premier carrefour jusqu’au plein centre-ville tout était obstrué de véhicules arrêtés et de conducteurs morts encore attachés sur leurs sièges. On avait comme surpris toutes les rues de la ville en plein sur l’heure de pointe, mais par un dimanche soir, ensuite arrêté tout et éteint toutes les vies.
Le lieutenant de police a marché pendant plus d’une heure à toquer aux carreaux. Les camions de pompiers, les véhicules de secours étaient en proie à la même hécatombe, seulement les lumières des gyrophares tournaient, quelquefois les sirènes. Et rien, pas un seul type vivant, que des chats qui miaulaient en fouillant les poubelles. Il fallait croire que les chats n’étaient pas touchés, ni les rats, ni les animaux. A la sortie de la ville, il est tombé sans même se rendre compte sur l’aire que l’on réservait aux gens du voyage et où madame le maire avait installé le cirque. Le lieutenant a fait tout le tour du propriétaire, sans broncher une seule fois. Les gens du cirque étaient là, comme les autres, tous négociés d’une manière ou d’une autre et dans toutes les cages, dans les boxes de fortune, les animaux pareils. Ils étaient morts de faim. Ou peut-être étaient-ils touchés, après tout, eux aussi. Il y avait un lion mort avec les yeux d’ouverts, allongé sur le flanc, qui semblait quoiqu’on fasse fixer le lieutenant.
C’est mécaniquement qu’il est rentré chez lui. Il n’avait pas d’autre choix que de laisser sa voiture ; on ne pouvait plus rouler nulle part de toute manière. A pied, dans la campagne, il a fallu longtemps.
Une fois dans sa cuisine il s’est fait à manger en appelant tour à tour monsieur le commissaire de police et madame le maire de la ville. Il disait sans penser, comme on fait un rapport, l’épisode qu’il venait de vivre. Il a conclu les deux appels en disant que demain, il donnerait sa lettre de démission, qu’ensuite il partirait. Il a débranché le téléphone parce qu’il savait bien que madame le maire n’allait pas le laisser fermer l’œil de la nuit. Il a déchargé toutes les armes et les a jetées dans le feu ; il a jeté à la suite les produits ménagers et les médicaments, les cordes, les ceintures, les ficelles un peu raides et s’est enfermé dans sa chambre où ne restait plus que la couverture. Ensuite, il s’est couché, sans pourtant s’endormir.
La pluie s’est arrêtée dans le milieu de la nuit. Il s’est endormi sans le vouloir après avoir usé ses nerfs. C’était le meilleur moyen de survivre jusqu’au matin. Il aurait trouvé malgré ses efforts, si l’envie l’avait pris, de quoi se donner la mort sans même quitter sa chambre. Il suffit de le vouloir.


XXIV

Du soleil tombait sur la route, il pleuvait encore à la fois, des arbres et des collines. Ça faisait sur le goudron mouillé des reflets ahurissants, d’un blanc terrible, mais comme il faisait beau le lieutenant roulait sans souci du danger. Il n’était plus tout à fait lieutenant. Après le grand massacre du weekend, après avoir cherché sans trouver rien du tout, il a donné, comme on dit, sa lettre de démission. Les équipes du commissariat et celles de la mairie étaient bien embêtées ; ils gueulaient que c’était une honte, une chose inadmissible, à la fois contre l’éthique, contre la morale, même contre la raison.
Ça n’a pas tellement touché le lieutenant qui s’était résigné. Il a dit je n’y peux rien, je ne suis d’aucune aide. Je ne veux pas finir comme tous les autres, ici, et me pendre à mon balcon ni me mettre une balle dans la tempe. Je préfère m’en aller. Il fallait dire, au fond, que personne n’était à l’abri tant qu’on ne saurait pas d’où venait le problème ; ils pourraient bien tous se foutre à la baille jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne. C’est peut-être bien l’air, le climat, l’eau potable ; c’était peut-être l’endroit ; c’était peut-être, allez savoir, quelqu’un d’absolument odieux, de presque surhumain, qui négociait tout le monde. Dans tous les cas, que ce soit lâche ou non, le lieutenant tenait à préserver sa vie. Il a dit, j’irai quelque part où revoir le soleil. Si les gens ont continué de mettre fin à leurs jours, s’ils ont trouvé le coupable, ou la cause, ou une piste, ça ne le concerne plus. Les panneaux, sur le bas-côté, indiquent Senteret-la-Hesse ; il s’est demandé l’espace d’une seconde ce que ça voulait dire. Ensuite, il s’est contenté de sourire et de mettre la radio. Il n’en a rien à faire de ce que ça veut dire. Ça ne le concerne plus.

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