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Des pierres couleur de soufre

« Tout l’essence infiniment belle qui une fois
Vraiment déployée empêchera que mes libertés
n’aient le produit suivant : je suis derrière
Un mur et depuis l’autre côté on me couvre de
Pierres »

Denis Roche


I

« Ce que ça peut craquer, là-dehors ! », disait l’un des agents de police chargé de parcourir la scène de crime alors qu’il regardait benoitement par la fenêtre sans rien fouiner du tout. En effet, c’était beau, ce ciel bouché comme en pleine nuit qui se cassait en éclat divers, mais avec les chants de la chorale qui répétait dans l’église attenante et qu’on entendait très fort entre deux coups de tonnerre, la troupe n’était pas vraiment rassurée. Ils n’étaient pas croyants pour un sou, les types de la brigade, mais de la vermine filante qui se terrorisait pour peu que la mise en scène soit un peu théâtrale. Pour l’heure ils se terraient de peur d’être foudroyés par le feu du ciel et on ne savait pas trop si les chants religieux auraient pour effet de l’apaiser, le ciel, ou de déclencher l’apocalypse.
Il faut dire que ça tonnait dru depuis déjà plusieurs heures et que très franchement, ça n’était pas un mal. Le soleil avait cogné pendant des semaines à vous tuer tous les malades et les souffreteux. Il faisait chaud au point qu’on ne pouvait plus fermer l’œil de la nuit ; on tournait, on virait dans sa sueur sans avoir une heure de répit. Tous les appartements de la ville étaient devenus doucement des étuves et l’air du dehors était pire encore. Les gens se rafraîchissaient comme ils pouvaient qui se ruinaient en glaçons et en climatiseurs, qui passaient leurs journées dans le noir en ne s’approchant surtout pas des volets fermés ou qui, pour les moins scrupuleux, profitaient de séjours outrageusement longs dans les galeries du centre équipées pour maintenir des températures délicieusement printanières. Il y faisait même frisquet, à la longue, et sûrement que certains finissaient par prendre des coups de froid sur les bronches ou sur l’estomac. On avait cru que l’orage amènerait un redoux mais ça n’était pas le cas pour le moment ; seulement le vent soufflait fort et c’était l’occasion de respirer confortablement quand on ouvrait les fenêtres.
_Vous comptez passer la journée à regarder les éclairs ou vous allez nous aider à un moment ou un autre ? Il faut nous le dire si on vous dérange et que vous voulez un peu d’intimité pour bayer aux corneilles…
_Pardon capitaine, c’est que je regardais le mur de l’allée, vous voyez, le long de la verrière…
_Eh bien ?
_C’est étrangement jaune, vous ne trouvez pas ? Peut-être que c’est à cause de l’orage, vous savez, quand il y a de l’orage parfois les lumières sont bizarres, plus orange ou plus rouges. Peut-être bien ocre… Je ne me figure pas bien ce que c’est comme couleur, ocre, si c’est jaune comme ça ou plus orangé. En tout cas c’est clair que la couleur est surprenante, on croirait ces murs du Moyen-Orient qu’on voit dans les documentaires, vous savez, ou d’Egypte.
_Mais qu’est-ce que vous voulez que ça nous foute que le mur soit jaune ou violet ou rouge à pois verts ? On a encore un meurtre sur les bras et vous glandez depuis quinze minutes, accoudé sur le plan de travail. Les tire-au-flanc, on n’en a pas besoin. On passe suffisamment pour des incapables comme ça alors soit vous vous sortez les doigts, soit vous rentrez chez vous.
Il n’était pas très habituel de voir le capitaine s’énerver ni parler vulgairement mais il faut bien dire qu’il n’aimait pas ça, les affaires de meurtre. Depuis l’affaire de la vieille dame qu’on avait égorgée dans l’ancien couvent de bonnes sœurs aménagé en petite copropriété, il avait cette intuition drôle d’un tueur en série qui frapperait par salves. Il l’avait depuis le départ, cette sorte d’impression vague qui s’était déjà démentie et qu’il avait d’ailleurs écartée plusieurs fois mais elle revenait régulièrement, comme un hoquet nerveux ou comme une rengaine, chaque fois qu’on trouvait un cadavre étranglé, égorgé, ou quelque chose du même genre.
La toute nouvelle affaire qui se présentait ne faisait pas exception. Dès qu’il avait appris la cause de la mort, le capitaine avait remis le couvert avec sa théorie. Il la gardait pour lui, bien sûr, trop méfiant désormais pour se lancer dans des explications farfelues avant d’être sûr de son fait, mais elle murissait toujours dans un coin de sa tête. Mais cette fois, cela dit, le meurtrier semblait se dévoiler. On avait retrouvé, bien en vue, sur la table de la cuisine, à quelques pas du corps de la jeune femme, un message griffonné sur un petit post-it de courses. S’il n’était pas facile de déchiffrer chaque caractère de l’écriture, le premier mot ne présageait rien de bon : « bientôt ».
_Bientôt quoi ? s’était écrié le capitaine.
C’était une menace, de toute évidence. Un avertissement à destination des forces de police qui leur laissait entendre que ça ne s’arrêterait pas là, que ça n’avait même pas encore commencé mais qu’ils verraient… bientôt, sans qu’on sache précisément quand. C’était d’ailleurs toute la force de la menace qu’on ne sache ni quoi ni quand et dès lors tout pouvait devenir un signe, tout pouvait prendre sens et entrer dans la conjecture. Ça n’a pas de sens « bientôt », ça peut être tout et n’importe quoi dès l’instant où on le dit.
Ensuite on avait gribouillé deux mots presque impossibles à lire et qui n’avaient pas tellement l’air d’exister, ou bien dans une autre langue. Il faudrait faire des recherches et mettre quelqu’un sur le coup. Le capitaine avait pris soin de garder une photographie sur son téléphone pour mener son enquête chez lui.


II


Ils étaient une dizaine à s’activer dans l’appartement qui n’était pourtant pas bien grand. On suivait les procédures habituelles, sans s’attarder spécialement, et le capitaine, de son côté, jetait des regards dans le vague qui devaient sans doute être lourds de sens. Il observait les pièces, cherchant des bibelots qui ne seraient pas à leur place ou des objets qu’on aurait déplacés. Il cherchait des anomalies, des petites choses évidentes qui ne sautaient aux yeux de personne mais qui étaient bien là ; de ces détails minuscules qui s’ajoutent les uns aux autres et vous expliquent une fois mis bout à bout les évènements dans leur totalité sans qu’il puisse en être autrement. Autant dire tout de suite qu’il ne trouvait rien. Heureusement pour lui, dans l’esprit de la brigade et de quiconque aurait vu son air, il semblait voir clair dans tout ce petit jeu. C’était surtout l’histoire du plissement des yeux, du pincement de la bouche et d’un ou deux hochements de tête bien placés. Avec quelques mimiques et quelques tics savamment étudiés, il était passé maître dans l’art de faire celui qui s’y entend et qui sait pertinemment tout ce qui se passe. S’ils avaient su, les pauvres…
Le capitaine contemplait profondément la bouilloire quand l’agent qu’il avait sermonné devant tout le monde descendit l’escalier de la chambre avec un air goguenard et triomphant. Il s’avança lentement, lançant sur le trajet des coups d’œil complices à chacun de ses collègues de manière à les rassembler et se présenta devant le capitaine. Ce qu’il pouvait s’entasser d’orgueil et de sournoiserie chez ce petit bonhomme revanchard ; il jubilait ; il jouissait d’un plaisir sans borne à se convaincre qu’il clouerait le bec de son supérieur et qu’on se mordrait les doigts de l’avoir traité de fainéant. C’était tout juste s’il ne demandait qui c’était le chef, maintenant.
_J’ai trouvé le livre de chevet de la victime, sur la table de nuit. Ça n’a pas l’air passionnant, franchement pénible même, mais quand on ouvre à la première page et qu’on regarde le texte de la page de gauche, regardez ce qu’on lit… ça ressemble assez à notre mot, pas vrai ?
_Effectivement, c’est bien ça ! C’est une écriture de cochon mais c’est bien ça !
Le livre dont on parcourait désormais la première page était un énorme exemplaire de l’Enéide, l’épopée de Virgile, en traduction bilingue. Le texte original sur la page de gauche faisait face à sa traduction sur la page de droite et on trouvait, parmi les vers latins, les deux mots « regina deum », au milieu d’un tas d’autres qui formaient un charabia sans nom.
_Du latin… C’est plutôt curieux comme livre de chevet. « Regina », ça doit être « la reine ».
C’était un de ces éclairs de culture ou de lucidité qui établissait sans contestation possible le capitaine comme chef de la troupe. Ça n’est pas pour rien si le capitaine, le chef aussi d’ailleurs, c’est étymologiquement celui qui représente la tête, celui qui réfléchit, qui sait, et qui dirige. Les hommes étaient impressionnés, bien sûr, mais il n’était pas surprenant que leur capitaine ait quelques rudiments de latin ; il avait fait, de source sûre, des études universitaires. Ce qu’il veillait à ne pas préciser, le capitaine, c’est que la Regina était d’abord et avant tout le nom d’une pizza qu’il commandait souvent et dont il avait élucidé le nom depuis longtemps afin de la commander partout. Pour ce qui était du latin, le pauvre homme ne savait pas même écrire « et cætera » sans faire une faute grossière.
_Si vous voulez savoir ce que je pense, je vous dirai que le livre et le mot ont été laissés là par le meurtrier qui les a posés soigneusement de manière à ce qu’on les trouve. Il a laissé le message à notre attention et nous a même donné le moyen de le déchiffrer. Il fanfaronne, ou bien c’est le début d’un jeu de piste. Peut-être que c’est les deux. Ce qui est sûr, c’est que ça ne s’arrêtera pas là.


III

Il n’avait pas été trop dur d’élucider le premier mystère. Avec l’aide d’internet, maintenant, ça n’est même plus la peine d’aller se terrer dans les bibliothèques pour tourner des pages et des pages de volumes sans jamais rien trouver. Le capitaine s’était trouvé une jolie traduction en ligne des œuvres de Virgile, commentée, expliquée de sorte que tout était on ne peut plus clair. Dans les premiers vers de son épopée, le poète invoquait une muse, avant de raconter les pérégrinations d’Enée et son installation dans un coin d’Italie pour fonder peu à peu la ville de Rome. C’était un rescapé de la bataille de Troie, Enée, qu’Homère raconte dans l’Illiade ; une fois que les Grecs ont ravagé la ville avec l’histoire du cheval de Troie, Enée attrape ses petites statuettes de dieux et les emmène avec lui sur mer pour fonder une nouvelle cité. Or il se trouve que Junon, une déesse d’on ne sait quoi, prend l’équipage d’Enée en grippe. C’était une sombre histoire d’affect que le capitaine avait décidé de ne pas retenir parce que l’explication lui semblait compliquée : Rome étant amenée à détruire Carthage au terme des guerres puniques, et Junon aimant bien Carthage, elle s’était escrimée par une sorte de syllogisme à empêcher l’ensemble du projet d’Enée.
Le capitaine ne voyait pas bien d’ailleurs, déesse ou pas déesse, comment on pouvait justifier ce grief. A supposer que Junon ait eu connaissance de l’avenir de Rome par une sorte d’omniscience divine qu’on peut admettre sans trop de compromission, il était parfaitement idiot, de la part d’un dieu de vouloir empêcher le destin et bouleverser le futur qui, comme chacun sait, ne serait pas le futur si l’on avait le pouvoir de le changer. C’est une intrigue commune de science-fiction quand il est question de voyage dans le temps et il n’était pas vraisemblable qu’un truc aussi divin que Junon ait cru pouvoir changer les faits. Tout portait à croire que sans avoir aucun espoir de bouleverser le cours des évènements, elle avait voulu simplement se venger et emmerder l’entreprise du mieux qu’elle pouvait.
Dans cette introduction rapide qui tenait en une dizaine de vers, on retrouvait les deux mots de latin laissés par le tueur sur le post-it de la cuisine. C’était Junon, « regina deum », ou « la reine des dieux ». Le texte original disait exactement :

Musa, mihi causas memora, quo numine laeso,
quidue dolens, regina deum tot uoluere casus
insignem pietate uirum, tot adire labores
impulerit. Tantaene animis caelestibus irae ?

Ce que la traduction en ligne rendait à peu près comme ceci :

Muse, rappelle-moi les raisons, quelle offense à la volonté divine ou quel sujet de chagrin conduisit la reine des dieux à mener un homme d’une piété si remarquable parmi tant d’épreuves et tant d’obstacles. Les colères des dieux sont-elles donc si grandes ?

C’était bien une menace, de toute évidence, mais le capitaine ne savait pas trop sur quel pied danser. Ça ne lui plaisait pas, ces affaires de latin et de messages à lire entre les lignes, déjà parce qu’il n’avait jamais été doué pour les énigmes et pour les devinettes, ensuite parce que ces choses antiques et religieuses, ces histoires de vengeance et de châtiment divin avaient le don de le terroriser. Ce sont des scénarios qui font travailler l’imagination : les détraqués qui les mettent en place deviennent encore plus détraqués et ceux qui se retrouvent obligés de suivre le mouvement finissent par voir des fantômes et des Jésus Christ dans le marc de café. Ce sont des enquêtes tout à fait malsaines et il n’avait aucune envie, le capitaine, hanté qu’il était par l’idée de son tueur en série, de rajouter par là-dessus des visions de magie religieuse qui lui feraient faire des cauchemars.


IV

Le capitaine s’était mis en tête de lire l’ensemble de l’épopée pour trouver des indices ou savoir ce qui l’attendait. Ça ne pourrait pas faire de mal de savoir ce qu’il y avait dans le bouquin et sans doute que des références traînaient un peu partout qu’on retrouverait au cours de l’enquête. Les rapports du légiste et les résultats d’analyse n’étaient pas d’une grande aide. On avait étranglé la jeune femme à mains nues, ce qui demandait beaucoup d’assurance et de la ténacité ; elle s’était un peu débattue. Sur place, on n’avait pas trouvé grand-chose si l’on oubliait le mot de la cuisine. Il faudrait suivre les indices semés par le tueur et le prendre à son propre jeu, se montrer plus malin que lui pour réduire la distance et finalement mettre la main dessus.
Les policiers ne pouvaient pas savoir que le meurtrier avait passé du temps chez la jeune femme de l’appartement ni qu’elle avait passé des heures au téléphone avant qu’il ne la tue. Ils n’ont pas fait de lien avec la vieille dame du square et son chien dont le meurtre a l’air tout à fait sordide et beaucoup plus désordonné. Ils ne soupçonnent même pas, pour le gamin qu’on a retrouvé sur le trottoir, qu’il s’agisse d’un meurtre. Le gosse était saoul comme cochon, quelqu’un l’a percuté parce qu’il avait fait un écart, c’est un accident avec délit de fuite. Ils n’ont pas remarqué, non plus, les chaises de la cuisine qui sont étrangement rose ni les contreforts de l’église, obnubilés qu’ils étaient par le message posé sur la table. Ce que nous ne savions pas, nous, c’est que le meurtrier avait laissé un mot. Nous savions bien, pourtant, que quelque-chose clochait et que cette suite de meurtres avait changé la donne dans l’esprit de notre tueur. Quand nous l’avons laissé, il regardait au loin, par la fenêtre. Il ne remarquait pas, quant à lui, les pierres couleur de soufre qui bordent l’allée, le long de la verrière et qui mènent jusqu’au porche d’entrée. Nous savions qu’il rentrait chez lui ; il a laissé sans que nous puissions le voir, juste après que nous soyons partis, de quoi mettre les enquêteurs sur une piste.
Ce que le capitaine redoutait ne manqua pas d’arriver. Il était sagement assis chez lui, dans son fauteuil, un café à portée de main sur la console et l’ordinateur sur les genoux. Il ne lisait pas depuis trois minutes qu’une tempête terrible déchaînée par Junon frappait les navires du héros ; ils étaient renversés, brassés dans tous les sens et plusieurs allaient par le fond, bousculés par les vagues. Au-dehors, il tonnait. Un nouvel orage avait éclaté qui faisait sursauter à tout moment le pauvre capitaine plongé dans sa lecture et qui se voyait déjà couler à pic, englouti sous les eaux, buvant de l’écume salée et des algues marines. Ça n’était pas permis de lire un machin pareil quand on était tout seul et que ça pétait de tous les bouts à vous flamber les arbres. Ce fut un soulagement quand le dieu Neptune apaisa la tempête et ramena le calme sur les flots. Le capitaine soufflait, se croyant sorti d’affaire puisqu’il y avait des rescapés en nombre, quand la foudre dut frapper à quelques mètres de la maison qui fit sauter les plombs et toute l’électricité du quartier dans une explosion à vous glacer le sang qui manqua de faire mourir d’un coup, de surprise et d’une crise cardiaque, le triste capitaine désormais blanc comme un linge et pétrifié dans sa posture d’effroi.
C’était un effet digne d’un film d’horreur et magistralement rythmé. Le coup avait frappé de toute sa force juste quand le capitaine s’était décontracté. Au final rien n’était très grave ; l’orage avait coupé le courant pour quelques heures et le capitaine avait même pu continuer sa lecture mais vraiment, cette affaire, il ne la sentait pas.


V

La coupure d’électricité dont on avait cru qu’elle ne durerait pas plus de quelques heures s’était éternisée. Sans qu’il tombe la moindre goutte d’eau, les orages s’enchaînaient, tous secs et tous terribles. Il était hors de question d’envoyer les employés de la compagnie d’électricité dans ces conditions ; c’était tout juste bon à les griller comme des saucisses et ça ne résoudrait pas le problème. Toutes les batteries s’étaient lentement vidées jusqu’à qu’on ne puisse plus se servir de rien et le capitaine fut obligée de retourner au commissariat afin d’attaquer le troisième chant. En vérité, ça n’était pas plus mal. Si c’était bien le meurtrier qui avait laissé le livre sur place, on aurait des chances d’y trouver des indices ; il aurait pu laisser des notes dans les marges ou dans les bas de page, souligner des formules, des lettres, n’importe quoi.
Les ventilateurs tournaient à pleine bourre dans le commissariat et vous brassaient de l’air chaud dans tous les sens. Une bonne moitié des policiers biglaient, à moitié borgnes, frappés de conjonctivite à force de s’envoyer du vent sec dans les yeux et l’un des membres de la brigade avait eu la bonne idée de mouiller des serviettes pour humidifier l’air. On se serait cru dans la jungle désormais. Il ne faisait pas moins chaud qu’avant et l’on avait la peau recouverte d’un drôle de suc dont il était difficile de savoir si c’était de la sueur ou l’eau contenue dans ces conneries de serviettes qui s’évaporait pour faire de la buée. Ils avaient le don, tous, pour empirer les choses chaque fois qu’ils avaient une idée de génie.
Il avait récupéré le gros volume bilingue, le capitaine, et s’apprêtait à poursuivre sa lecture quand il s’aperçut qu’on avait glissé une lamelle de papier en guise de marque-page qui ne dépassait d’aucun côté. Elle marquait précisément le troisième chant. Vraiment le hasard faisait bien les choses. Il n’y avait rien d’écrit, cette fois, et pas le moindre signe distinctif, pas le moindre accroc dans le papier ; ça n’était qu’un morceau de feuille blanche mais le capitaine était bien sûr qu’on l’avait posé là sciemment.
Dans le troisième chant du livre, l’équipage du héros poursuivait son périple, cherchant toujours le lieu où fonder la nouvelle cité. La mention d’une vague de peste fit un instant réfléchir le capitaine mais le texte ne s’attardait pas. On apprenait en revanche qu’Enée s’était trompé dans l’interprétation de l’oracle ; on avait mélangé deux types ou peut-être bien pris le premier pour le second et de ce fait la piste n’était pas la bonne. C’était à ce moment-là que la troupe se mettait en route pour l’Italie. Cette affaire de fausse piste avait l’air d’une moquerie autant que d’une mise en garde. Il avait la nette impression, le capitaine, qu’on se foutait de lui et qu’on le faisait passer pour un type égaré, paumé au plein milieu de la mer, sans la moindre idée d’une direction ou d’un cap à suivre.
_Il se fout de nous, le fumier, disait-il tout haut.
Enfin l’équipage accosta dans un ensemble d’îles pour échapper encore un coup à la tempête qui là-dedans non plus ne semblait pas vouloir s’arrêter. Cette fois, c’était bien sûr, c’était là-dessus qu’on voulait insister et ça que le meurtrier montrait. L’île en question était le refuge des harpies, des sortes de bonnes femmes ailées, griffues et fourchues de tous les bouts dirigées par une reine elle aussi monstrueuse ; c’est une bataille très inégale au cours de laquelle la nuée de créatures harcèle la troupe d’Enée sans qu’on puisse riposter. Il y a dans ces bêtes-là quelque chose de vicié ou de corrompu, elles répandent une haleine, un souffle impur dont on parle comme d’une souillure. Elle avait beau être un peu rondouillarde, la jeune femme de l’appartement, et ces créatures-là maigres et décharnées, le capitaine est bien certain, maintenant qu’il se rappelle la posture de la victime, qu’on a voulu représenter quelque-chose de semblable. C’est une mise en scène savamment étudiée pour figurer l’épisode des harpies ; voilà ce que notre homme cherchait à représenter, et voilà ce qu’il nous montre :

Edico, et dira bellum cum gente gerendum.
Je proclame qu’il faut faire la guerre à cette engeance odieuse.

C’était un engagement à prendre les armes et à livrer bataille contre dieu sait quelle créature qui faisait travailler l’imagination du tueur. Et c’était sûrement cette guerre-là qui devait s’annoncer bientôt si l’on en croyait le mot laissé sur la table. D’une façon ou d’une autre, le meurtrier s’identifiait au héros de l’Enéide, en lutte contre un tas de figures féminines, contre la reine des dieux et contre les harpies ; c’était un frapadingue qui se lançait dans une purge et qui promettait de perpétrer un massacre des plus sanglants si on ne l’arrêtait pas. Les mots et les indices, tout cela participait de l’élaboration d’un jeu sordide dans lequel notre homme allait se complaire jusqu’à ce qu’on y mette fin. Il l’avait bien dit, le capitaine, que ça finirait mal et qu’on tomberait encore sur un illuminé convaincu d’être Dieu fait homme ou je ne sais quel élu baigné de lumière et touché par la grâce.
_Ce sont les pires, ceux-là, disait le capitaine. Ils ne reculent devant rien et toutes leurs actions défient la logique. Il faut mettre tout le monde sur le coup ! Je veux qu’on l’arrête avant qu’il ne massacre la moitié des filles de la ville sous prétexte qu’il les prend pour des abominations. J’en veux trois qui se partagent les chapitres du livre et qui me prennent des notes au fur et à mesure de tous les épisodes marquants et de tous les extraits qui pourraient avoir un rapport, de près ou de loin, avec notre affaire. Tout seul je suis trop lent et il faut qu’on aille vite. Je vais prévenir madame le maire et voir avec elle pour les mesures à prendre ; ensuite on retournera sur place, un barjot comme ça laissera des indices de partout rien que pour jouer avec les forces de l’ordre. Dès que vous avez des nouvelles, la moindre idée ou la moindre piste, vous me prévenez.


VI

Madame le maire était dans une rage folle. Elle avait dû faire quelque-chose au ciel ou commettre des ignominies dans une vie antérieure pour qu’on s’acharne ainsi sur son mandat. On lui avait tout fait, tout ! Et elle pouvait vous dire, madame le maire, qu’elle avait beau avoir les reins solides et du courage à revendre, elle se demandait parfois si elle ne ferait pas mieux de rendre son tablier et de remettre les clefs de la ville au premier péquenaud qui passerait.
Quant à cette histoire d’Enéide et d’un barjot qui partait en croisade contre ses concitoyennes, il était évident qu’elle ne le tolérerait pas. Vous m’entendez bien ! Vous me l’attrapez comme vous voulez, ce salaud-là, mais il est hors de question que toutes les femmes de la municipalité se retrouvent cloîtrées chez elle parce qu’elles ont peur de mettre un pied dehors. Alors vous ne dites rien tant que ça ne prend pas d’ampleur ; vous mettez les bouchées doubles pour coffrer ce désaxé et vous faites en sorte que de l’ampleur, ça ne puisse pas en prendre.
Au fond, madame le maire se disait que si ça tournait bien et qu’on l’attrapait vite, il serait possible d’en faire un atout en vue des élections. On ferait un exemple avec cet oiseau-là qui de toute façon avait une case en moins de manière à jouer un peu la carte du féminisme, pas trop, mais juste assez pour rassurer l’ensemble de l’électorat féminin tout en mettant l’accent sur la lutte contre la criminalité. Elle ne voyait pas bien, encore, comme tout cela pouvait se goupiller mais il serait très certainement possible de tirer son épingle du jeu.
Dans tous les cas de figure et quel qu’en soit le dénouement, une affaire comme celle-là ferait jaser jusque loin et couler beaucoup d’encre. Il n’était pas question qu’on passe pour des incapables ou des bleus dans tous les canards du pays et c’était le genre d’affaire qui, rondement menée, pouvait propulser un fin politique sur la scène nationale par le biais de l’assemblée ou même d’un portefeuille ministériel.


VII

Le type qui est un meurtrier se rappelait à présent le jaune bizarre des murs qui couraient le long de la verrière ; on avait eu des nuages noirs de pluie et des pierres couleurs de soufre qui ressortaient par contraste comme sur une photographie qu’on aurait retouchée. Il a quelquefois de ces paysages, le monde, qui sont absurdes à vous faire croire que tout est trafiqué et qu’on vous fait prendre des vessies pour des lanternes.
Il n’était plus si sûr de lui, le meurtrier, songeant aux pierres qui menaient jusqu’au porche. Il se récitait méthodiquement le Livre de Job qui dit que « Oui, la lumière du méchant s’éteint, la flamme de son feu ne brille plus. La lumière s’obscurcit dans sa maison, sa lampe au-dessus de lui s’éteint. Ses pas vigoureux se raccourcissent, ses intrigues le font trébucher, car il se prend les pieds dans le filet, il marche sur un piège. »
Il n’a jamais été plus catholique que ça, le type qui est un meurtrier, seulement la situation s’y prête. Il se reconnaît dans ce passage-là parce qu’il a bien conscience, quelquefois, d’être le méchant. Depuis qu’il a tué la jeune femme de l’appartement, il faut bien dire que ça n’est plus si clair, il n’est plus très sûr de voir où il va et son très joli projet de départ lui semble à présent de courte vue, un leurre ou une erreur. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, de pouvoir tenter une pirouette qui lui permettrait de s’en sortir et de légitimer tout à coup l’entreprise.
Tout cet orage et la couleur des murs, ça ne l’aide pas non plus, le meurtrier, à se concentrer sur ce qui le préoccupe. Il est sujet aux aléas du temps qui le font virer de bord, changer d’avis comme une girouette à mesure qu’il fait sombre ou clair. « Un autre habite dans sa maison qui ne lui appartient plus ; on répand du soufre sur sa demeure », dit encore Job. Il y a trop de charge biblique dans l’orage sec d’été qui s’explique parfaitement et dans la pierre des murs dont la couleur est atroce, dans l’église attenante à l’appartement de la jeune femme pour qu’il puisse faire le point sans que son imagination travaille. C’est ainsi, n’est-ce pas, que l’icône de la vierge nous détraquait les esprits et nous déclenchait des fureurs terribles à faire couler du sang dans le mas Notre-Dame. C’est ainsi que son grand frère se mettait à battre le chien pour le réduire en poudre et lui rompre les os quand la drôle de figure mesquine instillait partout le plaisir du mal et de la méchanceté. Il régnait un air vicié de malédiction, une corruption qu’on emporterait avec soi et qui s’excitait désormais avec la chaleur de l’été.
« Il n’a plus de nom dans la contrée. De la lumière on le pousse dans les ténèbres et du monde on le chasse. Pas de lignée pour lui, ni de postérité dans son peuple, et point de survivant en ses lieux de séjour. »
Le type qui est un meurtrier s’est demandé l’espace d’un instant s’il n’y avait pas quelque-chose là-dedans d’une prédestination.


VIII

Quand ils sont revenus dans l’appartement de la jeune femme dont les chaises sont rose, le capitaine et ses hommes ont à nouveau remarqué les chants de chorale qui résonnaient dans l’église d’à côté. C’étaient encore les mêmes, évidemment, parce que le chœur répétait et que ce ne sont pas des programmes qui varient souvent. Le capitaine pensait que ça devait être infernal de vivre dans un endroit pareil, réveillé chaque matin par des cantiques et des bondieuseries à se jeter par la fenêtre, dérangé encore pendant l’après-midi par les répétitions et sûrement certains soirs par des veillées quelconques et des messes de minuit.
_Et c’est qu’on entend fort ! Depuis la chambre on distinguerait quasiment ce qu’ils disent et dans les toilettes, c’est bien simple, on a l’impression qu’ils vous hurlent dans l’oreille. Ça doit être à cause de l’écho. Moi, ça me bloque, des situations pareilles. Imaginez qu’ils vous entendent en retour… ça vous ponctuerait joliment l’homélie.
Le capitaine ne faisait pas trop cas des commentaires de sa brigade. Il trouvait de plus en plus judicieux de faire un saut à l’église, allez savoir pourquoi, ça n’était que de l’instinct. Entre le latin et cette histoire de reine, de chasse aux sorcières, l’orage, les litanies, il avait le sentiment bizarre qu’on trouverait peut-être une piste ou une autre. C’était impensable qu’on retrouve une citation latine dans un appartement débordé de chants religieux, mitoyen d’une église, et que ça n’ait rien à voir. Seulement, le capitaine qui ne voulait pas passer pour fou cherchait un moyen d’introduire l’idée auprès de la brigade de manière à peu près sensée. Il n’eut pas à se donner trop de peine puisque, les choses étant bien faites, un type en habit neutre vint se présenter à la porte comme le sacristain. C’était une occasion en or.
Il était plutôt vieux, le sacristain, plutôt grand, plutôt maigre et plutôt voûté mais fort sympathique de prime abord. Il serrait la main de tout le monde, il y mettait même ses deux mains à lui, soit pour mieux secouer soit pour presser l’épaule.
_C’est donc à ça que ça ressemble, disait-il, une scène de crime et la police à l’œuvre. On voit bien dans les films et les séries de la télévision mais on n’est jamais bien sûr que ça se passe comme ça dans la vraie vie. Et donc vous cherchez des indices ? Ah, oui ! C’est fou de voir ça de ses propres yeux. Mais quand vous trouvez quelque-chose vous le mettez dans un petit sachet, ou c’est une bêtise de télévision ? Et donc quand vous avez des soupçons sur quelqu’un, vous menez des interrogatoires ? Je veux dire, au commissariat, derrière une glace sans tain ? Ça doit être très impressionnant.
_Pardonnez-moi, monsieur, mais nous ne sommes pas vraiment censés laisser l’accès libre au public. Je suppose que vous êtes venus nous trouver pour une raison.
_Oui, je comprends tout à fait. C’est que je m’occupe de l’église qui est juste à côté, vous voyez, je fais de l’entretien, du ménage, des petites réparations par ci ou par là… On n’imagine jamais que ça se détériore, une église, mais vous n’imaginez pas ! Les gens ne jettent pas des cochonneries par terre mais ils ne s’essuient pas pour autant les pieds avant d’entrer. Ils se frottent sur les bancs, les enfants grattent le vernis... et, entre nous, les curés ne sont pas toujours des gens très soigneux non plus. Le précédent, paix à son âme, le seigneur sait comme je l’appréciais, mais il tremblait constamment de la main droite à cause d’une maladie nerveuse. Combien de fois j’ai dû ramasser derrière lui ou camoufler à coup de mastic les éraflures qu’il faisait de partout. C’était une horreur.
_Très bien, très bien, mais en quoi est-ce qu’on peut vous aider ?
_Eh bien, comme j’aide à la préparation de l’office, que j’ouvre pour les visites, ce genre de choses, je suis là très souvent, voyez-vous, et comme je ne roule pas sur l’or, je loue un petit appartement à l’extérieur de la ville mais avec l’âge, vous savez, les trajets commencent à me fatiguer et ce serait très pratique si je pouvais trouver un petit logement plus près ?
_Oui, très certainement, mais si vous voulez reprendre l’appartement de la victime il faut vous adresser au propriétaire ou à l’agence immobilière, ils vous feront visiter. Moi je ne peux pas vous laisser traîner là, c’est une enquête de police, vous comprenez.
_Bien sûr, bien sûr, mais ce que je voulais savoir, et c’est pour ça que je suis venu vous trouver, parce qu’une agence ou un propriétaire, vous savez comme c’est, ce sont des vendeurs de tapis, ils me raconteront des mensonges, c’est ce qui s’est passé. Parce que je suis tout de même un fervent catholique, vous voyez, on ne devient pas sacristain, de nos jours, sans être convaincu de sa foi, et je ne veux pas qu’on dise que le sacristain de l’église fait son beurre sur les morts ou vit sur les lieux d’un massacre.
Le vieux sacristain de l’église apprit au capitaine que la rumeur parlait déjà d’un meurtre mais à savoir comment et à savoir pourquoi, on entendait à peu près tout et son contraire. L’une des paroissiennes de la rue racontait à qui voulait les entendre des histoires de coup de feu et de crime passionnel, deux ou trois bonshommes devisaient de relations familiales et de questions d’héritage. En fait, on ne savait rien. Le capitaine, en fin négociateur, prit soin de ne donner aucune information et laissa le vieil homme sur sa faim.
_Pendant que je vous tiens, dit-il, on ne peut pas s’empêcher d’entendre les chants qui viennent de l’église. Je crois que certains sont encore en latin… Vous n’en auriez pas qui parlent de la vierge et qui mentionne les termes « regina deum ».
_Oh, ça, très certainement. Je ne les connais pas tous mais nous avons l’Ave regina caelorum qui ressemble à ce que vous dites. C’est : « Ave, regina caelorum. Ave, domina angelorum », ce qui veut dire à peu près : « Salut, reine des cieux. Salut, maîtresse des anges. » Mais je ne suis pas un champion du latin et je crois que la chorale ne le fait plus trop, celui-là. Il faudrait que vous veniez parler à monsieur le curé, il connaît bien les langues anciennes. Il vous dira tout ça mieux que moi. C’est en rapport avec l’affaire ?
_Je suis navré, je ne peux rien vous dire.
_Bien sûr que c’est en rapport, sinon pourquoi me poseriez-vous la question, pas vrai ? Venez donc voir monsieur le curé. Je suis sûr qu’il pourra vous aider. C’est un homme très drôle, vous verrez, qui ne manque jamais de faire une plaisanterie. Il est un peu pince sans rire, par contre, mais quand on le connaît mieux c’est très facile de reconnaître son air amusé. Il plisse l’œil, vous voyez, un peu comme ça… Vous essaierez de faire attention.


IX

On ne pouvait pas trop dire si le curé était bien rigolard ou pince sans rire mais il avait un accent du diable. Un accent de la campagne où tout traînait et tout roulait comme une vieille roue sur du gravier. Il n’était pas toujours facile de suivre le fil de la conversation mais c’était une voix qui devait très bien se prêter à la prononciation de la messe. Ça devait avoir un côté grave et solennel et puis sonore aussi à vous convaincre de tout ce qui se racontait. Le curé portait curieusement le nom d’une pièce de viande, ce qui ne lui allait pas trop mal puisqu’il avait la bonne carrure et les manières d’un garçon boucher, à cela près qu’il n’était pas couvert de sang mais dans une affaire de meurtre en série, c’est une chose qui s’arrange.
Malheureusement pour nous, il n’y est pour rien du tout, ce pauvre curé qui nous paraît tout à fait bonhomme et tout à fait serviable. On ne lui a pas appris, au séminaire, à égorger les ouailles quand elles sont assez grasses ou bien récalcitrantes. D’ailleurs il est trop mollasson, le curé qui porte un nom de morceau de viande un peu dur à mâcher, pour mener à bien tous ces meurtres qui réclament tout de même de la nervosité. Ça n’est pas bien difficile de se rendre compte qu’il fait un très mauvais coupable.
Celui qui ferait un bien meilleur suspect, c’est le sacristain. Un grand bonhomme maigre en cheveux blancs qui vient rôder autour de la scène de crime et se mêler à l’enquête, on le sait depuis longtemps, les spécialistes le disent : c’est louche. Un type qui vient renifler le derrière des cadavres, qui sert la main de tout le monde quand il ne connaît personne et qui pose des questions, qui se renseigne, à tous les coups c’est quelqu’un qui s’inquiète, il ne dort pas sur ses deux oreilles et ses petites manigances pour se disculper ne trompent pas les gens vigilants. Est-ce qu’on aurait l’idée d’ailleurs, à peine le crime commis, d’acheter la maison d’une bonne femme assassinée par un illustre inconnu qui doit courir les rues et qui pourrait très bien revenir continuer son affaire ? Non, ça n’est pas sérieux. Il convient de l’avoir à l’œil, le sacristain qui n’inspire rien que de la méfiance.


X

Ça faisait quelque chose de rentrer dans l’église sous les coups de tonnerre et sous la foudre qui se fracassait à tout moment sur les pointes du marché prévues à cet effet. On avait encore cette impression d’une colère divine qui va vous piétiner pour une obscure raison, soit pour vous féliciter soit pour vous punir selon que vous voyez votre verre plein ou vide. Il partait des éclairs en flash derrière les grands vitraux ; ensuite, ça résonnait dans les colonnes et la pierre de l’église.
Le sacristain disait à tout bout de champ que c’était beau, pas vrai, ces nuances de couleur et toutes ces illuminations. Avec les grondements dans le lointain, n’est-ce pas, c’était parfaitement colossal. Le capitaine trouvait pour sa part qu’ils étaient bien assez proches comme ça, les éclairs qui claquaient à tous les coins de rue, et qu’on s’en serait bien passé. Les églises, déjà, il n’aimait pas ça, parce que c’est chiant comme la pluie et qu’ils ont de ces formules à vous faire vous repentir de tout et vous croire maudit sur cent générations ; mais avec l’orage par-dessus c’était à faire sur soi. Un fracas plus fort que les autres les eût tous mis à genoux, des larmes plein les yeux, pour implorer le pardon du Christ, du Prophète ou de qui vous voulez.
Le curé qui portait le nom d’un morceau de viande duraille savait son affaire en latin, ça, on ne pouvait pas dire. Il avait expliqué de façon magistrale les raisons et les causes, du fait de la versification, du passage de « regina deorum » à « regina deum » pour les besoins du mètre. Mais il ne fallait pas se méprendre, c’était bien un génitif pluriel comme ils en avaient effectivement dans quelques cantiques. Le sacristain ne s’était pas trop trompé.
La leçon qui s’élaborait au fur et à mesure de la parole ou bien de la pensée avait dérivé sur le vers latin puis sur l’œuvre de Virgile. Il fallait voir les têtes des policiers quand on leur parlait de dactyles et de spondées ; plusieurs qui bayaient aux corneilles et n’avaient suivi l’ensemble du cours que de manière épisodique se demandaient s’il s’agissait d’insectes fossiles ou d’entités mathématiques de pointe. Ils n’avaient pas plus tort que ça, dans un cas comme dans l’autre mais les images qu’ils avaient à l’esprit valaient leur pesant de cacahuètes. Le capitaine opinait du chef avec l’air de savoir devant ses gobe-mouches qui secrètement l’admiraient beaucoup.
Il faut bien dire qu’il commençait à s’y connaître sur les premiers livres de l’Enéide qu’il avait lus très attentivement, notes et commentaires compris. Ce qu’il ne savait pas, et le curé s’étendait donc là-dessus avec beaucoup plus de plaisir, c’est qu’il y avait aussi un roman médiéval qui racontait une histoire à peu près semblable si l’on voulait bien passer au copiste quelques adaptations de rigueur. Le principal avantage de cette version-là était d’être pétrie et remoulée dans le catholicisme, ce qui emmenait le curé sur le terrain qu’il connaissait le mieux et duquel il était parti ; terrain sur lequel encore il promettait d’être intarissable. Et la promesse fut tenue. Du Roman d’Enéas on digressa sur le roman d’Antiquité, ce qui ramena tout le monde sur l’architecture de l’église dans laquelle on se trouvait. Tout y passa, de la façade à l’autel en passant par les bas-reliefs de la nef centrale. Les douze vitraux de l’église firent office de bouquet final qui représentaient la vie du Christ depuis l’étoile du berger jusqu’à la passion et jusqu’à la gloire.
Après une ou deux heures d’exposé sur tout et sur rien, la brigade était vernie de bondieuseries de la tête aux pieds. On ne savait plus comment se dépêtrer de ce bourbier ; les hommes se guettaient du coin de l’œil parce qu’ils n’en pouvaient plus et cherchaient une échappatoire ; et le sacristain buvait religieusement toutes les paroles qu’on lui servait sans doute pour une énième fois. Il y a fort à parier que les policiers rentrèrent chez eux plus agnostiques que jamais. Les plus sanguins auraient fait flamber toute l’église et le curé avec s’ils s’étaient écoutés. Ils étaient bien persuadés, de toute façon, qu’on ne tirerait rien d’utile de ce bavi-bava et qu’on n’avait fait que perdre son temps. Le capitaine, quant à lui, méditait.


XI

Quand il a tué la petite jeune femme de l’appartement dont les chaises sont roses, le type qui est un meurtrier n’a pas remarqué les pierres couleurs de soufre qui courent le long de la verrière et montent le long du porche d’entrée quand on contourne l’église. C’est que les pierres d’alors n’étaient pas encore jaunes, parce qu’elles ne sont pas tellement jaunes, ces pierres. C’est en effet le climat qui leur donne cette couleur absurde, c’est l’orage sombre qui plaque de la lumière en biais, une lumière de soleil d’été si forte qu’elle fait souffrir la pierre. Ce n’est qu’au moment de partir, le soir, alors qu’il marchait dans l’allée, que les pierres sont devenues jaunes.
Tout au long de la journée, quand le meurtrier regardait par la fenêtre, la lumière était encore terne ; tout était gris et pâle. Bien sûr, il faisait déjà chaud mais c’était le matin et l’appartement de la jeune femme qui s’encastre à moitié dans la pierre de l’église de sorte la chambre jouxte une aile de la chapelle – c’est pour ça que les cantiques résonnent dans les toilettes tout le dimanche matin – garde exceptionnellement bien la fraîcheur. C’est un plaisir d’y trouver refuge au moment de la canicule. C’est un drôle de nom « canicule », formé sur le latin « canicula ». On y retrouve la racine qui a donné « canin » et qui veut dire le chien à laquelle on adjoint le suffixe « -cule » qui veut dire « petit » ; inutile de faire du mauvais esprit. La canicule, étymologiquement, elle n’a rien à voir avec la chaleur, elle désigne un petit chien, une petite chienne pour être plus exact. C’est la petite chienne Sirius qui suit constamment le géant Orion dans la mythologie. D’ailleurs, Orion lui-même, c’est un drôle de géant né d’un jet de pisse répandu sur une peau de bête qu’on enterre comme une graine. Ensuite, il meurt piqué par un scorpion. Comme c’est un grand chasseur, il ne sort jamais sans ses chiens, dont la petite chienne Sirius et l’on s’est servi de toute cette compagnie pour nommer les étoiles et les constellations. Si vous regardez le ciel tard dans la nuit et que les lumières de la ville vous laissent à près distinguer les étoiles, vous remarquerez la constellation du géant Orion pourchassée par celle du scorpion ; et tout près du géant, celle du Grand Chien dont l’étoile la mieux visible et l’étoile Sirius. La canicule, c’était d’abord les jours du plein été, entre le mois de juillet et le mois d’août, pendant lesquels Sirius calque ses mouvements sur le soleil ; il se trouve que c’est à ce moment-là qu’il fait souvent le plus chaud mais c’est presque un hasard. C’est amusant parfois comme les choses prennent leur nom, par analogie, par hasard.
Le capitaine n’a pas la moindre connaissance de cette histoire de canicule et de petit chien. C’est bien dommage mais ça ne le mettrait pas le moins du monde sur la voie puisque personne n’a jamais prêté attention aux chiens dans l’ensemble des enquêtes. Déjà quand la vieille dame est morte à la suite du garde-champêtre et du gamin pénible, quand le capitaine qui n’était encore que lieutenant s’était mis sur la piste d’un tueur en série, il n’avait pas remarqué le chien de la toute petite fille qui pleurait toutes les larmes de son corps parce qu’on l’avait empoisonné. Comment veut-il résoudre cette affaire, le capitaine, s’il ne veut pas faire attention aux chiens ?


XII

Les nuits devenaient suffocantes et le capitaine suait à grosses gouttes sur les livres qu’il avait empruntés à la bibliothèque. Les recherches de la brigade sur les œuvres de Virgile ne donnaient pas grand-chose et le capitaine s’escrimait lui-même à l’étude du roman médiéval dont il comparait minutieusement la traduction et le texte original. Il ne voyait pas toujours bien comment on passait de l’un à l’autre mais l’important n’était pas vraiment là. C’était un travail long et fatiguant, mené à la lumière jaune du bureau. Les yeux du capitaine s’épuisaient lentement qui finissaient par s’irriter. Ce qu’il pouvait s’enfiler de café glacé, le capitaine, pour lutter contre la chaleur et se tenir éveiller. Il bâillait malgré tout de plus en plus à mesure que les heures passaient.
La sueur perlait très régulièrement du bout de son nez et s’imprégnait dans les papiers secs qui se seraient gondolés si on les avait ouverts plus d’une fois tous les deux ou trois siècles. Le capitaine effaçait les traces comme il pouvait avec le gras du pouce et s’essuyait le front dans ses manches qui étaient elles-mêmes gorgées d’eau. Le ventilateur ne marchait plus qu’on avait longtemps réparé à grand coups de poing dans la base mécanique ; et puis un jour plus rien, ça n’avait plus suffit de lui coller des gnons. C’avait été, bien sûr, au plus mauvais moment, pour une fois qu’on en avait réellement besoin. C’est toujours comme ça de toute façon, pas vrai ? Le capitaine avait bien pensé à le remplacer par un nouveau mais avec un tueur fou furieux qui courait dans les rues, il n’avait pas le temps de faire des emplettes. Le post-it qu’il avait aimanté sur le frigo attendait bien sagement qu’on sorte pour faire les courses, mais d’ici-là, il faudrait supporter.
Dire que le meurtrier ne la sentait même pas, la chaleur. Il s’était équipé d’un climatiseur dernier cri et c’était tout juste s’il n’avait pas besoin de passer une petite laine. Il sortait le matin et faisait quelques brasses, simplement par principe, pour faire un peu de sport et parce qu’on n’a pas toute l’année l’occasion de se baigner. Il rentrait avant que le soleil ne se mette à cogner trop dur et passait l’essentiel de sa journée devant la fenêtre de son bureau, tout près de l’ours polaire qui ne souffrait pas tellement des écarts de température. En contrebas, les feuilles du figuier n’étaient pas vivaces et le meurtrier n’avait pas le courage d’aller cueillir les fruits. Ils pourriraient sur l’arbre, tant pis, et feraient de la nourriture pour les oiseaux. Ça ne valait pas le coup de risquer le coup de chaud ou l’insolation et de se crever pour trois figues.
Il réfléchissait, le meurtrier, sans qu’on sache désormais le fond de sa pensée. Sans doute attendait-il que l’orage éclate à nouveau.


XIII

_Je crois qu’on tient quelque-chose, ce coup-ci, avait déclaré le capitaine d’un ton victorieux.
Il va sans dire que les hommes étaient interdits. Ils n’avaient pas retenu un traître mot de l’exposé du curé qui n’était pour eux que du charabia.
_J’ai pris des notes, figurez-vous, quand le père racontait ses histoires. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais il nous a longuement décrit les douze vitraux de l’église. Douze vitraux. Or savez-vous de combien de chants se compose l’Enéide de Virgile ?
_Douze ! c’est moi qui suit chargé du douzième !
_Précisément. Maintenant suivez-moi bien. J’ai repris dans l’ordre la suite des vitraux qu’il nous a présentés. Ils racontent l’histoire de Jésus. Les épisodes sont empruntés à des évangiles divers mais ça ne nous aide pas vraiment. Que ce soit Jean, Luc ou je ne sais qui, je n’ai rien trouvé de ce côté-là. Donc je reprends. Le premier représente l’épisode des mages et de l’étoile du berger. Ils suivent l’étoile à travers le désert pour trouver l’étable où naît le Christ. Le curé nous a dit, et je cite : « ils voient se lever l’étoile qui leur montre le chemin ». Sur le vitrail suivant, on a le massacre des innocents par Hérode qui apprenant l’avènement d’un roi des juifs fait assassiner tous les nouveau-nés qui sont dans la tranche d’âge.
_Je crois que je m’en souviens de celui-là. Il était très rouge.
_Absolument pas, non. Il n’y avait pas la moindre trace de sang, c’est un vitrail d’église ! On ne va pas montrer des mares de sang sur les vitres des églises. Réfléchissez deux secondes ! Donc ensuite, on avait dans l’ordre la tentation de Jésus qui est mis au défi par le diable d’accomplir tel ou tel miracle, Jésus en compagnie de Jean-Baptiste qui s’apprête pour le baptême, la guérison des aveugles, la multiplication des pains, Jésus qui chasse les marchands du Temple, la Cène, bien sûr, qui est l’épisode du dernier repas pris avec tous les apôtres, et l’arrestation. Celui-là je n’ai pas bien suivi, je pensais à autre chose, il nous a parlé de Judas qui vient embrasser la joue du Christ, des gardes, du même Judas qui se pend après avoir récupéré ses pièces d’argent, je ne sais plus bien ce qui était représenté exactement mais ça n’a pas d’importance. Les trois derniers épisodes, ce sont la passion, où le Christ porte sa croix jusqu’à la colline du crâne – le vitrail montrait déjà le type qui vient l’aider pour la porter parce qu’il ne tient plus debout –, Jésus sur la croix qui lève les yeux vers le ciel et enfin ce qu’on appelle le Christ en gloire où Jésus se retrouve en habit de lumière assis à la droite de Dieu. Et là je cite encore le curé : « Dieu lui accorde la gloire du ciel où il se retrouve parmi les anges ». Voilà donc pour les vitraux. Très bien. Vous vous rappelez aussi que le curé nous a parlé d’un texte médiéval qui reprenait le récit de Virgile. Eh bien je vous cite deux extraits. Le premier au tout début de l’histoire :

Une estoile virent levee
Qui la voie lor a moustrée.

Le second à la toute fin, ce sont presque les derniers mots du manuscrit :

Or nous doinst Diex du ciel la gloire
Ou cerubim et serafin.

_C’est exactement ce qu’a dit le curé quand il a mentionné le premier et le dernier vitrail !
_On est d’accord. C’est exactement ce qu’il a dit. Et si vous voulez connaître le fond de ma pensée, il se fout de nous, le curé. Il nous mène par le bout du nez depuis le début, il nous prend pour des cons et nous mène sur des pistes qu’il nous pense incapables de suivre. Mais cette fois on est sur son dos et on a même un coup d’avance. Tant qu’il ne sait pas qu’on le soupçonne et qu’il pense tirer les ficelles, c’est nous qui avons l’avantage. On va surveiller tous ses faits et gestes sous prétexte de lui demander son aide. Ça flattera son égo. Il paraît que les désaxés de ce genre adorent qu’on leur demande de l’aide, ça leur donne un sentiment de supériorité. Donc on lui lèche le cul, on le supplie de nous aider et on le garde à l’œil. Ça nous donnera l’occasion de le cuisiner et dès qu’on repère quelque-chose, dès qu’il fait une erreur, tac ! on le coffre. C’est clair pour tout le monde ?


XIV

Le curé avait disparu. On était venu le chercher un matin sous un prétexte des plus fallacieux mais on ne l’avait trouvé ni dans sa cure, ni dans l’église, nulle part. Des hommes attendaient de part et d’autre parce qu’on avait pensé d’abord qu’il était de sortie – ça doit bien faire ses courses et rendre des visites, après tout, un curé – mais personne ne revenait.
_Allez me chercher le sacristain ! Il doit bien savoir, lui. Il sait tout ce qui passe dans cette bon dieu d’église. Ça ne peut pas disparaître dans la nature quand même, un type comme ça, et que personne ne sache rien.
Il est vrai qu’aux dernières nouvelles, ça ne s’envolait pas, les curés. On avait donc récupéré le sacristain vaseux et plein de sommeil, de la croûte et des bulles plein le visage parce qu’il sortait de sa sieste.
_Vous comprenez, il fait si chaud la nuit qu’on ne peut plus fermer l’œil. Chez moi, c’est une fournaise. J’ai mes enfants qui passent d’ailleurs me voir régulièrement ; soit disant que c’est parce qu’ils ont le temps, avec les vacances. Je sais bien, moi, qu’ils vérifient que je reste humide et frais. J’ai vu la campagne du gouvernement qui passe à la télévision. Comme je regarde les téléfilms policiers de l’après-midi, vous savez, avec le petit détective belge qui a plus ou moins la tête d’une musaraigne, et que ce sont des émissions de vieux, ils nous bombardent de publicités à la pause, sur les fuites urinaires, les pompes funèbres et les campagnes de prévention. C’est à croire qu’un vieux ça n’est qu’incontinence, odeur de mort et cancer du trou de balle. Je vous avouerai que c’est aussi pour ça qu’il m’intéresserait bien, l’appartement qui est juste à côté de l’église. Je ne sais pas si vous avez remarqué comme il garde bien la fraîcheur. C’est la pierre de l’église ça ! Il ne fait jamais chaud dans une église. Eh bien, c’est pareil dans l’appartement.
Le sacristain était on ne peut plus loquace pour un type qu’on vient de réveiller. Il ne fut d’aucune aide, par contre, en ce qui concerne la disparition du curé.
_Il peut être n’importe où ! C’est que ça bouge, un curé. Les gens s’imaginent que c’est un vieux type toujours sage, toujours calme et toujours gentil qui vit dans son église en mangeant de l’hostie trempée dans le vin de messe à tous les repas, qui se douche à l’eau bénite et qui dort sur l’autel quand il est fatigué. Il y passe très peu de temps, dans l’église, en fait. Il a ses visites à faire, déjà dans les églises de la paroisse, ensuite dans les diocèses voisins. Là où on se fait avoir, c’est que tout le monde par chez nous l’appelle le curé. C’est une habitude d’ici, presque du patois local : le type qui dit la messe et qui représente l’église, on l’appelle le curé. Mais si c’était le cas, figurez-vous, il faudrait l’appeler monsieur le curé. C’est la règle, c’est comme ça. Si vous faites un peu attention, vous remarquerez que les paroissiens lui disent plutôt « mon Père », et que moi-même c’est comme ça que je dis. C’est que le curé est prêtre, vous me pardonnerez la formulation. Alors déjà qu’à l’ordinaire ça bouge, un curé, mais un prêtre, je ne vous dis pas ! C’est comme qui dirait le grade au-dessus. Je ne sais pas tellement si c’est mieux payé mais en tout cas c’est le grade au-dessus et en conséquence il est toujours barré à droite ou à gauche. Ça ne dure jamais longtemps, ne vous inquiétez pas. Il sera de retour dans la journée ou demain soir au plus tard.
Selon toute vraisemblance, disait le capitaine, le curé s’était fait la malle. Il avait bien senti qu’on était sur sa piste et que ça n’était qu’une question de temps avant qu’on lui mette la main dessus. Il avait pris la fuite et c’était suffisant pour prouver qu’il était coupable. Il n’envisageait pas, le capitaine, que la quasi-totalité des informations dont il disposait lui venaient du sacristain et que ce dernier pouvait très bien l’emmener sur de fausses pistes. Avec son air bonhomme et sympathique, il pouvait très bien tirer les ficelles. Il pouvait bien aussi, pour une raison ou pour une autre, avoir assassiné le curé. Il aurait commis le crime la veille au soir, aurait passé la nuit à s’efforcer de le camoufler, de faire disparaître le corps et d’effacer les traces. Ensuite il gagnerait du temps avec son histoire de prêtre en déplacement et de curé n’étant pas curé qui semblait, maintenant qu’on y pense, pour le moins farfelue.
En somme, le capitaine s’obstinait à retrouver le prêtre et nous nous obstinions à garder un œil sur le sacristain.


XV

Le capitaine mâchouillait un bâton de réglisse Callard & Bowser-Suchard que le sacristain lui avait offert. Il tenait lui-même la boîte d’une paroissienne qui les faisait venir de Londres, directement sur commande chez Fortnum & Mason. Le capitaine se disait qu’à mâcher des bâtons de réglisse en permanence, il pourrait bien se forger une petite réputation ; attendu que la célébrité vient avec les signes distinctifs plus qu’avec les prouesses, c’est une chose entendue. Et puis ça lui donnerait des airs de vieux de la vieille, de type qui arrête de fumer parce qu’il souffre des poumons, de dur entre les durs. Il repassait en pensée la leçon du prêtre. Un curé détraqué qui se lançait dans une série de meurtres religieux et qui semait des indices pour jouer avec la police n’aurait pas manqué de truffer son discours de pistes et de références. Il les aurait mis sur la voie, sûr de sa finesse et de son intelligence, rien que pour prouver qu’ils étaient sot que c’était un génie.
Le prêtre-curé qui portait le nom d’un morceau de viande avait mentionné le prophète Elie au hasard d’une allusion à la canicule. Et comme il s’était abruti la vue sur l’épopée de Virgile, comme il avait sué sang et eau sur le manuscrit médiéval, le capitaine se mit en tête de suivre la piste d’Elie dans le livre des Rois. C’est internet, chose magnifique entre toutes et rapide comme aucune qui apprit au capitaine où l’on pouvait retrouver le prophète Elie. Il n’allait tout de même pas se taper toute la Bible pour cinq à dix pages d’un barbu qui devait courir à poil dans le désert attendu que c’était à peu près, selon l’avis du capitaine, ce à quoi se résumait une vie de prophète de l’Ancien Testament.
Dans le livre des Rois, Elie déclenchait une sécheresse terrible qui durait des années afin de remettre en cause le gouvernement d’Achab et de Jézabel. Toutes les eaux du pays s’évaporaient lentement jusqu’à tarir et le prophète survivait sur des interventions divines qui domptaient les corbeaux et multipliaient les farines. Après trois ans de calvaire, il ramenait la pluie, prouvant à tout le peuple que l’Eternel était seul véritable dieu par une drôle de cuisson de taureau disposé en quartier sur un autel de fortune. La foudre du ciel allumait le bûcher comme fait une allumette, un second bûcher d’impies restait parfaitement froid, et tout le monde était soufflé, convaincu, converti.
Ce qui turlupinait le capitaine dans cette histoire sans queue ni tête, c’était ce nom d’Achab qui lui paraissait mieux connu. Il était bien certain de l’avoir rencontré quelque part et c’est encore avec l’aide d’internet qu’il se rappela de Moby Dick. C’était le capitaine Achab, un vieux dingo parfaitement terrifiant parce qu’il avait le visage buriné et qu’une jambe lui manquait qui dirigeait le bateau. C’était soi-disant la baleine blanche qui lui avait bouffé la jambe, à supposer qu’une baleine puisse croquer la jambe de quelqu’un ; c’est armé de fanons, une baleine, ça n’a même pas de dents. Toujours est-il qu’Achab était un obsessionnel compulsif rongé par l’idée de se venger et de dégraisser le cachalot. Cachalot qui, d’ailleurs, n’étant pas une baleine, possédait bien des dents capables d’arracher la jambe d’un capitaine de baleinier. L’idée frappa un instant le capitaine que le prêtre pouvait bien prendre la fuite par le canal ou le réseau de rivières. C’était un train de pensée subtil qui partait d’Achab en tant que capitaine, vers la navigation, vers la fuite du curé. Il abandonna cette idée très vite parce qu’elle était parfaitement saugrenue. Selon toute vraisemblance, le tueur en série devait s’identifier au prophète, à Elie, à l’envoyé de Dieu dont le nom lui-même signifie Dieu. C’était ainsi lui, le meurtrier, dans son esprit tordu, qui déclenchait la vague de canicule au nom de l’Eternel, son Dieu ; lui encore qui châtiait les impies. Achab, ç’aurait été, eh bien, lui, le capitaine, déjà parce qu’il était capitaine et que dans le Moby Dick de Melville, Achab est aussi capitaine ; ensuite parce qu’Achab est une autorité oubliée de Dieu. Allez savoir, de toute façon, par quel type de raisonnement biaisé le tueur en série pouvait associer les uns et les autres ; on ne pénètre pas si facilement l’esprit d’un fou dangereux.
Ce fut comme une révélation quand le capitaine tomba sur le chapitre de Jézabel, femme d’Achab, impie comme lui, adoratrice du dieu Baal qui poussait son époux sur la voie du blasphème et de l’impudicité. Une toute petite note de bas de page indiquait d’ailleurs que le nom même de Jézabel signifiait à la fois l’épouse de Baal, l’épouse du chef et l’impudique. Tout un programme contenu dans un nom. C’était elle, la salope, qui imposait dans toute la région le culte de Baal et persécutait l’ensemble des juifs, dont le prophète Elie qu’elle voulait mettre à mort. Il n’y avait pas à raisonner beaucoup pour faire le lien avec l’affaire. Une vague de chaleur violente comme jamais avait persuadé le meurtrier qu’il était Elie. La déshydratation, peut-être, ou le fanatisme l’avait ensuite convaincu de négocier des femmes qui seraient l’incarnation de Jézabel. C’était simple comme bonjour. Ça n’était pas un hasard, d’ailleurs, si le dieu Baal était un dieu de l’orage. Tout le climat devenait une lutte acharnée entre la sécheresse du dieu des chrétiens et le tonnerre de Baal, la première nourrissant le second, d’ailleurs, de sorte qu’on n’était pas près de ramener le tueur à la raison. Au fond, le climat n’était pas totalement étranger à la vague de crime qui se préparait.
Ce qui ne présageait rien de bon, c’était la fin de l’histoire. Car Dieu chargeait Elie de punir la femme d’Achab, débauchée, pervertie, salope au dernier degré, comme on a dit, en lui donnant la mort. Mais il fallait voir la mort. La parole du prophète Elie annonçait tout d’abord :

Les chiens la dévoreront au pied du rempart de Jizréel.

Ce qui n’était déjà pas baisant. Les faits s’avéraient pires encore quand un disciple d’Elie au second degré décidait de la défenestrer avant qu’elle ne devînt la sorte de curée annoncée par la prophétie :

Il dit : « Jetez-la en bas », et ils la jetèrent, et de son sang jaillit sur la muraille ainsi que sur les chevaux. Jéhu la foula aux pieds puis il rentra, mangea et but, et dit : « qu’on aille voir cette maudite et qu’on l’enterre car elle est fille de roi ». Comme ils allaient pour l’enterrer, ils n’en retrouvèrent que le crâne, les pieds et les paumes des mains. Ils retournèrent annoncer la nouvelle à Jéhu qui répondit : « C’est ce qu’avait déclaré l’Eternel par son serviteur Elie, le Thischbite, quand il dit : « Les chiens mangeront la chair de Jézabel au pied du rempart de Jizréel ; et le cadavre de Jézabel sera comme du fumier sur la face des champs, dans le champ de Jizréel, de sorte qu’on ne pourra dire : c’est Jézabel ».

Il fallait s’attendre au pire. Un type qui prenait la chaleur et l’orage pour des signes divins n’aurait pas manqué de réaliser par le menu tout ce qu’il y avait d’écrit, chien et fumier compris. Il fallait arrêter le tir de toute urgence, avant qu’il n’ait l’occasion d’aller jusqu’au bout. Un massacre pareil, on ne manquerait pas d’en parler dans tout le pays et peut-être même dans le monde entier si les médias ne trouvaient rien d’autre à se mettre sous la dent. Madame le maire avait été formelle, elle ne voulait pas qu’on extermine ses concitoyennes et mieux valait ne pas la tenir informée de la suite du programme. Elle se serait évanouie. Un corps qu’on jette par la fenêtre, qu’on piétine et qu’on donne aux chiens pour en faire de l’engrais, c’était à vous dégoûter de manger et vous empêcher de dormir pour une vie. La seule perspective du spectacle dont il ne pouvait pas imaginer le détail soulevait le cœur du capitaine qui manqua plusieurs fois de rendre son déjeuner.
Les recherches avaient épuisé le capitaine. Il s’essoufflait d’une douleur qui n’était pas seulement physique et qui lui bloquait autant le dos que la volonté. Il se présenta pour le moins fébrile devant la brigade réunie au complet qui comprit que l’heure était grave. Les hommes écoutèrent attentivement le rapport, notèrent les instructions et s’en retournèrent à leur travail, remontés comme des pendules, prêts à se sacrifier pour soulager un peu le pauvre capitaine qui leur avait semblé pâle comme la mort, tremblant, mouillé de chaleur. Il était temps que ça cesse.


XVI

Ils avaient quadrillé la région de policiers. On courait après le curé qui devait passer par ici et repasser par là sans qu’on puisse mettre la main dessus. Le capitaine soupçonnait qu’il devait recevoir de l’aide pour se mieux cacher ; peut-être même la recevait-il du sacristain. On l’avait averti après tout, le sacristain, et ça n’était pas la plus fine des idées. On le sortit de sa sieste une seconde fois avec perte et fracas pour le mettre en garde à vue. Il ne comprenait rien, le pauvre sacristain dont le visage était encore moulu par le sommelil, et surtout pas qu’on puisse comme ça sortir quelqu’un de chez lui sur des soupçons très vagues et des disparitions qui n’en sont pas. C’est que le capitaine avait fini par alerter madame le maire de la menace qui pesait sur la ville. Il avait tout raconté. Tout. Le manuscrit médiéval, l’épisode du prophète Elie, Jézabel mangée par ses chiens. Il n’avait pas retenu le moindre détail et s’était appliqué, ensuite, à bien retracer tous les liens qui le conduisaient vers le curé.
Autant dire que madame le maire était horrifiée. Elle en avait des bouffées de chaleur, même elle se tenait le front et se tapotait les joues pour s’ausculter et ne pas défaillir. Elle avait dû lâcher, aussi, quelque chose comme « Seigneur ! » ou « Mon Dieu ! », oui, peut-être bien « Mon Dieu ! », une de ces expressions de surprise et d’effroi qui ne veulent plus rien dire, ou presque, mais qui sortent toutes seules sous le coup de l’émotion.
_Arrêtez tous ceux que vous voulez, avait-elle dit, curé, sacristain, le pape si ça vous chante, mais résolvez l’affaire et faites en sorte de m’éviter ce massacre. Je vous le demande à genoux. J’appelle immédiatement le préfet. Il dira ce qu’il voudra, c’est un cas de force majeure, vous et vos hommes, vous avez carte blanche.
Il n’était pas dupe malgré tout, le capitaine. Madame le maire avait beau jurer sur ses grands dieux qu’elle assumait l’entière responsabilité de tout ce qui pouvait se passer, c’est sur lui que ça retomberait si jamais quelque chose foirait. Elle avait le don de vous promettre la lune et de faire la patronne, madame le maire, pour ensuite se défausser et vous laisser seul dans la merde. Le père du capitaine, d’ailleurs, répétait à tue-tête aux repas du dimanche qu’on ne devenait pas maire d’une grande ville en ayant des principes. C’est comme ça, disait-il, quand on dirige, il y a des têtes qui tombent et il faut faire en sorte que ce soit celles des autres. D’une manière ou d’une autre, et quoique madame le maire ait donné carte blanche pour les arrestations, les gardes à vue, tout ce qu’on voulait, il fallait faire en sorte d’éviter les bavures, cas de force majeure ou pas.


XVII

Il était démuni le sacristain et c’était à se demander s’il n’éclaterait pas en sanglots d’un moment à l’autre. On l’avait placé dans une petite salle neutre qui avait servi longtemps de cagibi pour classer les papiers avant que la préfecture ne fasse numériser l’ensemble des dossiers. Il faut bien admettre que ça faisait de la place. Comme on n’avait pas su quoi faire de neuf avec le cagibi, on n’y avait pas touché. Il avait fini par se transformer, par commodité, en salle d’interrogatoire, entrepôt de saisie, ce dont on avait besoin selon l’humeur et la saison. Il réintégrait même, de temps à autre, ses fonctions de cagibi. C’est aussi là qu’on cachait les surprises et les gâteaux pour les anniversaires. On a beau être policier et mâcher des bâtons de réglisse de chez Callard, on n’en met pas moins son chapeau pointu de travers quand c’est l’heure de guincher.
Le petit cagibi, donc, n’était pas une de ces salles grises dont un mur est recouvert d’une vitre sans tain qui ne trompe plus personne. Ce sont des décors de feuilletons américains qui ne sont là que pour impressionner les gens. La plupart du temps, les interrogatoires se déroulaient de manière civile ; le capitaine haussait un peu le ton si besoin mais pas plus, rien de méchant, comme on dit. Cette fois-ci, bien sûr c’était différent. Il s’était retroussé les manches en entrant dans la pièce, il avait défait deux boutons de sa chemise et ça, ça n’était pas bon signe. On l’avait éduqué dans le respect du vêtement et de l’allure, le capitaine : col fermé, dos droit, cheveux peignés. Les hommes du capitaine avaient donc bien senti que celui-là serait musclé, d’interrogatoire, et que ça barderait pour le matricule du cureton.
Depuis une heure, le sacristain faisait en boucle les mêmes réponses aux mêmes questions posées avec acharnement. Il avait tout d'abord essayé de louvoyer, de ramener le capitaine à la raison mais c’était peine perdue.
_Mais comment voulez-vous que je sache. C’est un grand garçon, le curé, je n’ai pas à lui demander pourquoi il sort ni où il va. Je ne lui dis pas, moi, quand je vais quelque part. De toute façon, qu’est-ce que vous voulez que je vous cache. Si je savais où il était, je vous l’aurais dit depuis belle lurette ; il ne ferait pas de mal à une mouche. C’est la meilleure pâte d’homme du monde, comme disait ma grand-mère. Vous auriez tôt fait de vous en rendre compte si vous ne partiez pas bille en tête dans le sens qui vous arrange. Et quand bien même il serait coupable, je ne vais pas me faire complice d’un malade qui prend les versets de la Bible pour des prophéties. Je suis sacristain moi, j’entretiens l’église, je ne brûle pas les sorcières et les hérétiques.
Il avait remâché ce discours deux ou trois fois avant de se décourager quand le capitaine lui avait agité sous le nez, bien fermé dans un sac plastique, le petit papier qu’on avait retrouvé dans la cuisine de la jeune femme.
_ « Bientôt. Regina deum », peut-être que ça, vous pourrez m’en dire un mot.
Il était décontenancé, le sacristain, qui tournait le papier dans tous les sens pour déchiffrer les lettres les moins lisibles et chercher un indice qui disculperait le curé et lui-même.
_Tout ce que je peux vous dire, c’est que ça n’est pas l’écriture du prêtre et pas la mienne non plus. Il écrit penché, le curé, vers la droite, et moi j’écris plus petit déjà et plus rond aussi, c’est plus régulier. Vérifiez, vous verrez.
Naturellement, le capitaine n’allait pas se fonder sur un truc aussi mince qu’une analyse graphologique dans une affaire de cette ampleur. Il faudrait du concret et pour le moment, le sacristain n’en avait pas. Il resterait bien tranquille dans son cagibi jusqu’à ce qu’on ait retrouvé son acolyte, par mesure de sécurité d’abord et parce qu’il ferait de toute façon moins de mal dedans que dehors.


XVIII

Dans la fin d’après-midi, deux agents de police qui patrouillaient en voiture dans la campagne autour reconnurent le terrible véhicule du curé. Un petit utilitaire cubique et jaune comme un bouton d’or, on ne pouvait pas la rater. Le ciel était couvert de nuages noirs comme on n’en voit jamais qui cachaient totalement le soleil de sorte qu’il faisait presque nuit, à dix-sept heures, en plein mois d’août. L’utilitaire jaune était d’autant plus immanquable, posé parmi les verts et les gris sombres, devant une toute petite maison de plain-pied qui ressemblait à s’y méprendre à une cache de gangster.
Ils avaient garé la voiture à l’abri des regards, sur une hauteur de colline, et surveillaient les allées et venues autour de la maison en attendant que les renforts arrivent. Il n’y avait pas le moindre mouvement et c’était aussi bien car les deux policiers, tout mouillés de chaud dans l’habitacle, paniquaient à l’idée de faire capoter l’arrestation. Avec la chaleur incessante, l’angoisse, l’imminence de l’action et du dénouement, l’attente fut insoutenable.
Après un gros quart d’heure, on vit débarquer tout doucement, sans un bruit de sirène ou de moteur, une file ininterrompue de voitures de police qui se disséminaient autour de la maison, bloquant toutes les issues, cernant bien l’utilitaire, et s’approchant de la cible comme des félins en chasse, la tête tapie sous les épaules et le souffle contenu. C’était effrayant, de l’extérieur, de voir comme la fourmilière des voitures, parfaitement discrète, insoupçonnée, fondait inexorablement vers la petite maison à la vitesse d’un escargot. Il sortit de toute part des hommes en équipement d’assaut, casque et gilets sanglés, armés jusqu’aux dents et prêts à faire feu. Les unités d’intervention et les forces spéciales, le RAID, le GIGN, le FBI et le SWAT n’auraient pas pu mieux faire. Vraiment le capitaine avait mis les petits plats dans les grands. Ils se faisaient des signes de doigts comme on donne un signal ou le code d’une stratégie et ça courait partout par petits pas se poster derrière les fourrés, dans les coins de murs et sous les rebords de fenêtre. Il y eut, comme ça, d’étranges chorégraphies de groupes synchronisés pendant quelques minutes encore quand la porte d’entrée s’ouvrit. Le gros prêtre insoucieux et le regard dans les godasses ne vit même pas le guêpier dans lequel il était tombé quand il ferma la porte derrière lui.
Le piège se referma. La foule des assaillants se serra tout autour du pauvre gros curé qui ne sut plus quoi faire à part lever les bras en joignant les coudes sur les côtes comme on signifie qu’on n’est pas armé ou qu’on ne voulait pas faire de mal. Il avait viré blanc, le curé, devant ce déploiement d’énergie et devant toutes ces armes qu’on braquait droit sur lui. Il avait raison de s’inquiéter, d’ailleurs, car une nervosité palpable faisait frémir la troupe peu habituée à mener des opérations de grande envergure ou à manier ce genre de matériel ; un éternuement eût sans doute suffit à faire partir un coup de feu mal retenu et à transformer le curé en gruyère.
Pendant qu’on le tenait en joug dans l’allée de gravier, le capitaine et plusieurs de ses hommes entrèrent pour fouiller la maison. Ils ne furent pas longs à revenir, ayant trouvé presque immédiatement ce qu’ils cherchaient, à savoir une bonne femme raide morte qui leur permettrait de charger le curé. On l’avait comme qui dirait pris la main dans le sac, à quelques minutes près ; la vieille venait de mourir et ça suffirait amplement à convaincre tout le monde qu’on tenait le coupable.


XIX

_Eh bien, mon Père, c’est un drôle de commerce que vous nous menez là. Ce n’est pas tout à fait le commerce d’âme auquel nous habitue la Bible. Vous êtes sans doute plus spécialiste que moi, ça n’est pas mon domaine mais figurez-vous que j’ai beaucoup fréquenté les textes de l’Eglise catholique ces derniers jours. Je n’ai pas tellement de mérite, c’est surtout grâce à vous, pas vrai ? Il me semble bien, cela dit, que précipiter les ouailles vers le royaume de Dieu ne fait pas tellement partie de vos attributions. En tout cas pas comme ça. Ou peut-être que c’est votre manière à vous de chasser les marchands du Temple ? Je veux dire, de nettoyer la crasse, de faire une nouvelle purge comme qui dirait. Ça ne serait pas une première. Ce sont combien de morts, rappelez-moi, quand Moïse descend du mont Sinaï et qu’il les trouve avec le veau d’or à se rouler dans la merde ?
_« Les Lévites firent ce qu’ordonnait Moïse et trois mille hommes environ parmi le peuple moururent ce jour-là ».
_Ah oui ! Trois mille… J’ai appris d’ailleurs tout récemment, mon Père, de la bouche de votre sacristain qui nous en a dit beaucoup, que vous étiez prêtre et non curé, malgré la manière dont on vous appelle. Rappelez-moi encore, je crois que c’est dans le même chapitre, qu’est-ce qu’on sacrifie pour la consécration des prêtres ?
_J’imagine que vous faites toujours référence à l’Exode : « Prends un jeune taureau et deux béliers. Avec de la farine fais des pains… » et je ne sais quoi. Il y a sans doute des fruits ou des fleurs, comme toujours, mais ce n’est pas parce qu’on est prêtre qu’on doit connaître la Bible par cœur. Si je puis me permettre de vous corriger sur un point qui me tient à cœur, je suis bien curé, et bien prêtre, puisque prêtre désigne celui qui est ordonné. J’occupe la fonction de curé mais il existe d’autres types de prêtres. Mon sacristain, comme vous dites, vous aura mal renseigné.
_Puisque ça vous amuse de me faire la leçon, vous allez peut-être pouvoir m’expliquer pourquoi vous vous êtes enfui après qu’on soit venu vous interroger et pourquoi on vous a retrouvé en rase campagne devant une maison qui n’est pas la vôtre. Vous en profiterez pour me dire, aussi, pourquoi la dame chez qui vous vous trouviez était morte quand nous sommes arrivés.
_Ecoutez capitaine, je comprends que ça prête à confusion, surtout avec l’affaire que vous avez sur les bras, mais vous vous méprenez. Ça fait partie de mes attributions, non pas comme vous avez dit, d’envoyer les paroissiens au ciel, mais de les accompagner. Je leur accorde l’extrême onction. C’est un sacrement très important de l’Eglise. Quand un paroissien sent son heure venue, qu’il est très malade ou très faible, on peut m’appeler pour accorder le dernier sacrement. La plupart du temps, bien sûr, il y a des proches, de la famille, un médecin quelquefois. La dame chez qui vous m’avez trouvé est une paroissienne qui n’a plus la force de se déplacer pour les messes et que je vois régulièrement, chez elle, parce qu’elle n’a plus personne. Elle ne voit presque plus que moi, le médecin, la factrice et son livreur. Je ne me suis pas enfui, capitaine, je suis allé délivrer le sacrement des malades à l’une de mes paroissiennes. J’allais prévenir le médecin pour le certificat quand vous êtes arrivés ; je ne rentrais même pas chez moi, je sortais simplement dehors parce que le téléphone ne passe pas dans la maison. Vérifiez vous-mêmes, c’est une vraie vacherie. Ça ne passe jamais nulle part. Il n’y a que moi qui lève encore le bas en l’air pour capter comme il faut.
_C’est un très joli discours, très convaincant, presque émouvant, si vous voulez mon avis. Cela dit, je crois que la vérité est toute différente. Je crois que vous avez assassiné cette dame comme vous avez assassiné la jeune femme qui vivait dans l’appartement attenant à votre église. C’était on ne peut plus simple, les occasions ne manquaient pas et personne n’allait s’inquiéter de vous voir traîner dans les parages. Je crois aussi que vous êtes tellement sûr de vous, tellement fier de ce que vous avez fait que vous nous avez laissé des indices, rien que pour prouver votre supériorité, pour nous montrer que vous nous meniez en bateau.
_Qu’est-ce que c’est que ce machin-là ?
_Ce machin-là, c’est le post-it que vous avez laissé sur la table, dans la cuisine de la première victime. On vous en a déjà parlé, regardez, c’est écrit « bientôt. regina deum. » ; vous vous souvenez ? Je vais vous dire le fond de ma pensée, mon Père. Je pense que la chaleur et les bondieuseries vous ont un peu tapé sur le système et que vous vous êtes lancé dans une croisade sordide. Ou peut-être êtes-vous simplement d’une misogynie qui fait peur à voir. Quoiqu’il en soit, vous vous identifiez à tous les héros chrétiens ou païens qui vous viennent à l’esprit sitôt que vous les imaginez en lutte avec des femmes. C’est bien le cas d’Enée, n’est-ce pas, à qui votre petit mot fait référence : il est malmené par Junon qui s’acharne sur lui et sur son équipage. Vous avez même indiqué le passage des harpies dans le livre que vous avez laissé sur la table de chevet. C’est bien vous, je me trompe ? Vous l’avez placé là par mépris, pour vous moquer de nous, parce que vous étiez sûr qu’on passerait à côté. Ils sont tellement idiots, les policiers, pas vrais ? Dans votre esprit, ce sont des imbéciles dangereusement sous diplômés. D’ailleurs vous n’avez pas pu résister non plus, quand on est venus vous voir, au plaisir de semer d’autres indices : le roman médiéval, les vitraux et puis le prophète de l’Ancien Testament… Elie. Celui qui fait mourir le pays d’une vague de sécheresse, qui se soulève contre Achab et fait périr Jézabel d’une mort qu’on ne peut pas souhaiter même à la pire des ordures. Dites-moi, mon Père, qu’est-ce que je suis dans l’histoire ? Quel Achab est-ce que j’incarne ? Le roi d’Israël que sa femme mène par le bout du nez ou le capitaine de baleinier obsédé par la traque du monstre ?


XX

L’interrogatoire dura bien trois heures. Le capitaine répondait seul aux questions qu’il posait et n’en finissait pas de faire de la rhétorique. Il se vengeait sans doute de l’interminable leçon du prêtre au moment de présenter les vitraux de l’église. Il ne disait plus rien, le prêtre, abasourdi sans doute par la somme d’informations et d’hypothèses qu’il fallait retenir tout d’un coup. Après son topo général, le capitaine était revenu sur chaque détail en particulier, réexpliquant tout, citant tout, de manière à ce qu’on ne puisse plus douter de la culpabilité du curé. Il comptait que le suspect se sente percé à jour et n’ait plus d’autre choix que d’avouer ses crimes.
Enfin, quand le capitaine eut bien achevé tout son exposé, le curé qui portait le nom d’une pièce de viande qu’on n’aime pas trop manger quand on est enfant se résigna.
_Très bien, dit-il, je vais tout avouer. Je vous dirai ce que vous voulez savoir mais pas ce soir. C’était la fin d’après-midi quand vous m’avez arrêté. Il doit être très tard maintenant et je suis fatigué de cet interrogatoire. Si vous revenez demain matin, je vous expliquerai tout. Mais attention, je veux faire les choses bien. Je veux toute votre brigade, le commissaire et madame le maire. Je veux que tout le monde soit réuni. C’est une affaire comme on n’en voit jamais, pas vrai ? Ils feront bien l’effort de me consacrer quelques minutes dans une matinée.
Le capitaine feignit la surprise et l’embêtement mais il avait bien prévu cette ultime bravade. Un illuminé comme celui qu’on tenait, orgueilleux comme aucun, considérant ses crimes comme une œuvre divine, c’était bien évident qu’il voudrait un public pour son moment de gloire.
_Il me semble, mon Père, que l’orgueil est considéré par l’église comme un péché capital.
_Seulement s’il conduit à se croire supérieur à l’œuvre de Dieu ou à s’en dissocier. Quiconque s’aime et s’admire en tant que création de Dieu ne fait pas preuve d’orgueil mais de charité.
_A condition qu’il aime son prochain comme il s’aime.
_A condition qu’il aime son prochain comme il s’aime.
C’était une fin de conversation entre initiés dont le capitaine lui-même n’était pas sûr d’entendre toutes les subtilités mais il eut un froncement de sourcil sévère qui fit illusion et qui répondit tout à fait au sourire paisible du prêtre.
Il était près de neuf heures du soir. Le capitaine, qui avait déjà prévenu tous ses hommes de se tenir prêts pour le lendemain, appela monsieur le commissaire et madame le maire pour leur expliquer la situation et s’assurer de leur présence. Autant madame le maire jura d’être là sans faute et à l’heure dite, autant le commissaire ne voyait pas bien à quoi rimait toute cette comédie. Il avait d’autres chats à fouetter, le commissaire. Ça n’était pas aux criminels à dire quand il fallait qu’il vienne et quand il pouvait disposer. Fort heureusement madame le maire, alertée de la situation, pris sur elle de l’appeler personnellement. Ce fut un soufflon de vingt minutes, donné à ce gros monsieur cinquantenaire comme à un enfant de huit ans qui ne veut pas aller à l’école et qui fait son caprice. Mais enfin, de gré ou de force, le commissaire dut faire le déplacement et s’asseoir comme tout le monde pour entendre les aveux du tueur de l’église qui sacrifiait les femmes comme les sorcières de Salem.
Le lendemain matin, le cagibi d’interrogatoire étant trop étroit, on installa des chaises dans la grande salle du commissariat et les membres de l’auditoire, arrivés au compte-goutte, s’assirent à la place qu’on leur indiquait. Monsieur le commissaire, toujours boudeur de son soufflon de la veille, serait resté debout pour signifier son mécontentement s’il n’avait pas fait si chaud dans la pièce ; mais pour un homme de son âge et de sa corpulence, c’était de la folie furieuse. Quand tous les convives furent placés, le capitaine vint s’asseoir à la droite de madame le maire et l’on fit entrer le curé qui avait eu la nuit pour préparer ses aveux.


XXI

_Je tiens d’abord à remercier monsieur le commissaire et madame le maire de prendre sur le temps pour entendre ma déposition. C’est le terme qu’on emploie, je crois. Le capitaine est un homme intelligent et acharné dans son travail qui n’aura pas manqué, j’en suis sûr, de vous informer à l’avance de tout ce que vous allez entendre. Il a brillamment suivi le jeu de piste qui l’a conduit jusqu’à moi, à travers des textes divers et des œuvres qui en auraient découragé plus d’un. C’est un homme observateur qui a le don de faire attention aux détails. Malgré ce talent indéniable, ce que le capitaine n’a pas remarqué, c’est que dans son circuit d’œuvres et de références qui le conduit à décrire un tueur en série enragé contre les femmes et qui se prend tour à tour pour Elie ou Enée, il manque tout de même une série de meurtre. Vous avez retrouvé une femme toute seule dans son appartement. C’est malheureux, bien sûr, je suis bien placé pour savoir que toute vie est sacrée, mais ça ne compte jamais que pour un. Si vous comptez, comme vous le faites, la paroissienne à qui j’ai accordé l’extrême-onction hier et qui est morte de sa bonne mort, vous arrivez à deux. C’est un peu maigre pour une affaire de cette ampleur et pour les horreurs dont on m’a parlé. En tant que curé, vous savez, je vois des gens mourir, je suis à leur chevet quand ils s’éteignent, je célèbre les messes et les enterrements. Je m’étonne que vous n’ayez pas trouvé plus de victimes à rattacher à cette affaire. Savez-vous combien de mes paroissiens sont morts dans les dix derniers jours ? Quatre. Et comme je prends aussi le temps de consoler certains proches et de parler aux familles, je sais que l’une d’elle a été monstrueusement égorgée dans un parc, qu’une autre est morte sans qu’on s’y attende, sans être malade ni particulièrement âgée. Je pense que si nous posions la question au rabbin et à l’imam, qui sont de bons amis à moi, ils pourraient vous en dire autant. De la même manière que vous n’êtes pas, comme vous l’avez dit, capitaine, des spécialistes de l’exégèse biblique, je ne suis pas spécialiste des enquêtes de police mais je ne suis pas certain que vous meniez les vôtres de façon très efficace. Le deuxième et dernier détail que je voudrais porter à votre connaissance, s’il m’est permis de le faire, c’est que tout votre réseau d’analyse, tous ces fils que vous tendez d’une œuvre à l’autre et d’une histoire à l’autre pour arriver jusqu’à moi, partent d’un seul petit bout de papier que vous avez retrouvé dans la cuisine de votre victime. Vous m’en avez parlé une première fois de ce papier quand vous êtes venu à l’église et j’ai fait de mon mieux pour vous éclairer. Vous me l’avez montré hier quand j’étais en garde à vue, pour m’impressionner je présume ou pour me faire réagir. Je suis surpris qu’un homme aussi perspicace et soucieux que le capitaine n’ait pas trouvé étrange qu’on jette comme ça trois mots sur un bout de papier, pas dans la même langue, sans même une majuscule, dans une écriture bizarre et bâclée qui n’est pas du tout digne du degré de sophistication du reste. Non seulement je suis navré de vous dire que je ne ferai aucun aveu de quoique ce soit ; mais je suis aussi ravi, au vu de la manière dont on m’a traité, de vous annoncer que le premier détail que vous avez manqué vous aurait épargné une enquête fastidieuse. Quand vous prenez votre mot de meurtrier dans le bon sens, c’est-à-dire quand vous le retournez, vous lisez « papier q » en lieu de « bientôt » puis « wrap » et « jambon » en lieu de « regina deum ». C’est parfaitement bien écrit, parfaitement lisible, on ne peut pas s’y tromper. Vous avez dû le chercher longtemps votre extrait de Virgile, si je ne m’abuse. Et je me permettrai d’ajouter, capitaine, que pour prendre une liste de course comme on en a tous sur notre frigo, pour un message de défi laissé par un tueur en série, il faut s’en tenir une sacrée couche. Je pense, pour ma part, que sans ce premier indice, l’ensemble de votre échafaudage s’effondre et que je n’ai plus tellement de raison d’être ici ; monsieur le commissaire et madame le maire confirmeront, n’est-ce pas ?
Ce fut un coup de massue. Des murmures couraient parmi la brigade, des jugements, des rires. Monsieur le commissaire, qui souriait benoîtement comme un enfant sournois, se vengeait sans rien dire de son soufflon de la veille dont madame le maire faisait semblant de ne pas se rappeler. Elle était furieuse, madame le maire ; furieuse contre cet incapable de capitaine qui s’était monté tout un flan avec rien et qui avait suivi des pistes fumeuses qu’il construisait lui-même, comme un chien qui se court après pour se mordre la queue ; furieuse aussi contre ce prêtre de malheur qui n’avait pas trouvé mieux que de faire un cinéma pareil, piqué qu’il devait être dans son orgueil.
Après que tout le monde fut rentré, on ne parla plus de ce coup de théâtre. Plus jamais. A personne. Ce fut comme un secret d’Etat ou de famille, une chose dont on ne parle pas mais dont on s’imagine porter le déshonneur et la honte pour toujours. C’était, en somme, une chose à oublier et qui devait, surtout, ne jamais ressurgir.
C’est ainsi que s’acheva la toute dernière enquête du capitaine. Après une déconvenue pareille et ce qui s’apparentait à une fessée déculottée devant un public béat, il va sans dire que madame le maire ne voulait plus entendre parler de lui. Le souvenir de sa petite vengeance adoucissait un peu le jugement du commissaire qui n’était pas assez fou, cela dit, pour lui confier l’ébauche de la queue d’une enquête.
Il fallut encore annoncer la nouvelle au repas du dimanche. Ce fut un second déshonneur, presque pire que le premier, parce que les parents de feu le capitaine posaient beaucoup de questions et qu’ils étaient déçus. Il resta beaucoup de pommes de terre dans le grand plat familial, ce soir-là, et l’on éteignit les lumières bien plus tard qu’à l’accoutumée.


XXII

Droit, derrière la fenêtre de son bureau, il reste encore le meurtrier qui fixe le paysage, les mains derrière le dos. Cette fois, ça y est, l’orage éclate et la grosse pluie d’été, la pluie battante qui secoue la terre sèche et frappe sur le pavé. C’est l’instant, bientôt, où tout se termine, où l’histoire doit finir. La campagne derrière est grise, et seule, et sombre. On n’aperçoit qu’à peine la maison. Devant, c’est encore l’étendue d’herbe qui s’est flétrie, séchée, et que l’averse détruit d’un coup à gros bouillons. Après, c’est le grand hêtre, le très grand hêtre qui se devine comme une silhouette à travers les rideaux de pluie qu’on déverse à plein seaux. Le déluge de la fin d’été nous cache les bosquets et les lignes d’arbres rangés, il reste malgré tout, qu’on puisse les voir ou non, le chemin droit, les graviers, la digue.

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