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La treille des rosiers

« Je réfléchissais en même temps que je dansais à quand la rose
cessera d’émettre le récit qu’elle ne peut commencer »

Dominique Fourcade


I

C'était un dimanche de pluie ; on a retrouvé le corps mort d'une vieille dame, chez elle, dans le recoin de son appartement qui forme un bout de couloir et qui mène à la chambre. Ils ont retrouvé le corps de la vieille dame par terre : affalé sur un bras et plié comme on dort, mais habillé, au milieu du couloir, en plein jour et qui ne respire pas. Les autres fois la vieille dame ronflait. Il y avait une mare de sang autour, depuis la nuque jusqu'au bras et tout autour du crâne, du sang très rouge et très noir, du sombre qui sèche aux contours et qui coagule.
Ils ont fait venir un lieutenant de police ainsi qu'une brigade et un médecin. C'est tout une petite troupe de gens en uniformes qui s'affairent et qui suivent les procédures. Ils n'ont fait de tout temps, comme chacun, que suivre les procédures. Ils font ce qu'on doit, comme ils ont appris, pour que ça se passe bien. Ils ont fait très attention. C'est une brigade professionnelle d'observation et de déplacement des corps morts qui s'active mollement pour ne pas rompre l’ambiance solennelle et grave qui convient bien à la situation. Ils ont trouvé des papiers et relevé des adresses, des chiffres, sous la forme des petites notes ; et puis la nièce de la femme qui est morte les a bien renseignés. C’est elle qui leur avait ouvert la porte et qui les avait appelés. La femme qui est morte menait une existence tranquille de femme retraitée entourée de quelques amis, les mêmes, depuis plusieurs années. C'était une dame qu'on ne tue pas, qui n'avait sûrement rien de grave à se reprocher. Elle avait un nom très répétitif et très saccadé ; c’était presque un jeu de le prononcer.
A la toute fin de l'été, la nièce de la dame qui est morte a retrouvé sa tante qui gisait sur le parquet de son bel appartement, la tête et les cheveux baignés d'un sang très rouge et sombre. Elle a hurlé. Elle n'osait plus bouger. Est-ce qu'on sait quoi faire dans des moments pareils ? Après un temps qu'elle ne saurait pas dire et sans avoir pleuré, elle a pensé qu'il faudrait appeler la police. C'est maintenant qu'elle pleure, quand les nerfs et la vie en dedans se relâchent.
« J'ai appelé machinalement au numéro qu'on dit, vous savez, je ne savais même pas si c'était vraiment ça. Et puis quelqu'un a répondu qui m'a gardée au bout du fil jusqu'à ce que vous arriviez. »
Après longtemps d'attente et de questions, de renseignements, ils l'ont raccompagnée chez elle. Elle n'habite pas très loin. Ils ont pris des photographies comme on immortalise un moment. Ensuite le médecin a pu retourner le corps. Le sang s'est écoulé par une ouverture très profonde au cou qui a tranché la gorge et ça saigne tellement ! on dirait bien qu’elle a tranché la bouche avec. Des cheveux en paquet qui avaient baigné longtemps se sont écoulés un ou deux filets de sang très épais qui n'avait pas encore durci.
« Le sang s'est vidé très vite. Elle n'a pas l'air de s'être tellement débattue. Ça n'était pas une dame très forte de toute façon. J'ai remarqué aussi quand j'ai retourné le corps que son col gauche avait une odeur de tabac, une odeur assez forte, dit-il, de gros cigare. Comme elle ne fumait pas je me suis dit que ça vous aiderait peut-être. »
Le lieutenant s'est demandé ce que c'était que cet indice imbécile qui ne veut rien dire et qui de toute façon serait bien en peine de les aider. On n'arrête pas les gens sur des explications sommaires et des déductions vaniteuses qui sont des trucs de cinéma ; dans la vraie vie ça taperait à côté neuf fois sur dix. Est-ce que je me mêle, moi, d'aller donner mon avis sur la blessure et la forme de l'arme et sur l'heure du décès ? Les gens se mêlent toujours de vous faire des enquêtes comme on fait des histoires, pour se faire plaisir. C’est un travail, disait le lieutenant, ça ne s’improvise pas.
De la lumière entrait qui passait entre les lamelles du store vénitien, à la fenêtre. Ils ont mis du bois qui nous strie la vue. Dans la cour de la vieille dame, à l'intérieur, c'est à travers les stores une treille de rosiers qui poussent le long du mur. Ils les taillent une fois l'an, quand ça gêne ou que ça déborde. Deux ou trois pieds de rosiers font un joli motif très épineux, feuillu de temps à autre, avec surtout de très belles roses rouges, mais très rouges, et certaines très grosses, des roses doubles ou triples. La vieille dame regardait tous les jours, sans en prendre le moindre soin, ses très belles roses et sa treille ; elle les aimait beaucoup. Un employé de la copropriété s’en occupe, ils n'ont pas besoin d'eau, on ne les touche pas, si ce n'est pour les effeuiller. Le lieutenant de police n'a pas remarqué, au-dehors, tout contre le mur jaune, la treille des rosiers et des fleurs des plus rouges que la vieille dame prenait plaisir à regarder comme une très belle chose. Ça n'est pas son travail.
A l'hiver, les feuilles et les fleurs des rosiers ont séché, elles tombent, il ne reste que les épines et l'ossature très fragile des branches ainsi que du bois froid. La vieille dame qui est morte n'aimait pas moins ses rosiers, à l'hiver. Elle les aurait presque touchés pour sentir le froid. La vieille dame qui est morte ne fumait effectivement pas et l’indice relevé par le médecin n’est qu’une sottise de plus à son actif.
L'un des brigadiers s'est approché de la treille. Certaines des fleurs sont d'un rose assez pâle. Il faudra penser à fouiller les poubelles qui sont à côté de la porte, dit-il, et la cave tout au fond.


II

Il a fallu longtemps avant que les policiers ne repartent. Il était déjà tard. Plusieurs des brigadiers devaient rentrer chez eux retrouver leur famille, leur femme, leur compagnon, et certains leurs enfants.
Le lieutenant vit seul, ça n’est pas pour autant son truc de faire des heures supplémentaires. Les dimanches soir, d’ailleurs, il mange chez ses parents et sa mère n’aime pas tellement qu’il soit en retard. Il leur raconte sa semaine. On mange d’une viande en sauce ou d’un ragoût qui manque de cuisson accompagné de pommes de terre et on se fait chaque dimanche des dîners identiques, avec une heure de début et une heure de fin. Pour un peu le père du lieutenant remonterait la grosse horloge avant de monter se coucher.
Ce soir, le lieutenant aura certainement du retard ; il préfère toujours prendre une douche et se changer. Ensuite il raconte des bouts d’histoires et d’affaires pas trop graves. La mairie et le commissariat donnent des consignes systématiques pour étouffer les affaires qui nuiraient à la réputation de la ville. Il y en a pourtant quelques-unes. Ils versent même beaucoup d’argent pour compenser les dégâts et calmer les esprits. Au matin les affaires sont toujours lavées et personne ne voit rien. Tout ce qu’on sait, ce sont des rumeurs. Le lieutenant préfère ne rien dire d’important, même aux repas de famille, pour éviter justement qu’une de ces rumeurs ne se répande. Depuis près d’un an maintenant il est question d’une promotion au grade de capitaine et d’une augmentation. Il faut dire que le lieutenant est arrivé comme un sauveur il y a quelques années. Son prédécesseur avait pris la fuite.
Une promotion, ce serait une bonne nouvelle. Ils en parlent beaucoup. Ils font des plans sur la comète, comme on dit. Il leur explique un peu qu’untel ou untel avait de moins bonnes chances, ou de meilleures, ou du piston. Le père du lieutenant se tue à le leur répéter que ça marche au piston, que c’est partout pareil, mais qu’après tout on ne peut jamais savoir. Il avait des collègues, lui, mauvais comme des cochons qui ont pourtant eu de l’avancement parce que c’était les fils d’untel ou les nièces à machin.
Le lieutenant était rentré chez lui se préparer ; dehors la pluie continuait à tomber. Elle tombait à verse, la pluie, ou bien c’était l’eau de la douche. Le maire et le commissaire avaient beau donner des consignes, cette fois ça finirait pas se savoir, il y aurait bien des gens qui feraient des rapprochements et qui paniqueraient, comme ils avaient fait, eux ; ils préviendraient les autres et ça ferait un climat de méfiance, une peur panique qui gagnerait la ville.
C’était le troisième assassinat en l’espace d’une semaine à moins de vingt minutes de route. Le lieutenant avait une sorte de conviction que c’était des meurtres en série avec derrière un seul tueur, comme on voit dans les films. Au fond, ils y avaient tous pensé mais ça les effrayait. Les meurtres avaient beau n’avoir rien en commun, il y avait au fond quelque chose de louche, une sorte de lien qu’on arrivait bien à sentir sans pouvoir l’expliquer.
Il y a moins de dix jours, ils ont retrouvé dans un village de campagne non loin de là un homme raide mort dans le coin de son jardin, devant chez lui. C’était le garde champêtre. Il s’est levé tôt comme chaque matin, il a mis couler le café. Ensuite il est sorti pisser, dehors, dans le coin de la haie, près du poirier. Le soleil n’était pas encore levé, il faisait clair, la grosse herbe verte fumait ; c’était encore une sorte de brouillard, de l’air froid et ce bonhomme-là pour toute chaleur. Il a terminé son affaire, il reniflait, on imagine. En revenant, sur le chemin, il s’est arrêté un instant, appuyé contre un bout de mur. Quelqu’un a tiré au fusil et la balle est venue se ficher droit dans le cou, le coin, juste sous la mâchoire. On n’a pas mis longtemps avant de le trouver. Il gisait mort et la tête baignée dans tout son sang qu’avait déjà figé, avec le froid et la sécheresse par terre. Le lendemain, ils ont retrouvé un gamin de douze ans, en l’air, dans un fossé. Le pauvre gosse avait les cheveux mouillés, la tête la première dans un trou d’herbe, et les vêtements trempés ; le corps était en vrac, comme ça, jeté dans un virage sur le bord de la route, sous la rangée de sapins qui borde le chemin quand on quitte le village. Le gamin était roide avec le virage, le visage et la peau tout blancs et même bleus par endroit. Il avait des herbes et des traces noires de terre, ou bien c’était même un insecte, petit, noir, répugnant, qu’il avait de collé au front et puis sous l’œil aussi. L’un des policiers sur place, si tôt le matin, ne se sentait pas bien ; il a manqué de vomir tant ça lui tournait le cœur. Un spectacle pareil. Que c’en est inhumain. Il avait des enfants, lui, ça le retournait. Le gamin de douze ans était mort étranglé, à mains nues certainement, et puis jeté comme ça, sur le bas-côté.
« Sûrement qu’on l’a balancé juste à l’endroit où on l’a rencontré, sans trop prendre la peine de le cacher, seulement pour ne pas s’encombrer. Le corps, de toute façon, serait mort de froid. »
Maintenant la vieille dame. Le lieutenant voit bien qu’une chose se passe et que ce n’est sans doute pas le fait du hasard. Ce sont trois cadavres dans la même semaine et dans le même secteur, c’était le même village pour le môme et le garde champêtre. Le lieutenant se dit que c’est une sorte d’énigme et qu’il faut mener une enquête. Autrement des gens vont mourir encore. Autrement je ne fais pas mon travail, dit-il, et je ne suis pas un bon policier. Au fond c’est de la peur aussi qu’il entend derrière l’eau, sous la douche ou la pluie.
Il a plu pour longtemps et ça ne s’arrêtait pas. Il tombait des pleines verses d’eau sur les routes et sur l’herbe, sur la forêt. C’était partout des buées qui montaient des sols et des terres, des buées plein les vitres qu’on n’y voyait rien, qu’on ne parvenait pas à la faire disparaître, et de l’humidité, presque chaude, et qui colle à la peau. On en avait, de l’eau, partout sur le visage et dans les mains, les cheveux et les vêtements ; ils s’étaient imprégnés. Au dehors, c’était lourd avec l’eau. Le lieutenant s’est retrouvé tout seul, sur la route, avec une mauvaise vue, les phares, les essuie-glaces qu’essuyaient rien du tout, et puis l’eau plein la nuque, plein les chaussures et les yeux. La lumière de la cuisine était allumée, c’est son père qui attend, assis à la table de la salle à manger, il s’impatiente, et sa mère qui guette au rideau de la cuisine ; le lieutenant est en retard pour dîner.
C’avait été un dîner comme à l’habitude. Dans la nuit, toutes lumières éteintes, le lieutenant ne pouvait s’empêcher de penser aux victimes. Le chef et les autres, au travail, ne veulent pas le croire ; ils disent que c’est une simple idée et qu’il y a peu de chances. Mais moi je sais, dit-il, qu’il n’y a qu’un seul type. J’en ai le sentiment. Dehors, c’était encore le bruit de la pluie ; sur le chéneau et sur la tôle. Le lieutenant disait sur le créneau quand il était petit.


III

Le type est rentré dans la grande salle, à l’étage. C’est ce type-là qui est le meurtrier ; il a poussé les portes pour les entrouvrir, elles sont lourdes, les portes, puis il s’est faufilé dans le jour qu’il avait ouvert. Il s’est assis au bureau, le grand bureau très lourd et très massif, avec du cuir sur les bordures ; avec aussi la fenêtre derrière et la blancheur dehors. Il ne fait pas très beau. Il a même grêlé ce matin, très fort, que c’en a déchiré les feuilles et par endroit même enfoncé la terre qu’est désormais toute noire. Il a plu et grêlé ; l’herbe fumait. C’est effectivement lui qui a tué la vieille dame avec beaucoup de force et de conviction.
Sur le côté, c’est le grand corps d’un ours blanc qui se tient debout avec l’air menaçant. Ils ont fait empailler l’ours comme un trophée de chasse ; ils ont pris très soin de la fourrure et de la gueule, des dents, qui sont un peu jaunies : la fourrure est restée très blanche comme sûrement n’est aucun ours. Ils ont seulement remplacé les yeux qui sont deux billes noires, mais très noires, comme n’est pas un œil. Sûrement d’ailleurs que la bête avait les yeux bleus. Elle n’avait pas de nom, la bête.
Le type qui est un meurtrier se demande avec un air grave et songeur l’effet que ça peut bien faire de voir un ours blanc, un vrai. Une bête immense et lourde, soit sur quatre pattes soit sur deux, et qui plonge d’un coup son gros corps dans l’eau froide. Mais froide à vous tuer. D’un coup. Que vous mourez sans pouvoir dire un mot et sans pousser un cri ; ça vous prend les poumons, ça vous fige, en rien de temps le corps est engourdi, comme ça, clac ; il ne peut plus bouger, ça vous suffoque à l’intérieur ; en un claquement de doigts vous perdez la respiration, puis la tête, et la vie. Il ne sent pas le froid, lui, l’ours et ça doit faire un drôle d’effet d’en voir un vrai, qui vit, et qui bouge ; de le voir de ses propres yeux et d’être enfin sûr qu’il existe, qu’il y a bien un monde à part soi, autour, que c’est pas du chiqué.
« J’aimerais voir, dit-il, un ours polaire, mais pas comme celui-ci, un dangereux qui me regarde, dont j’aurais vraiment peur, un qui me courrait dessus. Un qui me laisserait la vie, depuis très loin, avec l’air de s’en moquer et d’avoir le ventre plein, et puis aussi sommeil et besoin de repos. Ça doit être un gros animal fainéant, ou plutôt flegmatique, comme un vieil anglais qui lève les épaules et qui ne lèverait pas le petit doigt pour une part de gâteau.
Le type qui est un meurtrier s’est assis au bureau très clair, tout près de la fenêtre. Dehors il faisait gris et blanc, de la lumière pâle entrait entre les lamelles du store. Il a regardé la ligne des rosiers, et la treille où les fleurs sont rouges, quelquefois d’un rose très clair. Au sol, ce sont des feuilles et des pétales qui sont déjà tombés, avec de la poussière le long du mur. Il doit pleuvoir certaines fois sur la ligne des rosiers, contre le mur gris. Ou peut-être qu’il est jaune.
Il y a, étrangement assis près du bureau, un type avec un ours polaire et des rosiers qui a tué quelqu’un, et même plusieurs personnes ; il n’en éprouve pas de remord mais juste un soulagement. La vieille dame au chapeau et au collier de perles, le garde champêtre et le gamin au bord de la route, et puis les autres aussi qui sont au fond du marécage, ou bien c’est un étang, et qu’on ne retrouvera pas avant très longtemps. Le meurtrier se dit qu’au fond d’un lac il aurait rempli l’eau avec des corps flottants, des très bleus ou des blancs qui ne remontent pas. Ce sont des idées ou des rêves qui lui viennent après les roses et les ours blancs. Il se demande souvent quel effet ça ferait de voir un corps flottant et qui n’a plus de sang du tout, à l’intérieur.
Au bureau tout est propre, il n’a laissé que la petite lampe, une horloge, un sous-main. Il y avait autrefois des tasses de thé ou de café qui s’entassaient, comme des tasses s’entassent dans un coin, toutes sales, qu’il fallait tout à coup débarrasser pour en avoir encore. Le meurtrier s’est souvenu des nuages de lait qui gonflent dans le thé après qu’on l’a versé. Il tenait le gamin qui gigotait, il gémissait aussi, entre ses mains. C’est une drôle de sensation d’avoir la chair de quelqu’un qui résiste et qui voudrait bien vivre. Même il sent dedans la vie qui rétrécit après avoir beaucoup lutté avec le corps entier, les ongles et les poumons. Il tenait en joug le garde champêtre qui ne se doutait de rien, qui faisait sa petite vie tranquille, juste devant chez lui. Ensuite il a tiré et cette fois la vie s’est envolée d’un coup dans une éclaboussure.
Dans son souvenir, il n’y avait pas encore la treille des rosiers.


IV

Ils ont reçu des résultats de la part des laboratoires et des médecins légistes. La vieille dame qu’on a retrouvée morte dans le petit espace de son appartement a été poignardée d’un coup de couteau à cran, sans doute un couteau de chasse, dans le cou qui a tranché l’artère. Elle s’est vidée de son sang en très peu de temps. On a retrouvé une marque superficielle de l’autre côté de la nuque, on a dû la tenir fermement, par derrière, pendant qu’on la poignardait. Elle n’a pas pu se défendre.
« Poignardée d’un coup de couteau. C’est stupide, a dit l’un des agents de police dans le bureau, on n’allait pas la poignarder avec un revolver ou une assiette à soupe.
_En même temps comment veux-tu qu’ils disent ? C’est un rapport. L’important c’est qu’on comprenne ; de toute façon ils doivent tout préciser.
_Moi ce que j’en dis… »
Ils ont aussi reçu d’autres informations. Il manquait dans l’appartement de la vieille dame plusieurs petites sculptures en ivoire ainsi qu’une très vieille statue en bronze, des pièces très rares. On n’a pas pris, en revanche, la verroterie et les bibelots autour.
« Le type qui a emporté les objets s’y connaissait, il savait ce qu’il faisait ; il s’est même donné du mal pour prendre la statue en bronze. Ça pèse son poids, le bronze. Il fallait avoir l’œil, j’aurais été bien incapable de voir comme ça, sur le coup, moi, ce qui avait de la valeur là-dedans et ce qui n’en avait pas. Peut-être même que le type savait ce qu’il cherchait, il avait peut-être effectué un repérage, ou bien il connaissait les lieux. Il faudrait retourner voir la nièce de la vieille dame qui est morte, elle aura peut-être des idées à partir de ces informations-là, elle nous donnera peut-être des noms. J’irai cet après-midi, a dit le lieutenant. On sait pour combien il y en a, des objets qui ont été volés ?
La petite nièce de la dame qui est morte porte étrangement le nom d’un mois de l’année qui ne lui va pas si mal. C’est drôle, tout de même, s’est dit le lieutenant, qu’on donne à des gens, comme ça, le nom d’un mois de l’année. Elle habite seule, cette jeune fille-là, dans une toute petite maison un peu en dehors de la ville. Il vient de temps en temps une sorte de compagnon qu’elle a, un peu rond et gentil, qui passe quelquefois une nuit ou un repas, une demi-journée mais jamais bien longtemps. Le lieutenant n’est pas au courant.
Il est arrivé, sans trop savoir, en vérifiant l’adresse, devant la petite maison de banlieue qui fait très neuve et pas très jolie, ce sont des murs un peu jaunes et des portes un peu blanches avec un bout de carré de jardin autour qui fait aussi très neuf et pas très naturel. Sur le côté, c’est l’entrée du garage et des graviers sur lesquels la voiture fait beaucoup de bruit. Le lieutenant n’était pas très sûr d’être au bon endroit mais c’est bien le nom d’un mois de l’année qui est marqué à côté de la porte et sur la boîte aux lettres.
La petite nièce de la dame qui est morte s’apprêtait à prendre le café. Elle a fait entrer le lieutenant et ils ont fini par s’asseoir pour le prendre ensemble, le café, sur la petite table de la cuisine. Il ne fait pas très beau. La toile cirée, sur la table, n’est pas très jolie. Le lieutenant guette un peu partout parce que c’est ce que tout le monde fait, plus ou moins discrètement, quand on ne connait pas bien les lieux.
« L’enquête avance, on a reçu les résultats des laboratoires et nous avons quelques indices. Ça pourrait nous mener quelque part si vous nous aidiez. On a remarqué que plusieurs objets ont été volés chez votre tante, une statue en bronze et des petits objets en ivoire qui ont de la valeur. Il fallait avoir l’œil ou bien connaître les objets pour savoir ce que ça vaut. Est-ce que vous sauriez si par hasard votre tante recevait régulièrement des gens, ou si quelqu’un aurait pu s’intéresser à ces objets-là ?
_Des gens… oui, j’imagine qu’elle en reçoit, des gens, pas grand-monde mais elle doit bien avoir quelques visiteurs de temps en temps. Et puis elle a des amis. Pour ses petits personnages en ivoire, elle y tenait beaucoup. C’est un cadeau d’enfance, je crois. Ça vient de Chine ou du Japon, d’Asie. Il y en a qui devaient valoir assez cher, je pense. Mais de là à savoir ce que ça vaut et si quelqu’un allait assassiner ma tante pour ça… Je ne sais pas quoi vous dire, moi ; je ne vois pas tellement ce que je peux vous répondre. De toute façon même ma tante ne devait pas connaître leur vraie valeur, elle y tenait, c’est tout, parce que c’est un cadeau.
Il faut bien admettre que le lieutenant lui-même ne sait pas tellement où il va avec ses questions. Mais c’est qu’il les pose mal, parce qu’il n’a jamais su poser ce genre de questions et parce que la petite nièce de la dame qui est morte ne lui déplaît pas.
« Est-ce que vous pourriez me donner les noms et les adresses des amis qui venaient la voir de temps en temps ?
_Oui, les noms oui, mais pas les adresses. Il y a juste un vieux monsieur qui vient la voir souvent, elle va aussi chez lui, il habite juste au bas de la rue. Ça ne leur fait pas trop loin, c’est au neuf de la rue. Je le vois de temps en temps. C’est un ancien libraire je crois, ou un relieur, il fait beaucoup de jardin et de petites plantes en bonsaï depuis qu’il est en retraite ; il m’a donné celui-ci par l’intermédiaire de ma tante. Moi, je ne sais pas tellement faire, il est un peu mal en point. »
Le lieutenant est resté plus longtemps que prévu. La jeune fille ne travaillait pas et elle portait une drôle de tenue de dimanche, pour rester chez soi quand on n’a rien à faire. Elle s’était seulement attaché les cheveux. Les questions du lieutenant n’étaient vraiment pas bonnes. Ils ont fini par discuter de son travail. La jeune fille était curieuse. Elle a donné sans le vouloir au lieutenant l’occasion de faire le coq et de parler de sa promotion qui viendrait sans doute bientôt. J’espère être capitaine avant la fin de l’année, ça devrait se faire, normalement, sans trop de difficultés. Il s’est trouvé lancé à parler de sa montée en grade et le temps a passé très vite. La jeune fille l’écoutait très attentivement avec par moment des sourires. Elle l’a laissé parler. Le lieutenant n’avait pas vu l’heure. Il a finalement dû partir précipitamment en s’excusant cent fois. Ça faisait beaucoup rire la petite nièce de la dame qui est morte qui l’avait, entretemps, une tasse après l’autre, gavé de café de sorte que le lieutenant n’y tenait plus quand il est arrivé au poste.
« Lieutenant, on a du nouveau !
« Ça ne peut pas attendre une minute ?
« On a retrouvé des gants dans l’appartement, des gants gris, pour homme, on les avait ratés parce qu’ils nous aveuglaient ; le meurtrier a dû les poser pour regarder les objets qu’il a volés. On les a envoyés pour les tests mais le gauche sent le tabac, on pense que c’est un fumeur et un gaucher, c’est moi qui ai eu l’idée, l’autre ne sent rien du tout.
« C’est une plaisanterie ?
De l’autre côté de la porte, le lieutenant avait un peu de mal à croire à cette histoire de gants qui tombait de nulle part et qui faisait jouer beaucoup de déductions pour peut-être peu de résultats. Surtout des déductions de sa brigade à lui. Une paire de gants sur la cheminée. Et les voilà qui vont sentir une odeur de tabac. C’est l’autre imbécile de médecin qui leur fourre des idées dans le crâne. On ne va pas se mettre à courir le département à la recherche d’un gaucher qui fume.
Après qu’il a terminé son affaire, le lieutenant a dit faites-moi voir les gants. Ils sentaient le tabac seulement du côté gauche et du même côté ils avaient roussi. Il en tombait des nues, le lieutenant, avec aussi l’œil qui s’illuminait d’une lueur de malice ou de sournoiserie. Vous avez raison, a-t-il dit, ce doit être un gaucher et sans doute un fumeur.
Les gants étaient restés mollement sur le rebord de la grosse cheminée. Ils étaient bien trop grands pour être ceux d’une femme. Le lieutenant, le médecin et tout le cortège des agents de police sont passés devant le jour où l’on a découvert le corps. Ils n’ont rien remarqué comme une chose nous aveugle quand on l’a trop sous le nez et qu’elle nous crève les yeux. Ou bien ils ont cru que c’était quelqu’un de l’équipe qui les avait posés là.
Le type qui a tué la vieille dame au chapeau et au collier de perles a pris dans sa main les petits personnages d’ivoire. Il les a regardés à la lumière, près de la fenêtre, de l’autre côté. Ensuite, il avait beau prendre son temps et bien tout vérifier, il ne les a pas repris, il les a laissés sur le rebord de la cheminée. Le type était très minutieux et calme ; il a tout de même oublié les gants sur le côté.
« Mais qu’est-ce qu’il faisait avec des gants à cette période de l’année ? Il ne fait pas si froid que ça.
_Je me demande parfois ce qui m’a collé des flèches pareilles… C’est bien évident qu’il ne voulait pas laisser de traces.
Ils se sont dit ensuite qu’il faudrait vérifier et chercher des empreintes comme l’assassin avait quitté ses gants. Mais ils n’ont rien trouvé.


V

Après plusieurs jours, des rumeurs ont commencé à circuler, les journaux recensaient dans des petits faits divers coutumiers les enquêtes et les assassinats. Toute la presse locale était très attentive depuis la grande affaire qui avait secoué la région deux ans auparavant. A partir des nouvelles, l’esprit des gens et la conversation ont fait ce que les instances refusaient de faire ; ils ont dit que c’était le même tueur, un tueur en série, qui avait tué le garde champêtre, le petit garçon et la vieille dame. C’était beaucoup trop d’affaires en si peu de temps et dans un même espace très étroit pour être une coïncidence. Et puis, ce sont trois meurtres qui sont bien trop différents, un enfant, un homme d’âge mûr et une vieille dame avec à chaque fois une mort différente elle aussi. C’est quelqu’un qui cherche à se cacher ou à brouiller les pistes ; il ne veut pas qu’on se rende compte que c’est une même affaire.
Quand la rumeur a pris de l’ampleur, un journaliste local qui avait entendu deux fois la même théorie a fait publier un article dans le journal. Au moins, il a voulu. Les gens de la commune et de la préfecture s’étaient réunis, madame le maire a donné des consignes ; ils ont fait interdire l’article. En rien de temps la nouvelle rumeur a mis toute la ville au courant et les villages autour. Les gens ont dit cette fois que les autorités savaient bien quelque chose et qu’ils ne voulaient surtout pas qu’on en parle. Vous pensez, ils ne veulent pas ébruiter l’affaire. C’est quelque chose de grave, ils censurent la presse. On a parlé ensuite d’une dizaine de meurtres et puis d’une trentaine. La police et les gens de la presse ont des consignes, ils veulent éviter que les gens s’affolent et les retombées : la mauvaise publicité que ça fera dans tout le pays, et puis aussi peut-être un climat de panique. Les gens pourraient bien se méfier les uns des autres et se terrer chez eux que ça ne serait pas bon du tout pour notre économie. Ils ont beaucoup parlé. On a dit pendant quelques jours que le fils de madame le maire était très inquiété et qu’il était peut-être dans l’histoire mais c’étaient des sottises. Le lieutenant a dû répondre à beaucoup de questions de ses parents et des gens dans la rue. Et puis aussi de quelques journalistes auxquels il ne voulait pas répondre. Il était agacé.
Comme les autorités ne veulent pas qu’on s’inquiète ni que la population s’affole, il va de soi qu’en un rien de temps une peur panique a saisi la ville. On en finissait plus de parler de l’affaire pour se rassurer et tromper l’angoisse mais, cherchez l’erreur, c’était chaque soir des chiffres et des détails un peu plus horribles, des nouvelles un peu plus sordides. Elles ont beaucoup gêné la police qui ne savait plus sur quel pied danser, ni que croire et où donner de la tête. Les policiers ne voulaient même plus sortir du commissariat tant ils étaient perdus et plusieurs membres de l’équipe donnèrent leur lettre de démission.
En l’espace de quelques semaines, c’est une sorte d’hécatombe qui s’est abattue sur la ville. Un seul type, dans son coin, se tenait bien tranquille. L’affaire qu’on avait vu partir très calmement et qui ne semblait pas avoir tellement d’importance a pris une ampleur considérable qu’on n’aurait pas crue. Après quelques jours seulement, on n’a plus douté qu’il n’y avait qu’un seul tueur ; le lieutenant, sur conseil de son père, a bien fait remarquer qu’il l’avait su tout de suite et qu’on aurait gagné du temps, un temps précieux, peut-être même évité la panique, si on avait bien voulu l’écouter. Les relations sont devenues plus difficiles avec madame le maire et même le commissaire était bien embêté.
Une frayeur, un rire jaune, a fini par gonfler. Celui qui enquête ne sait plus ce qu’il sait ou ce qu’il ne sait pas, ce qu’on raconte. Il s’est fait prendre au jeu, même il s’est fait enfler. Dans les journaux, les titres, dans le bavardage, c’est partout des sondages et des mouchardages. Le père du lieutenant lui dit qu’il doit en profiter et que s’il parvenait à résoudre l’affaire, il aurait non seulement sa promotion et sa montée en grade mais aussi une jolie réputation qui fait tout dans la vie ; ça ferait sa carrière. Si tu résous l’affaire, dit-il, on ne parlera que de toi dans toute la ville et tu finiras facilement commissaire. Ce sera le minimum.
Il y a dans un bureau un type bien tranquille qui est un meurtrier et qui regarde par la fenêtre, il n’entend rien de ce qui se passe au-dehors, des gens qui répandent sans se rendre compte des rumeurs qui les terrorisent ou bien qui les excitent. Il y a dans le milieu le lieutenant de police qui s’enferme tantôt dans le poste et tantôt chez lui pour réfléchir sur le dossier et croiser les informations. Il cherche des idées. Il se demande parfois pourquoi ça ne tombe pas du ciel. Il doit y avoir des indices, il y en a toujours ; il faut les lire, il doit suffire d’ouvrir les yeux ou de faire les bons liens ; il faut surtout trouver, et peut-être avoir de la chance.
La ville a continué à faire croître la rumeur et tous les efforts de madame le maire ont été vains, comme on dit ; au contraire, ils n’ont fait que donner des prétextes aux gens qui lisaient de partout, sans doute ils les cherchaient, des indices à répandre des frissons d’effroi et du sang à l’envi.
Madame le maire s’inquiétait surtout pour les élections à venir et tous les conseillers, avec leurs sondages et les statistiques, lui faisaient craindre pour sa place. Il faut dire qu’ils s’amusaient bien, les conseillers, à la voir se ronger les sangs pour sauver son cul. Elle appelait le commissariat et sur le téléphone personnel du commissaire plusieurs fois la journée avec tantôt des promesses de récompense et tantôt des menaces. La pauvre s’en faisait des cheveux blancs terribles et des nerfs en pelote.
Le journaliste de la première nouvelle, lui, jubilait dans son coin. Il se frottait les mains de faire sauter le maire et d’emporter sa petite vengeance. Il publiait à tour de bras des billets quotidiens et des articles ironiques qui le mettaient en vogue ; il passait pour un polémiste, pour l’intellectuel de la ville, et ça lui convenait bien. On lui demandait beaucoup son avis et même le commissaire le suppliait de n’être pas trop violent, on essuie déjà les critiques et les pressions de toutes parts et ça nous asphyxie ; il le connaissait bien.
On eut un peu de répit, une dizaine de jours, quand un journaliste de la capitale qui s’impliquait beaucoup dans la vie politique fut agressé en pleine rue et manqua de mourir. Il passa plusieurs jours à l’hôpital. La nouvelle occupa pendant une grosse semaine tous les médias du pays, on repassait en boucle les images et les informations, puis on prenait de ses nouvelles à toutes les heures du jour dans sa chambre d’hôpital : il dormait, il mangeait, il disait que tout allait bien en fronçant les sourcils.
Les gens se tournèrent un instant vers cette affaire bien plus grave qui concernait tout de même un journaliste. Le gratte-papier local qu’on avait une fois censuré disait même un confrère et puis un éminent politicien ou bien politologue. On oublia quelque temps, à l’échelle locale, le compte des trois meurtres et le tueur en série. Les choses aussi n’avançaient pas beaucoup. Quand l’homme fut très bien remis, tout le pays souffla. Son histoire fut un succès.
Le lieutenant en avait à peine entendu parler. Il ne regardait plus la télévision que pour s’endormir devant les téléfilms.


VI

Il valait mieux se rendre chez le vieux monsieur du bas de la rue, au numéro neuf, qui est un ami de la vieille femme qui est morte. Le petit lieutenant a descendu frénétiquement la rue d’un pas très décidé, la mine basse et dans un drôle de bruit de clefs qu’il tripotait avec agacement dans sa poche. Il était sur les nerfs.
Il s’est d’abord trompé, il a cru que le numéro indiquait un appartement sur le haut de l’escalier ; il fallait passer sous le porche, sur le côté.
« Vous vous êtes trompé, a dit ensuite le vieux monsieur, c’est chez le dentiste que vous êtes allé toquer ; c’est mon voisin. Je vais de temps en temps lui mener ci ou ça ou bien lui demander du sucre mais vous aviez tout de même peu de chances de me trouver là-bas. C’est un bien gentil monsieur, le dentiste, il ne me fait jamais payer mes consultations. Alors à force je ne vais plus chez lui ; comprenez, ça me gênait. Entrez, allez-y, entrez. »
L’appartement du vieux monsieur qui était drôlement grand et mince était rempli de plantes en pots très bien taillées qui se portaient comme des plantes en plastique ou en toile, avec des fleurs bien disposées, des feuilles et des branches pareilles. C’était dans chaque coin de la pièce un attirail complet d’électroménager, le fer à repasser, la planche, ici l’aspirateur, et là un drôle d’engin à vapeur censé laver les vitres ou les tapisseries. Il avait au fond une petite vitrine avec des bibelots, des bouts de pots ou d’amphores, des silex et des bracelets très vieux et quelques très vieux livres aussi qu’on aurait dit écrasés au marteau.
_Ce sont des collections, tout ça ?
Le vieux monsieur a répondu un oui très long, et grand, et jubilatoire ; des petits objets africains que j’ai récupérés çà et là ou bien qu’on m’a offerts. Vous avez là des statuettes d’art Sao ; c’est un ami de l’armée qui me les ramenait d’Afrique, je vous dis ça entre nous, il y a prescription maintenant car c’était interdit, il m’a dit qu’il les avait lui-même sorties du sable. Cette amphore-là aussi. Et ça, ce sont des bracelets traditionnels, c’est du bronze. Et ça, là, eh bien ça, c’est un cache-sexe. Comme les femmes en portaient. Mais je ne sais pas tellement si celui-ci a été porté. J’aime autant ne pas le savoir. Tenez, ça, c’est une toute petite fiole à poison, voyez, elle est toute petite, on a juste de quoi glisser la dose suffisante, on se l’administre, vous savez, comme Hannibal, c’était peut-être dans une bague ou bien dans une fiole comme celle-ci, dans sa petite maison retirée ; ou bien d’ailleurs on peut l’égoutter discrètement dans le verre de quelqu’un ; ou même dans l’oreille, pourquoi pas, vous savez, le poison à oreille !
Le vieux monsieur n’en finissait pas de raconter l’histoire de ses bibelots. Il avait eu un oncle commissaire-priseur avec lequel il avait beaucoup traîné chez les antiquaires. Il avait beaucoup aimé cet oncle-là et même il l’avait vu jusqu’à sa mort, longtemps après s’être brouillé avec ses propres parents. Vous savez, à l’époque, ce n’était pas comme aujourd’hui, c’était comme un stigmate, alors mon père l’a très mal pris. Il n’y a que mon oncle qui ne m’a pas pour ainsi dire renié. Mais je crois qu’il était un peu de la partie.
Le lieutenant s’est dit que c’était une aubaine ; il a demandé au vieux monsieur s’il connaissait la petite collection de la dame qui est morte et qu’on avait volée.
« Ah, oui ! Des petites figurines en ivoire ! très jolies. Elle avait des petits sentons aussi que j’aimais bien. Vous savez, l’ivoire, on n’en trouve plus si facilement ; c’est interdit maintenant, il y a des législations. Ce sont des objets qui ont un peu de valeur pour les collectionneurs. Mais il faut tout de même avoir l’œil. Moi je le sais parce que je vais souvent chez elle. Et puis je les connais bien, elle me les avait montrés comme je suis amateur. Mais enfin ça ne valait pas non plus des mille et de cents. »
Le vieux monsieur qui est un collectionneur et la vieille dame qui est morte se voyaient souvent, chez l’un chez l’autre, mais surtout chez la vieille dame. Ils s’engueulaient presque toutes les semaines à hurler sous le porche que ça dérangeait quelquefois les voisins. La vieille dame surtout lui faisait des scandales et des esclandres et des escarmouches jusque dans la rue. Ce n’était pas très important, des histoires de politique ou de goûts personnels. Des choses dont on ne peut pas discuter si l’on en croit le proverbe. Mais on n’en serait pas, quand même, venu aux mains. De toute façon, elle n’avait pas vraiment d’ennemi, la vieille dame, au mieux elle s’engueulait beaucoup avec des gens qu’elle ne connaissait pas pour leur faire entendre raison sur des points de courtoisie. C’était, en somme, juste une vieille dame et rien de bien sérieux.
Pour les petits objets et la statue de bronze qu’on avait volés, c’était pour le vieux monsieur un genre de fausse piste qu’on avait mis là pour leur faire croire au vol. Il faudrait faire collection. Un collectionneur n’allait tout de même pas entrer par effraction et commettre un meurtre de sang froid pour une ou deux pièces pas si rares. C’est une affaire entendue que les collectionneurs sont des gentlemans et non des bandits de grand chemin. Il a dit que c’était un leurre.
Alors le lieutenant s’est souvenu qu’il n’y avait pas eu d’effraction et qu’on n’avait rien fracturé. La porte et les fenêtres étaient intactes et l’on n’aurait pas pu entrer sans avoir la clef. C’est une de ces portes de ville qui n’ont pas de poignée dehors. Le lieutenant s’est dit tout d’un coup chez le vieux monsieur qu’elle avait laissé entrer l’assassin ou qu’il avait la clef. Il n’a pas pu la suivre jusque dans le couloir de la chambre sans qu’elle crie ou qu’elle se débatte, ou bien elle n’aurait pas ouvert. Le médecin a dit qu’on l’avait tenue par derrière, mais dans le couloir de la chambre il avait dû la suivre. C’était sûrement quelqu’un qu’elle connaissait, s’est dit le lieutenant.
« Vous êtes gaucher ? a demandé le lieutenant au vieux monsieur qui n’avait pas arrêté de parler.
_Non, droitier.
_Et vous ne fumez pas ?
_Non. Ça jaunit les dents, les murs, c’est une horreur. Mon oncle, dont je vous ai parlé, était un gros fumeur. Il fallait voir ses ratiches ! De toute façon je n’aime pas l’odeur. Pourquoi ? C’est en rapport avec notre tueur ?
_Oui, mais c’est sans importance. »


VII

Le coup de feu et les nouvelles avaient fait tellement de bruit autour du garde champêtre qui est mort qu’ils n’ont pas prêté attention au chien qui a crevé tout près de la maison, sur le chemin bordé par les platanes. Je ne me souviens pas du nombre des platanes ; ils étaient au bord du chemin. Ils ont retrouvé le chien qui est mort et seule la petite fille en était vraiment triste. Elle était même très, très, triste. Les autres étaient occupés par la nouvelle du meurtre, ils n’en avaient, pour ainsi dire, rien à foutre et seule la petite fille a dit ensuite que c’était aussi le tueur en série. Ils ont dit qu’après tout ce n’est qu’une bête. Pour autant la petite fille a raison, c’est le type qui a tué la vieille dame et les autres aussi qui a tué le chien.
Il a pris la peine de l’attirer jusque loin de chez lui, il s’est beaucoup baissé pour attirer le petit chien et prendre des allures de jeu ou de gaieté qui le fassent mieux venir. Ensuite, il a empoisonné le chien comme on fait d’une bête qui dérange. Il a parié sur le fait qu’on n’y fera pas attention et qu’on dira que ce n’est qu’une bête. Après tout, des gens sont morts.


VIII

Il y avait une étrange journée de nuages avec du gros relief et de la menace et tout en même temps de la clarté. Le vent ne soufflait pas et seulement les nuages étaient formidables. Il a regardé longtemps par la fenêtre avec le nez levé, les yeux. Puis à la fin il sort parce qu’il ne parvient pas à voir suffisamment.
Le type qui a tué la vieille dame et puis deux ou trois autres personnes a laissé pour un instant court ses fleurs et ses rosiers, rouges ou roses, ses lamelles de bois qui font un autre store vénitien ainsi que le bureau, le tapis et l’immense image vivante qui est un ours blanc.
Dehors, c’est de l’herbe, de la verte, et qui pousse dans l’épaisseur. C’est fait, à l’automne ils ne taillent plus les herbes derrière, elle a poussé très dru avec l’eau qui coule et la terre qui est grasse ; elle est lourde, maintenant, l’herbe avec de la vie et des bêtes, et de l’eau et des matières aussi.
C’est une bonne journée pour aller prendre l’air ; on prend bien l’air avec tout le corps et les mains, il fait un temps qu’on voit ; on ne sent pas, en revanche, les frimas, ou du chaud, ou des feuilles d’arbres caduques qui vont tomber après avoir pris l’eau. On a le sentiment que quelque chose attend, avec le lac et les corps au fond, avec le corps de la vieille dame qui gisait dans une drôle de posture aplatie et tout de même ramassée.
Il y a de petites fleurs très blanches au milieu de l’herbe qui ne sont pas de vraies fleurs. C’est des plantes qui germinent un peu, elles font en fait des bouquets de grains ou des genres de pelures qui vont tomber ; en fait ça sèche. Il ne sait pas tellement à quoi elles servent mais ça fait dans l’étendue une jolie population épaisse et mal distribuée qui fait ses petits heurts et ses drôles d’hiatus avec parfois du mauvais goût ou des incohérences. Au fond, ça lui plaît bien.
Le type qui a tué la vieille dame et qui est un meurtrier est parti faire sa promenade digestive – il ne va pas, tout de même, arrêter de manger sous prétexte qu’il tue des gens ! –, il se promène mollement avec les mains derrière le dos, il regarde un peu à l’entour sans avoir rien à faire. Il fait comme qui dirait le tour de son jardin et de sa propriété pour voir les branches qui sont tombées, les arbres qui pourrissent, ou ce qui pousse, les trous dans l’herbe et dans les touffes des haies. C’est un genre d’inventaire. A l’intérieur il y avait une odeur de cuir ou de transpiration, celle de la peau et du frottement, ou peut-être bien que c’était l’odeur du bois.
Le type qui a tué la vieille dame est souvent gagné d’une drôle d’impression de déprise ; tout à coup il se voit comme un objet vivant qui ne prend pas de place, il n’occupe pas trop d’espace, à la fin il va mourir sans avoir fait grand-chose et sans avoir même tellement existé. Il se dit très souvent qu’à la fin il ne sera pas là et qu’il aimerait savoir comment son monde à lui finit, l’humanité, tout ça, ou si nous tenons jusqu’à loin, peut-être, l’univers. Il voudrait bien savoir la fin.
Il y a beaucoup de choses que le type aimerait savoir. Il a même parfois cette impression d’être tout seul avec autour rien qui lui fasse écho, rien qui doive survivre après ; rien qui fut avant lui. Après un peu de temps, il s’endort, ou bien un bruit qui résonne quelque part le sort de sa rêverie.
Au fond, c’est un petit divertissement qui le sauve. Il perdrait la tête à force de chercher des explications qu’il ne peut pas trouver sur des choses qu’il ne peut pas comprendre. Ce sont des réflexions métaphysiques qui ne le mènent nulle part et qui d’ailleurs ne reposent pas sur grand-chose ; elles ne sont pas très informées. Notre client n’est pas du genre à se plonger avec passion dans les pères de l’Eglise, ou dans les philosophes, il n’a jamais vraiment eu la passion des gloses.


IX

Ensuite le lieutenant s’est mis à avoir peur. Il ne se sentait plus tellement en sécurité. Des idées lui venaient que le tueur était en liberté, qu’il n’aurait qu’à se débarrasser de lui pour être plus tranquille. Après tout, c’étaient déjà trois personnes qu’il avait assassinées, une de plus ou de moins ne lui changerait pas grand-chose et même un officier de police. Il n’aurait pas beaucoup de mal à le trouver ; le meurtrier, c’était sûrement un proche de la victime ou quelqu’un qui la connaissait. Il saurait qu’on enquêtait et même que c’était le lieutenant. Ensuite, il n’aurait qu’à se renseigner, à poser des questions par curiosité. On sait tout tellement vite. Il débarquerait à la nuit, armé, ou bien il tendrait un piège sur le chemin. Ce serait très facile.
Le lieutenant s’est mis à dormir avec son arme de service posée sur la table de nuit.
Le lieutenant a eu peur de mourir et de n’être plus là, même sans avoir grand-chose à perdre. Il s’est dit quelquefois, après la nuit tombée, qu’avec Dieu ou sans Dieu, il n’a pas tellement de raison d’avoir peur ; pour autant ça ne l’empêche pas. C’est une peur panique qui s’accroche à la vie avec les dents qui serrent et les muscles qui tétanisent. Le lieutenant a même été longtemps terrorisé.
Le moindre bruit derrière la fenêtre ou le premier craquement d’une poutre lui faisait un sursaut et de l’angoisse pour une bonne demi-heure. A la fin la pluie même l’empêchait de dormir. Il y avait ce soir-là du boucan comme il y en a quelquefois avec de la pluie et du vent, de l’eau qui coule et des froissements d’arbres, de la tempête bruyante mais qui n’est pas très grave et justement ça l’empêchait de dormir.
Il a tourné en rond, dans sa chambre et dans son lit à cause du bruit dehors. Il faisait nuit. Il n’a pas rallumé les lumières. Il y avait une couleur très bleue, très claire. Du bleu de mur et de contour d’objet. On avait après la fenêtre une fois les rideaux tirés des alentours bleutés avec du monde normal, des maisons ou des routes, ou bien quelquefois l’herbe mais qu’avait pris partout la même couleur de pluie et d’à la nuit tombée.
Le lieutenant s’est endormi, oui, mais beaucoup plus tard.


X

Il y eut, dans les premiers jours de l’hiver où les températures se rapprochent très avant du gel, un type dans le village du garde champêtre qui sortit une fois pour pisser lui aussi, les pieds dans l’herbe et dans la terre molle et qui, mouillée, s’enfonce, au pied d’un sapin d’un vert très vert, sur une rangée de toupets d’orties elle-même verte. Il s’est tenu le machin dans les mains pour l’un peu réchauffer, en quelque sorte, avec aussi le nez en l’air qui regardait un peu autour et çà et là dans les branchages des arbres.
Le lieutenant s’est dit, après longtemps de réflexion, des nuits entières en fait, entre tantôt l’angoisse et puis la jalousie, que le meurtrier pourrait bien être un genre de chasseur capable de tirer, avec précision, au fusil, s’ils n’étaient pas tous gauches et des assassins, et qui pourrait avoir chez lui un gros couteau à cran, comme celui qui a servi à égorger la vieille dame. Il aurait bien ensuite étranglé un gamin parce qu’il l’avait vu ou qu’il savait des choses, il le ferait chanter. Ce gamin-là traînait toujours les rues. Le lieutenant n’a pas encore reçu les résultats qui concernent le tir de fusil ; ils ont relancé cette enquête-là depuis qu’ils cherchent un seul et même tueur. Ce sont des analyses complexes, des calculs, des angles, et des simulations, des données informatiques. Le lieutenant ne sait pas encore que le coup est parti depuis un point très haut, surélevé, en surplomb, depuis la digue, et loin, tout près du poste électrique. Sans doute que le tireur s’y mettait à couvert, il ne voulait pas être vu.
C’est un coup difficile, un jour de chasse, très tôt le matin ; il ne fait pas encore très clair. Le coup lointain pourrait manquer, c’est une seule chance qui se présente. Le meurtrier a eu besoin de beaucoup de sang froid et d’expérience aussi. Ce n’est pas un coup d’amateur.
Non, ça doit être un chasseur, a dit le lieutenant. Celui-là, justement, qui pisse à la fraîcheur au pied des arbres verts, en est un, de chasseur. Il participe souvent aux battues, il touche quelquefois un lièvre ; ce sont le plus souvent des oiseaux, des perdrix ; il a joué, même, quelque temps au ball-trap dans un village voisin. Il ne s’en sortait pas si mal. Il connaît, d’ailleurs, le garde champêtre qui est un conscrit, ils étaient à l’école ensemble ; ils sont même allés certains jours au bal pour fréquenter des filles. Ils se retrouvent aux repas de village et dans les assemblées du coin, les jours de fête. Ils se connaissent bien sans se parler souvent. Le type qui chasse ne connaît pas, en revanche, le gamin qui a été retrouvé mort et qui n’habite pas là depuis très longtemps. Ce sont des gens de passage qui louent dans les nouvelles maisons, à la sortie du village. Ça n’est pas trop cher et ça leur convient. Ils vont rester trois ou quatre ans. Après que l’enfant sera mort, d’ailleurs, ils vont partir. On avait bien dit, de toute façon, qu’il finirait par lui arriver quelque chose à force de traîner partout, les après-midi et le soir, à faire des mauvais coups. On n’allait pas jusqu’à souhaiter qu’il meure ; mais enfin quand même.
Le type qui est un chasseur garde toujours dans la boîte à gant de sa voiture un gros couteau à cran dans un étui, on ne sait jamais. Il se promène beaucoup en forêt, ramasser ci ou ça quand c’en est la saison.
La vieille dame l’a croisé une fois chez son vieil ami du bout de la rue qui le paye grassement pour lui livrer des engrais très divers et faire de temps en temps des réparations d’un côté ou de l’autre, des bricoles de plomberie ou d’électricité. Il l’a même envoyé, une fois, chez la petite nièce de la dame qui est morte pour installer de la chauffagerie, une chaudière ou un chauffe-eau, il ne sait plus très bien. Mais la petite nièce ne l’a pas trouvé propre. Il avait une odeur. Et puis il s’est mis à fumer, comme ça, avec sa grosse main gauche, dans la maison, sans demander la permission. Non, vraiment, la petite nièce de la dame qui est morte ne l’a pas apprécié, ce type-là qui nous fait un meurtrier parfait.
Le lieutenant qui s’est peut-être mis sur la piste d’un chasseur n’a pas pensé à ce type-là qui est tranquillement chez lui et qui regarde de temps en temps la télévision. En fait, il ne le connaît pas ; il ne soupçonne même pas, comme on dit, son existence.
Le type qui est un chasseur décroche le gros fusil qui est pendu au mur de la salle à manger uniquement pour les jours de chasse ; les cartouches traînent toute l’année sur le buffet de la cuisine, ça lui permet de compter ce qui reste. Il voit quand on arrive au bout.
Le lieutenant est passé complètement à côté du type qui chasse. De toute façon ce n’est pas lui ; il n’a jamais tué que du petit gibier ; et jamais vu non plus la treille des rosiers et les fleurs rouges ou roses ou blanches, ou peut-être violettes. Le type qui chasse n’a jamais vu un ours blanc et pas même empaillé ; il ne se demande pas l’effet que ça fait. Il n’a pas de store vénitien.


XI

Avant que les feuilles caduques ne soient parfaitement tombées de tous les arbres – il en restait des groupuscules, çà et là, dans les arbres de la ville et la campagne autour –, le lieutenant et le meurtrier se sont rencontrés dans le parc, tout près de la fontaine, en descendant la grande allée des platanes. Ils se sont seulement croisés.
Il faisait déjà froid. Le vent soufflait, par terre, les feuilles très jaunies, ou sèches qui volaient en grattant les goudrons, les trottoirs ou les murs, ou mouillées qui restaient collées avec un air de tapisserie sur les taches humides ou les flaques restantes. Il ne pleuvait pas, ce jour-là ; c’était la fin d’après-midi, le soir commençait à peine à tomber.
Le lieutenant marchait avec sa tête baissée, rabattue dans le col et d’un pas décidé ; il regardait à peine autour et devant lui, furtivement, pour éviter à peu près les obstacles ; il se contentait, autrement, de regarder ses pieds. Le lieutenant ne tient pas à s’attarder, il n’a pas envie qu’on le reconnaisse, ou qu’on l’arrête. Il veut rejoindre sa voiture et simplement rentrer chez lui.
Le type qui est un meurtrier se promenait doucement autour de la fontaine parce qu’il aime la fraîcheur et les fins de soirée tout juste avant l’hiver. Il a regardé l’eau qui jaillit un peu, avec son joli bruit. Ensuite, avec les premiers froids, ils coupent les arrivées d’eaux, ils vident entièrement la fontaine ; le gel ferait sauter les canalisations. Ou bien ça les endommagerait. En tout cas ça ne marche plus.
Ils se sont croisés devant la fontaine, sur le petit chemin qui fait un cercle autour, et même ils se sont salués, ils ont chacun à leur tour opiné du chef avec un air courtois ; le meurtrier disait seulement bonjour comme on est sympathique, et poli. Le lieutenant a répondu avec empressement et presque un pincement de bouche qui est un sourire autant que de la gêne.
Ils ne se sont pas reconnus.


XII

Un soir, il ne dormait pas avec la petite nièce de la femme qui est morte, le lieutenant s’est mis à réfléchir. Il s'est dit que peut-être on n’était pas si loin. Il s’est assis à la petite table de sa chambre qui sert de bureau. C’est une table simple, comme un bureau d’écolier, avec une seule place et, aussi, une seule chaise. Il regarde dans le tiroir ; devant des feuilles et des crayons et des affaires en vrac. Le lieutenant a pris une feuille blanche pour y noter, dans l’ordre, les données qui concernent l’enquête, pour faire un résumé, et réfléchir. Il a noté trois meurtres, avec, en tout premier, celui du garde champêtre et quelques jours plus tard, celui du petit garçon. Enfin, celui de la vieille dame. Le garde champêtre est mort d’un coup de fusil, sans doute un fusil de chasse, tiré loin, le matin, tôt, une seule balle qui a touché la gorge. Le petit garçon est mort étranglé, à mains nues, puis jeté dans un fossé ; ce devait être la tombée de la nuit, ensuite le corps est resté dans le froid et dans l’humidité. La vieille dame est morte d’un coup de couteau qui a tranché le cou, elle s’est vidée de son sang dans le couloir qui mène à sa chambre. On ne dispose, pour les autres meurtres, d’aucune information complémentaire, le garde champêtre vivait seul, c’était un jour de chasse, le gamin traînait souvent dehors et ses parents ne s’en souciaient pas trop ; mais chez la vieille dame, on a dérobé des objets, une statue en bronze et des petites choses en ivoire, on a laissé une paire de gants, la main gauche sent le tabac, l’assassin est entré sans effraction et a suivi la vieille dame jusqu’au couloir. C’était un gros couteau à cran. Le lieutenant a marqué en petit la possibilité que ce soit un chasseur. Il se demande ce qu’on peut faire de lien entre les trois victimes.
Depuis quelques temps maintenant on n’a pas recensé de meurtre, on n’a pas découvert de corps ; sûrement que le meurtrier s’est effrayé de savoir qu’on le recherchait, qu’on était sur sa piste, il s’est senti traqué. Il a préféré, pour un temps, se cacher ; peut-être qu’il est parti, qu’il est allé s’établir quelque part, ailleurs, s’est dit le lieutenant, pour qu’on ne le retrouve pas. On n’a peut-être pas la moindre chance de le retrouver. Le lieutenant s’est dit que le meurtrier avait dû se sentir menacé, qu’il n’était pas tranquille.
La vue du lieutenant fatiguait. Il a fini par aller se coucher. Il s’est enfoncé dans son lit, la nuit, toutes lumières éteintes, sans pour autant fermer les yeux. La treille des rosiers, ses fleurs rouges ou roses, faisait encore une sorte d’obsession, un élément unique, comme pointu, et qui perce et qui fixe et qui fait une terreur drôle, elle ne s’explique pas, ça laisse un goût d’effroi et de fascination dans la salive et le gosier du lieutenant de police comme ça laisse, dans ceux du meurtrier, et dans sa tête aussi, de la tranquillité et peut-être, au fond, du plaisir. Les feuilles vertes et petites, elles n’étaient pas nombreuses, de la treille des rosiers sont tombées maintenant, il ne doit plus rester qu’une ossature de branches très fragiles, et cassantes, et nues. Ils attendent désormais, le lieutenant et le meurtrier, ensemble, que ça bourgeonne, que ça refleurisse ; ils attendent la reverdie et le printemps quand ça ne gèle plus. Le vieux compagnon de la vieille dame pourra, lui aussi, sortir ses plantes de la maison qui prendront le soleil. Pendant l’hiver ça rentre ou ça s’endort.
Le lieutenant ne sait pas bien ce qui lui prend de se fixer de la sorte l’esprit sur un bout de treille de rosiers qui n’est au fond qu’un élément de cour ou de jardin, de la verdure et des fleurs même éparses. Ça croît très finement et pas seulement haut.
Le cou. Le lieutenant s’est soudainement dit, le cou. Il s’endormait doucement et ça l’a réveillé. On a frappé la vieille dame au cou, comme le garde champêtre et comme le petit garçon. Il s’est dit, c’est bien sûr. C’est même très évident. Sûrement que c’est une clef ou un nouvel indice. Le lieutenant s’est relevé, comme furieux, avec un élan de trouvaille. Il a sorti des livres, il a fait des recherches, il a fait collection, sans lire, d’un tas de trucs scientifiques d’anatomie, de médecine, de psychologie, des interprétations, des symboles, des rêves, des éléments techniques et tout ce qui peut de près ou de loin avoir rapport au cou. Il s’est dit avec conviction que c’était ça qu’il fallait faire, chercher, noter tout ce qui lui passait par la tête ; il s’est dit qu’il trouverait, comme ça, la solution : on les a tous mutilés à la gorge et au cou.
C’est très vite retombé. Il était tard. Le lieutenant luttait mal contre la fatigue. Il a fini quand même par s’endormir avec des bribes d’avancées, de çà de là, dans le désordre, qui traînaient sur des feuilles ou même dans le vide. Il n’a rien trouvé d’extraordinaire.


XIII

Il a fait beau le temps d’un jour ou deux, oui, mais disséminés, pendant l’hiver très froid. Ça fait un ciel du même bleu et des scintillations très pures, au moins très éclatantes, c’est un plaisir qui vous éblouit quelquefois.
La petite nièce de la dame qui est morte porte toujours étrangement le nom d’un mois de l’année mais qui n’a plus tellement de raison d’être au moment de l’hiver. En même temps, ça fait un contraste joli. Elle a fait à présent le calcul de rester auprès du lieutenant qui gagne correctement sa vie (il finira par l’avoir, son avancement) et qui l’aime beaucoup ; il fera selon son plaisir à elle, le lieutenant, trop content qu’il sera d’avoir enfin quelqu’un, une femme, qui lui donnera des airs d’homme grand, mature, avec le droit de ne plus écouter sa mère et même de lui répondre. Il sera tout content, le lieutenant de police.
La petite nièce de la dame qui est morte aimerait seulement ne pas avoir à quitter sa petite maison carrée, sans étage – on a tout juste aménagé les combles pour en faire un grenier –, et très blanche, toute blanche, avec les murs, les carrelages, elle a même du parquet blanc, du vrai bois blanc, au milieu du carré d’herbe verte qui sert de jardin. La maison de la petite nièce qui porte le nom d’un mois de l’année fait un carré très blanc au milieu de l’herbe verte, autour il n’y a rien, pas même un voisinage ou, très loin, il ne dérange pas. Elle n’a pas envie de quitter sa maison.
Autour c’est du brouillard qui tombe, pendant l’hiver ; de la blancheur avec quelquefois du soleil. La petite nièce de la dame qui est morte regarde par la baie vitrée sa grande étendue vide avec seulement de l’herbe et du brouillard ; ce sont des oiseaux noirs et des oiseaux de proie qui la parcourent ou qui se posent de temps en temps ; c’est sûr, ça ne déborde pas de vie. Elle ne sort pas beaucoup, la petite nièce de la dame qui est morte, même pour aller se promener. D’ailleurs, on ne sait toujours pas tellement ce qu’elle fait, si elle travaille, mais elle est là, elle reste souvent chez elle. Elle s’invente quelquefois des sorties pour continuer à fréquenter des hommes qu’elle voit depuis longtemps déjà. Le lieutenant s’en rend toujours jaloux, puis il s’en mord les doigts. Il se dit qu’il n’est pas malin et qu’elle a bien le droit d’aller voir des amis. Le lieutenant doit bien savoir ce qu’elle fait pour vivre mais ils n’en parlent pas. Ça n’a pas l’intérêt d’une vie de policier ni d’une vie d’enquêteur ; ça n’a pas l’intérêt d’une enquête criminelle. Le lieutenant, qui ne l’écoute qu’à moitié quand elle lui raconte ses journées parce qu’elles n’ont pas l’intérêt d’une journée d’enquête criminelle ni d’une journée de policier serait de toute façon pris en flagrant délit d’ignorance ou de confusion. Il fait mine de savoir quand elle parle d’untel ou d’untel. Il regarde volontiers, s’il ne fait pas nuit, la grande étendue d’herbe verte, et de brouillard, et de blancheur, et les rares oiseaux noirs ou les rapaces qui vadrouillent. Ça lui fait une occupation.


XIV

Au plein milieu de la semaine des fêtes, les gens étaient repus et gras, ensommeillés, il y eut un nouveau meurtre. Le lieutenant était assis tranquillement chez lui à ne pas faire grand-chose quand ils l’ont appelé. Il avait mis sur lui le gros pull de laine neuf tricoté par sa mère en guise de cadeau. Il s’y plaisait, on était bien au chaud.
On a retrouvé une jeune fille, battue à mort, jetée dans l’eau d’une mare, tout près du village du garde champêtre, non loin du virage du petit garçon, elle y flottait. On a cru que le corps allait couler tout net, peut-être qu’il l’a fait, en tout cas il est remonté. Il naviguait lentement en surface.
Ce sont plusieurs traces de coups au visage et aux bras ; le médecin a dit que la victime avait dû se défendre et qu’il y avait des marques, aux doigts et aux poignets.
Quand le lieutenant est arrivé, les autres policiers et toute la troupe autour avaient déjà fait le rapprochement avec le meurtrier. On a jeté, comme ça, une jeune fille toute habillée, dans l’eau froide, pour Noël. Madame le maire était au téléphone avec le commissaire qui avait fait le déplacement. Il paraît qu’elle hurlait et qu’on l’entendait même très loin du téléphone. Elle était bien la seule, madame le maire, à s’énerver encore pour les élections de printemps et tout le monde savait bien qu’elle ne repasserait pas. Elle se disait qu’à force, avec les meurtres et la police, elle perdrait des points, on ne lui ferait plus confiance. Les autres ne se faisaient plus tellement d’illusions. Ça devenait très grave si même le commissaire avait fait le déplacement. Les agents de police, qui s’étaient rendormis, se sont dit qu’en fin de compte l’affaire n’était pas terminée. Les gens allaient céder encore à la panique, et madame le maire, pendant l’hiver et les fêtes de fin d’année qui sont des jours de trêve et de vacance, allait s’agacer un peu plus, elle deviendrait insupportable. Les policiers, et le lieutenant parmi eux, se sont dit : « ça va mal. »
Ç’avait été une très mauvaise journée, très longue aussi. On était resté sur place jusque tard pour tout examiner et pour travailler vite. Le commissaire disait, il faut que ça avance. On pataugeait dans le noir et dans la vase de la mare, ça faisait du boucan très mouillé. Les agents de police perdaient tour à tour des babioles dans la terre et dans l’eau, des clefs, des papiers, des indices. Ça faisait une troupe qui s’affairait, tous les pieds dans la gouille, et des lumières rondes de lampes torche qui n’éclairaient pas mais les éblouissaient. Le lieutenant avait à la fin les doigts bleus, il ne pouvait plus les bouger. Il s’y formait des crevasses et des engelures. Il ruminait, le lieutenant, il s’énervait contre madame le maire, contre le commissaire aussi, qu’on l’acharne à ce point à fouiner dans la merde. Il les aurait tous envoyés au diable avec leur froid, et l’eau, et la nuit, et leur meurtre. Est-ce qu’ils n’auraient pas pu au moins mettre des gants et des bottes. Le lieutenant ne sentait même plus ses orteils. Les autres agents, les moins gradés, n’osaient pas dire grand-chose. Ils faisaient mine de s’accommoder. Le lieutenant avait pris quant à lui un air des plus boudeurs. Même, il ne parlait plus.
On ne les a renvoyés chez eux que très tard. Le lieutenant est tombé de fatigue et de froid, il s’est endormi.
Au matin le commissariat, les journalistes, la ville étaient sur le qui-vive. De partout ça fourmillait dans un drôle de brouhaha de voix et d’agitation, des types s’affairaient qu’on ne connaissait pas bien ou qu’on ne reconnaissait pas. Le lieutenant n’était pas réveillé, il voyait tout ce monde courir à droite, à gauche, et qui faisait du bruit, du bazar dans tous les coins ; c’en était infernal. Le lieutenant s’énervait peu à peu contre le commissaire et contre la ville, contre madame le maire, qui leur faisaient une vie pas croyable. Le lieutenant se mettait à bout de nerfs qu’on ne le laisse pas, au moins, travailler tranquillement. Ils font du faux-bourdon, autour, qui ne sert à rien et qui les empêche d’avancer.
Durant trois jours au plein milieu des fêtes, ils ont navigué de tous les côtés avec des cafés, des fiches, des appels téléphoniques, madame le maire appelait vingt fois le jour le commissaire qui demandait vingt fois encore le lieutenant et des nouvelles et des progrès aussi d’un truc qui piétinait, qu’on ne pouvait pas faire avancer plus vite que la musique parce qu’on ne savait pas tellement où chercher, ni quoi, ni comment. Personne ne savait plus où donner de la tête, ils se sont sentis impuissants. Ils ont pris conscience, un à un, de leur incompétence hormis le lieutenant qui était encore tout plein de sa confiance en lui, avec sa mère et la petite nièce de la dame qui est morte, derrière lui, qui poussaient et qui lui bourraient le mou. Le lieutenant disait, j’aurais déjà trouvé s’ils nous laissaient tranquilles et la tête un peu libre. Le lieutenant se disait qu’il pourrait bien, lui aussi – et alors ! – faire preuve d’esprit.
Au quatrième jour, on s’activait évidemment à qui mieux mieux, un type est arrivé dans le commissariat avec un air penaud. On l’a fait patienter dans un coin, sur une chaise, parce qu’on n’avait pas tellement le temps de recevoir des plaintes. Il attendait sagement en se tirant les pouces et en cherchant du regard quelqu’un qui s’occuperait de lui. Il a redemandé deux ou trois fois à des gens qui passaient. Ils ont dit : « une minute, je vous trouve quelqu’un. » Après longtemps d’attente, ils ont entendu ce type-là au bureau de l’accueil. Il s’est constitué, comme on dit, prisonnier après avoir battu et tué sa compagne. Il était saoul, avec les fêtes on boit vous savez, c’était une dispute comme ils en ont souvent mais avec l’argent et l’alcool ils en sont venus aux mains, pas méchamment mais il a voulu l’attraper pour la calmer, voyez, il l’a jetée en arrière et puis elle est tombée dans l’escalier. Ensuite, il n’a pas su quoi faire, j’ai paniqué, dit-il, je vous dis, j’étais saoul, je l’ai jetée dans l’eau, je me suis dit, ça passera pour un autre meurtre. On a fait venir un autre policier, puis un autre et puis un troisième, de grade en grade, du supérieur au supérieur ; ils étaient effarés. L’un d’eux a dit, tout de même, ça fait beaucoup de bleus et de marques de coups pour une simple chute dans les escaliers. Ils ont entendu le récit du type une dizaine de fois.
Les choses auraient pu reprendre comme avant, mais le récit du type a fait au lieutenant une sorte de déclic. On a trouvé un corps non loin des autres lieux qui étaient des scènes de crime ; immédiatement, tous les agents, la populace autour, ont fait le lien avec les autres meurtres, on a dit que c’était le tueur en série. On avait fait de la même manière le lien entre les trois premiers corps, ils n’étaient pas bien loin, ils étaient même très proches. On a fait chacun dans son esprit une sorte d’unité entre les jours, les endroits et les meurtres. On a mécaniquement fait tous les rapprochements. Ensuite on a pris pour acquis l’existence d’un tueur qui s’est colportée de partout avec les journaux, la rumeur, avec l’ampleur gonflée des racontars et du bouche-à-oreille. Le lieutenant s’est mis à penser sérieusement qu’il y avait peut-être autant de tueurs que de meurtres comme il avait en premier lieu pensé, sous la forme d’une intuition, au tueur en série. Il a pris une seconde fois le contrepied des choses.
Le lieutenant a repris un par un les meurtres sous la forme d’enquêtes séparées, à part, avec chacune, à soi, sa définition propre. Il a mené des interrogatoires discrets, sans trop éveiller les soupçons. Il a repris, dans l’ordre, les évènements. Le garde champêtre, puis le gamin, à part, et la vieille dame. En peu de temps tout a trouvé son sens ou quelque chose d’approchant ; parmi les chasseurs du groupement, proche du garde champêtre, le lieutenant a trouvé un type un peu poivrot, mais seulement le soir, qui soupçonnait sa femme d’avoir une liaison avec l’autre, le mort : il avait un gamin, le plus jeune, blond bouclé, avec cette même mine, à l’autre, de salope. Le garde-champêtre profitait qu’il arrosait les fleurs et qu’il désherbait, la journée, pour sauter deux, trois, femmes aux poivrots du village ; il y avait ainsi des gamins parmi plusieurs ménages qui avaient des bouclettes blondes et le visage pointu. Le gamin qui est mort, tout bleu, dans l’herbe du fossé, rançonnait les autres gamins à la sortie de l’école, il leur piquait de l’argent ou des cigarettes qu’ils volaient chez eux. Un jour, après l’école, à l’endroit des cabanes, les gamins du village ont fait une coalition pour entrer en révolte contre l’oppresseur, ils iraient lui coller des baffes à la chaîne pour le faire pleurer. Ensuite un gamin plus vengeur a perdu les pédales, il devait en avoir plus gros que les autres ; ils ne l’ont pas arrêté pour autant. Quand ils ont vu qu’il ne se relevait pas, les gamins ont eu peur. Ce ne sont que des enfants. Pour la vieille dame qui est morte, le lieutenant a peiné à trouver quelque chose, il a bien pensé au très vieux monsieur près de chez le dentiste mais rien n’est suffisant, il a même pensé à la petite nièce. Les gants, la cigarette et les statues volées, il s’est dit qu’à coup sûr c’était tout du chiqué, on a soigneusement tout disposé en vue de manière à faire une fausse piste incongrue. Le lieutenant a présenté les preuves au commissaire, il a retracé tout son cheminement. On n’en revenait pas. La presse et les gens étaient éberlué, ils avaient peine à croire ; en fait, ils avaient un peu honte. Le lieutenant a dit : « ce n’était pas grand-chose, il fallait seulement prendre un peu de distance. »
Au dîner du dimanche, le lieutenant a mené chez lui la petite nièce de la dame qui est morte et qui porte le nom d’un beau mois de l’année. Elle a fait impression. Tout le monde était très content ; on a servi au lieutenant son petit verre de cidre, il fêtait l’accession au grade de capitaine. La mère du lieutenant et la petite nièce se sont embrassées avec un beau sourire.


XV

La vieille dame est morte un dimanche de pluie, elle est rentrée chez elle, les bras chargés d’un sac avec dedans des pains d’épices et de la nourriture. Elle a posé le sac sur la table de la cuisine puis elle s’est prise, soudain, d’une drôle d’impression. La vieille dame a eu, peu avant de mourir, l’intuition que quelqu’un était dans sa maison, il y avait des bruits, des frémissements, des odeurs ; la vieille dame a bien senti la présence de quelqu’un dans l’obscurité ou dans un coin, quelque part, qui épie, qui attend. La vieille dame s’est dirigée vers la chambre, comme si de rien n’était, pour attraper le vieux petit pistolet à barillet qui est resté dans la table de chevet depuis la mort de son mari. C’est un objet qui reste comme un souvenir et puis qui la protège aussi, sait-on jamais. Elle n’a pas pris le temps d’enlever son chapeau. Elle a passé le couloir, près de l’enfoncement de la fenêtre ; alors c’est là, quelqu’un l’attrape, par derrière, elle ne voit pas qui c’est ; c’est une force sûre avec de la douceur, ça fait un bras qui tient, fermement, sans faire mal. Ça fait un geste vif et tendre avec de la douleur ainsi qu’un bruit froid de frottement qui est trancher la chair. La vieille dame n’a pas atteint la table de chevet, elle a senti le sang couler, la peur, et la vie qui s’effondre. Elle a senti le bras, derrière, qui l’abandonnait, elle s’est sentie tomber et la douleur aussi de cogner, même mollement, sur le sol. La vieille dame est morte avec la bouche ouverte.
Le type qui est un meurtrier se sent désormais une douleur au genou qui est sûrement plus ligamentaire qu’osseuse. Depuis que la vieille dame est morte il est resté tranquille, chez lui, il fait le tour de son terrain, derrière, il fait le tour de sa maison. L’hiver est une saison très calme ; c’est une chose qui lui plait beaucoup. Il a vécu dans l’ignorance de toute l’agitation, de tout ce qui se passait ; il ne lit pas les journaux, il ne regarde pas, non plus, les chaînes d’information. Toute l’affaire lui est passée loin au-dessus de la tête. Ils ont beau penser ce qu’ils veulent désormais, ce n’est qu’un seul et même meurtrier, c’est lui. C’est ce type-là. Le lieutenant qui a tout résolu s’est salement trompé, une deuxième fois. Ils ont entamé le procès de gens qui clament leur innocence, qui disent que ce n’est pas eux. Ils auront bien du mal, d’ailleurs, à trouver des preuves convaincantes. Ils ne trouveront pas, puisqu’ils ne cherchent plus, les autres corps qui sont au fond de l’eau.
Le meurtrier s’est posté un matin près de l’installation électrique qui est une façon de borne sur le haut de la digue, dans le village. C’était un jour de chasse, ça, il le savait. Il s’est posté d’abord tranquillement, il n’était pas en vue. Ensuite, le garde champêtre est sorti pisser comme il aime faire le matin. Le meurtrier ne savait pas tirer ; avec l’adrénaline, l’appréhension, avec l’envie d’éliminer quelqu’un, avec aussi peut-être la chance du débutant, il a pris une grande respiration unique. Il a logé une balle, une seule, en plein sous la mâchoire du garde champêtre ; il est resté figé puis s’est écroulé net en butant sur le mur. Il n’est resté qu’une trace de sang sombre. Le meurtrier était surpris de son adresse. Le corps du garde champêtre fumait. Le meurtrier a repris son sang-froid, il a rangé ses petites affaires. Il a bien vérifié qu’on ne l’avait pas vu. Il n’y a qu’un chien, un noir, qui l’a suivi ; c’est le chien de la petite fille qu’on a retrouvé mort sans prêter attention. Il suivait le meurtrier, il grognait, il aboyait sans cesse et l’autre n’arrivait pas à le faire partir, à s’en débarrasser. Le lendemain, le type qui est un meurtrier est revenu, il s’est donné la peine d’appâter le chien le long du chemin de gravier pour lui donner ensuite d’une nourriture bourrée de poison. Le chien a reniflé longuement tout le gros morceau et puis il l’a mangé. Il n’est pas allé loin. Pendant ce temps, le tueur lui gratouillait la tête.
Quelques jours plus tard, il était en voiture, il a croisé le gamin qui est mort sur le bord de la route, juste à l’endroit où on l’a retrouvé, qui marchait mollement en faisant gratter sur le sol un grand bout de badine. Le tueur s’est arreté, le gamin le voyait venir avec un air impertinent, il l’a même insulté. Le meurtrier, avec deux mains nerveuses, a saisi le cou du gamin qui ne comprenait pas et qui s’est révolté mais trop tard, avec trop d’impuissance, il n’était pas de taille. Tout son corps cherchait l’air qu’il en pleurait, qu’il en plissait les yeux, serrés, et puis il les a grand ouverts, il n’a plus résisté. Le type l’a jeté avec les deux mêmes mains dans le fossé sans prendre seulement soin de le camoufler. Il est remonté dans son véhicule, il est reparti. Enfin, peu de temps après, il s’est introduit chez la vieille dame. Ça n’était pas si difficile, il faisait beau quand la vieille dame est sortie, la fenêtre de derrière, qui donne sur la cour, était restée ouverte ; il a seulement sonné tous les numéros de l’interphone et quelqu’un a ouvert le portique d’entrée. C’est lui qui a refermé la fenêtre quand il s’est mis à pleuvoir. Il a dérobé plusieurs statuettes pour faire croire au vol, puis il a oublié ses gants que les policiers n’ont pas vus la première fois sur le rebord de la cheminée. Il ne voulait pas laisser d’empreintes qui sont des signatures, on le voit bien dans les films. Seulement, il ne fume pas, ce sont des vieux gants qu’il a retrouvés dans les armoires et qui doivent être une affaire de famille, les policiers n’ont pas remarqué qu’ils étaient démodés. La suite, en ce qui concerne la vieille dame, on la connait.
Le meurtrier habite le même village que le garde champêtre, il habite de l’autre côté du grand pré d’herbe verte, plus loin, derrière une très longue rangée d’arbres et près d’un très vieux hêtre. Ensuite, ce sont plusieurs bosquets qui se rejoignent et c’est la rivière. De temps en temps les gamins viennent jouer et construire des maisons dans ces petits bois-là. Il n’a rencontré la vieille dame que par hasard, en ville, elle fréquente les mêmes magasins que lui, les mêmes boutiques ; ils doivent avoir à peu près les mêmes goûts. Ils achètent du pain d’épices, des liqueurs, des produits un peu rares pour lesquels ils ont leurs préférences. En fait, ils aiment les mêmes choses. La vieille dame, qui est près de ses sous, vérifie chaque fois les tickets, elle compte tout, si besoin, elle se plaint, elle engueule les caissiers et les gens dans les files. Le gamin qui est mort faisait les quatre cents coups, il jetait des cailloux dans les portes, dans les vitres, il n’avait jamais de cesse de tout casser, et de hurler partout des horreurs, des injures, il insultait les gens pour se faire plaisir. Il hurlait des chansons vulgaires au milieu des bosquets. Le garde champêtre allait de temps en temps braconner près de chez lui, derrière, dans ces mêmes bosquets, il tirait des coups de fusil qui faisaient envoler des pleines nuées d’oiseaux. Ça l’amusait, il ne touchait quasiment jamais rien. Enfin le chien lui aboyait après, il se sauvait, il hurlait à la mort quand il était trop loin.
Un jour, le meurtrier a perdu la raison. Il a tué le garde champêtre, le gamin, le chien noir et la vieille dame. Il n’en pouvait plus. Ils faisaient du bruit.


XVI

La campagne derrière était pâle et très seule. On n’aperçoit qu’à peine la maison. Devant, c’est encore l’étendue d’herbe verte, très verte, et grasse et feue luxuriante qui désormais fonce, verdit, décline, en fait ça s’épaissit mais comme à l’hiver avec les gelées successives qu’écrasent, qui figent tout. Ça fait de la verdure en touffes très inégales qui peuplent partout de la terre noire, de la terre dure et molle quand ça dégivre. Après, c’est le grand hêtre, le très grand hêtre, et vieux, qu’est noir et, là, tout dégarni ; ça fait un gros arbre massif et mort avec derrière des bosquets, des lignes ou des sortes d’allées d’arbres pareils, mais fins, mais gringalets. Derrière encore, il n’y a plus que le chemin droit, les graviers, la digue.

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